« Il faut en­cou­ra­ger des lea­ders fran­çais des nou­velles tech­no­lo­gies à in­ves­tir en Afrique »

Ma­kh­tar Diop : « Les in­ves­tis­se­ments tri­par­tites se mul­ti­plient et des pays comme la Chine, la Tur­quie ou les pays du Magh­reb sont au­jourd’hui très pré­sents sur le conti­nent »

L'Opinion - - La Fabrique De L'Opinion - In­ter­view Pas­cal Ai­rault @P_Ai­rault

Les réunions an­nuelles d’au­tomne des ins­ti­tu­tions de Bret­ton Woods se tiennent du 13 au 15 oc­tobre à Wa­shing­ton. A l’ap­proche de ces ren­contres, Ma­kh­tar Diop, vice- pré­sident de la Banque mon­diale, re­vient sur les per­for­mances éco­no­miques du conti­nent, les ajus­te­ments né­ces­saires des éco­no­mies afri­caines à la baisse des cours de ma­tières pre­mières et le rôle de la France en Afrique.

Quel est l’im­pact de la baisse des cours des ma­tières pre­mières sur l’éco­no­mie afri­caine ?

La baisse des cours des ma­tières pre­mières a une in­ci­dence im­por­tante sur la crois­sance glo­bale du conti­nent qui a été de 1,3 % l’an­née der­nière après une dé­cen­nie au­tour de 5 %, et se­ra d’en­vi­ron 2,4 % cette an­née. Les lo­co­mo­tives du conti­nent connaissent des dif­fi­cul­tés. Au Ni­ge­ria, la chute des ré­serves de change liée à la baisse des re­cettes pé­tro­lières a eu un im­pact si­gni­fi­ca­tif sur la crois­sance et le pays sort tout juste de ré­ces­sion. On note éga­le­ment des signes de re­prise en Afrique du Sud mais la crois­sance reste ti­mide. Les pays d’Afrique cen­trale, très dé­pen­dants des res­sources pé­tro­lières, connaissent une si­tua­tion dif­fi­cile. Dans ces pays, la mise en oeuvre d’im­por­tantes ré­formes struc­tu­relles se­ra la clé de la re­prise.

Quels sont les pays qui s’en sortent le mieux ?

Les éco­no­mies qui ré­sistent le mieux sont celles qui dé­pendent le moins des res­sources pé­tro­lières. C’est le cas de la Côte d’Ivoire, du Sé­né­gal, du Ke­nya, du Rwan­da ou de la Tan­za­nie, pays qui ont fait des ef­forts pour amé­lio­rer le cli­mat des af­faires et ont ef­fec­tué des pro­grès dans le clas­se­ment Doing Bu­si­ness, ont des ex­por­ta­tions plus di­ver­si­fiées, un cadre bud­gé­taire et mo­né­taire plus so­lide et sont donc plus ré­si­lients face aux chocs.

Les cours des hy­dro­car­bures de­vraient res­ter as­sez bas à court et moyen terme. Comment s’adap­ter pour les pays pé­tro­liers ?

C’est le mo­ment de faire les ré­formes struc­tu­relles et de créer des mo­dèles éco­no­miques sus­cep­tibles de fa­vo­ri­ser une crois­sance forte et équi­table. Il s’agit aus­si de mi­ser sur le po­ten­tiel agri­cole. Un pays comme la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go im­porte plus de 1,5 mil­liard de dol­lars de nour­ri­ture par an, ce qui a un im­pact sur la ba­lance des paie­ments. Il faut dé­ve­lop­per des chaînes de va­leur et des spé­cia­li­sa­tions à l’échelle ré­gio­nale. L’Asie a construit son suc­cès sur ces prin­cipes. Pre­nons aus­si l’exemple de l’Ethio­pie qui a réus­si à at­ti­rer des in­ves­tis­se­ments dans les sec­teurs por­teurs et créa­teurs d’em­plois comme le cuir, le tex­tile, etc.

Comment bais­ser les coûts des in­dus­triels ?

Les prin­ci­paux dé­fis des in­dus­triels sont les coûts des in­trants et de l’élec­tri­ci­té. L’énorme dé­fi­cit éner­gé­tique de l’Afrique n’a pas été com­blé, condi­tion es­sen­tielle à toute trans­for­ma­tion struc­tu­relle. La Banque mon­diale in­ves­tit beau­coup dans les in­fra­struc­tures hy­dro­élec­trique, éo­lienne, so­laire (dont le coût est de­ve­nu compétitif ) et le re­nou­vel­le­ment des ré­seaux vé­tustes. Son­gez qu’il fau­drait in­ves­tir chaque an­née entre 10 et 13 mil­liards de dol­lars pour ré­ha­bi­li­ter et étendre le ré­seau de dis­tri­bu­tion ! Les be­soins élec­triques aug­mentent chaque an­née et des pays comme la Gui­née ou la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go ont un po­ten­tiel hy­dro­élec­trique qui leur per­met­trait, s’il était bien ex­ploi­té, de de­ve­nir des pou­mons pour leur ré­gion res­pec­tive. Il faut amé­lio­rer les échanges d’éner­gie entre les pays, ré­gu­ler et sé­cu­ri­ser les ap­pro­vi­sion­ne­ments via des struc­tures in­ter­éta­tiques. En ma­tière de trans­port et d’échanges, il faut éga­le­ment amé­lio­rer la lo­gis­tique et s’at­ta­quer aux bar­rières non ta­ri­faires.

Quel mo­dèle agri­cole faut-il pri­vi­lé­gier ?

Les pe­tites ex­ploi­ta­tions ont leur place aux cô­tés des grandes ex­ploi­ta­tions et peuvent même être in­té­grées aux sys­tèmes de pro­duc­tion in­ten­sive. Il reste beau­coup de terres arables à conver­tir en Afrique, conti­nent qui dis­pose de près de la moi­tié de toutes les terres uti­li­sables non culti­vées du monde. Pour dé­ve­lop­per le com­merce ré­gio­nal des pro­duits agri­coles, il faut ré­duire les obs­tacles au com­merce et ap­pli­quer les ta­rifs com­muns aux zones ré­gio­nales. Amé­lio­rer la gou­ver­nance fon­cière est aus­si un im­pé­ra­tif. C’est avant tout au sec­teur pri­vé de gé­rer les fi­lières agri­coles, as­su­rer la pro­duc­tion, la lo­gis­tique, le stockage et la dis­tri­bu­tion. Il faut aus­si fa­vo­ri­ser l’émer­gence de bourses ré­gio­nales agri­coles et le fi­nan­ce­ment à long terme des agri­cul­tures. L’Etat peut at­ti­rer l’épargne qui est très faible en Afrique afin de le ré­in­ves­tir dans le sec­teur agri­cole.

Jus­te­ment, le fi­nan­ce­ment à long terme est un pro­blème pour les éco­no­mies afri­caines…

Les in­ves­tis­seurs pri­vés sont en­core bien trop fri­leux en Afrique comme l’illustre la pré­do­mi­nance d’in­ves­tis­se­ments avec une échéance à court terme. Les banques com­mer­ciales font es­sen­tiel­le­ment du fi­nan­ce­ment à court terme de l’éco­no­mie comme les cré­dits de cam­pagne agri­cole pour le co­ton et le ca­cao. Ce­pen­dant, les fonds de pri­vate equi­ty se dé­ve­loppent et ap­portent des so­lu­tions pour les fi­nan­ce­ments à long terme. Il faut aus­si dé­ve­lop­per l’as­su­rance vie et créer les condi­tions pour que les fonds de pen­sion des pays de l’Or­ga­ni­sa­tion de co­opé­ra­tion et de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE) ac­cordent des res­sources longues à l’Afrique. Les obs­tacles aux­quels fait face le sec­teur pri­vé exigent éga­le­ment une plus grande im­pli­ca­tion de la Banque mon­diale dans ce do­maine. Nous met­tons à la dis­po­si­tion des pays des mé­ca­nismes de ga­ran­tie afin de ras­su­rer les in­ves­tis­seurs et ve­nons de créer un gui­chet de fi­nan­ce­ment du sec­teur pri­vé (Pri­vate Sec­tor Win­dow en an­glais), afin d’at­té­nuer les in­cer­ti­tudes et risques, réels ou per­çus, qui freinent les in­ves­tis­se­ments pri­vés no­tam­ment dans les pays fra­giles.

La France pousse à la mise en place d’une Al­liance pour le Sa­hel. Est-ce une prio­ri­té pour la Banque mon­diale ?

Nous tra­vaillons de ma­nière étroite avec la France sur ce dos­sier. Nous al­lons dis­cu­ter du fi­nan­ce­ment pour cette ré­gion lors des as­sem­blées d’au­tomne du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) et de la Banque mon­diale. L’idée est de pas­ser à la vi­tesse su­pé­rieure et de mieux co­or­don­ner les ac­ti­vi­tés des dif­fé­rents in­ter­ve­nants. Nous sommes dé­jà pré­sents dans l’agri­cul­ture, l’éle­vage, l’ir­ri­ga­tion… Nous al­lons voir ce que l’on peut mieux faire dans le do­maine de l’éner­gie.

Par­ta­gez-vous l’opi­nion du Pré­sident fran­çais, Em­ma­nuel Ma­cron, qui consi­dère que les ef­forts réa­li­sés au Sa­hel ne servent à rien si les pays concer­nés ne ré­duisent pas la na­ta­li­té ?

La dé­mo­gra­phie est une ques­tion sen­sible au sud du Sa­ha­ra. La Banque mon­diale est pré­sente sur ce su­jet en par­te­na­riat avec le Fonds des Na­tions unies pour la po­pu­la­tion (FNUAP) à tra­vers un pro­jet ré­gio­nal d’au­to­no­mi­sa­tion des femmes que nous avons fi­nan­cé à hau­teur de 200 mil­lions de dol­lars. Le nombre d’en­fants moyen par femme est pas­sé en des­sous de cinq avec les ef­forts en­tre­pris en ma­tière d’édu­ca­tion des jeunes filles, de lutte contre le ma­riage des en­fants, le plan­ning fa­mi­lial… Avec l’ur­ba­ni­sa­tion, la cel­lule fa­mi­liale a aus­si ten­dance à se ré­duire.

La France tente de re­nou­ve­ler ses ré­seaux d’af­faires à tra­vers la créa­tion d’un Con­seil pré­si­den­tiel pour l’Afrique. Que conseillez-vous aux in­ves­tis­seurs fran­çais qui s’in­té­ressent à l’Afrique ?

Il faut identifier les pri­mo- in­ves­tis­seurs, les lea­ders des start-up et des nou­velles tech­no­lo­gies et les en­cou­ra­ger. Il existe une nou­velle gé­né­ra­tion d’in­ves­tis­seurs fran­çais qui voient l’Afrique d’un oeil nou­veau. Les in­ves­tis­se­ments tri­par­tites se mul­ti­plient et des pays comme la Chine, la Tur­quie ou les pays du Magh­reb sont au­jourd’hui très pré­sents en Afrique. Il y a donc des en­sei­gne­ments à ti­rer sur la me­sure et la per­cep­tion des risques dont pour­rait s’ins­pi­rer cette nou­velle gé­né­ra­tion d’in­ves­tis­seurs fran­çais.

Souvent, ces nou­veaux in­ves­tis­seurs fran­çais de­mandent aux opé­ra­teurs éco­no­miques et ca­bi­nets con­seil au Ma­roc, qui se pré­sentent comme une pas­se­relle vers l’Afrique, de leur ou­vrir des portes…

On constate ces der­nières an­nées un re­gain d’in­té­rêt de la part des in­ves­tis­seurs ma­ro­cains pour l’Afrique sub­sa­ha­rienne et ces der­niers ont une bonne connais­sance du ter­rain. Des com­pa­gnies pu­bliques pro­posent aus­si des pro­duits sub­ven­tion­nés, en l’oc­cur­rence des in­trants agri­coles. Ra­bat a aus­si ac­cé­lé­ré la for­ma­tion dans ses écoles et ins­ti­tuts qui sont ou­verts aux étu­diants afri­cains. La France a elle aus­si des cartes à faire va­loir dans l’édu­ca­tion et la fran­co­pho­nie, ses pre­miers atouts. Il faut que les uni­ver­si­tés et les grandes écoles fran­çaises ouvrent des cam­pus en Afrique sub­sa­ha­rienne. Les pays an­glo-saxons et asia­tiques sont dé­jà en train de le faire.

« Les prin­ci­paux dé­fis des in­dus­triels sont les coûts des in­trants et de l’élec­tri­ci­té. L’énorme dé­fi­cit éner­gé­tique de l’Afrique n’a pas été com­blé. C’est pour­tant la condi­tion es­sen­tielle à toute trans­for­ma­tion struc­tu­relle »

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