Pré­ven­tion, soins : comment la da­ta va tout chan­ger

L'Opinion - - Santé - Mi­reille Wein­berg

Ob­jets connec­tés, Big Da­ta, in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle… Les avan­cées tech­no­lo­giques sont co­los­sales dans le do­maine de la e-san­té. La France ne par­vient pour­tant pas à pas­ser le cap de l’ex­pé­ri­men­ta­tion, faute d’avan­cées en ma­tière de dos­sier mé­di­cal par­ta­gé et de fi­nan­ce­ments. Le temps presse.

Le mar­ché de la e-sante est en pleine ex­plo­sion. Pour le com­mun des mor­tels, la pre­mière ma­ni­fes­ta­tion de la ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique en cours se ma­té­ria­lise dans les ob­jets connec­tés qui en­va­hissent notre quo­ti­dien. Il y au­rait ac­tuel­le­ment 15 mil­liards d’ob­jets connec­tés dans le monde, contre 4 mil­liards seule­ment en 2010, se­lon l’Ins­ti­tut de l’au­dio­vi­suel et des télécommunications. Leur nombre ne va ces­ser de croître et il pour­rait y en avoir entre 50 et 80 mil­liards en cir­cu­la­tion dans le monde d’ici à 2020, se­lon une étude de Gart­ner et de l’Idate… Chaque per­sonne dé­tien­dra alors six ob­jets connec­tés en moyenne. Ba­lances, montres ou ten­sio­mètres connec­tés, tra­queurs d’ac­ti­vi­té – que la marque Nike a même in­té­gré dans cer­taines de ses chaus­sures de sport –, sans comp­ter les ap­pli­ca­tions mo­biles et les simples té­lé­phones por­tables qui nous suivent par­tout et nous es­pionnent en conti­nu (nombre de pas, heures de som­meil, ac­ti­vi­té spor­tive, etc.).

À quoi servent ces ob­jets connec­tés ? Ce­la peut res­ter au stade de gad­get, les Fran­çais les aban­don­nant gé­né­ra­le­ment au bout de trois mois d’uti­li­sa­tion, mais ce­la peut al­ler beau­coup plus loin et amé­lio­rer l’état de san­té gé­né­ral des in­di­vi­dus. « Le prin­ci­pal en­jeu est de chan­ger ses ha­bi­tudes en termes d’hy­giène de vie, pour vivre mieux et plus long­temps », ex­plique Ka­rim Ould Ka­ci, di­rec­teur scien­ti­fique du groupe VYV. Sé­den­ta­ri­té, dia­bète, ta­bac, hy­per­ten­sion, obé­si­té… En somme, les ob­jets connec­tés et autres ap­pli­ca­tions per­mettent aux gens de se me­su­rer, de prendre conscience des mé­faits de leur mode de vie et sur­tout de se corriger. Ils pour­raient jouer un rôle clé en ma­tière de pré­ven­tion, sa­chant que 40% des can­cers sont « évi­tables » et dus à des com­por­te­ments à risque.

L'uti­li­té du ré­seau. Une fois les don­nées re­cueillies et les constats dres­sés, les nou­velles tech­no­lo­gies per­mettent aus­si, grâce à des plates-formes In­ter­net de coa­ching mé­di­cal, d’amé­lio­rer son état de san­té et de te­nir ses ob­jec­tifs. Celle dé­ve­lop­pée par Oma­da Health aux Etats-Unis, l’une des plus avan­cée, met à dis­po­si­tion de ses clients un coach mé­di­cal et un ro­buste ré­seau so­cial. « Le ré­seau so­cial est dé­ter­mi­nant et re­pré­sente un gage de suc­cès. À l’image de Weight Wat­chers qui est la ré­fé­rence en la ma­tière, les per­sonnes sui­vies y sont re­grou­pées et elles peuvent ain­si par­ta­ger, com­mu­ni­quer et se sou­te­nir » , se­lon Lio­nel Rei­chardt, ex­pert e-san­té et fon­da­teur de 7C’S Health Phar­ma­geek. La plate-forme pro­met qu’elle est ef­fi­cace au bout de deux ans d’ob­ser­vance et qu’après cinq ans, les pa­tients font une éco­no­mie de dé­penses de san­té de l’ordre de 2 000 dol­lars par an. Ces plates-formes, plus ou moins mé­di­ca­li­sées, per­mettent aus­si d’ac­com­pa­gner des ma­lades at­teints de ma­la­dies chro­niques ou fra­gi­li­sées ou âgées.

La puis­sance des or­di­na­teurs ac­tuels et les ca­pa­ci­tés de sto­ckage presque sans fin avec le « cloud » per­mettent aus­si de com­pi­ler un maxi­mum de don­nées, pas seule­ment les don­nées mé­di­cales et com­por­te­men­tales, mais aus­si des don­nées gé­né­tiques. Pour don­ner du sens à toutes ces in­for­ma­tions, ap­pe­lées Big Da­ta, il faut y ajou­ter les bons mo­teurs des cal­culs (al­go­rithmes), la com­bi­nai­son des deux per­met­tant de dres­ser des pro­fils mé­di­caux, voire même d’an­ti­ci­per cer­taines af­fec­tions. Au- de­là de la mé­de­cine pré­dic­tible, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle trouve une place de plus en plus grande dans le do­maine de la san­té. Toutes les grandes so­cié­tés de high tech amé­ri­caines, mais aus­si chi­noises, dé­ve­loppent leurs

mo­dèles. C’est le cas de Wat­son, lan­cé par IBM et qui dans le do­maine mé­di­cal, fait des mi­racles et consti­tue un ou­til d’aide à la dé­ci­sion pré­cieux, no­tam­ment pour les can­cé­ro­logues. Il stocke les pu­bli­ca­tions et dé­cou­vertes scien­ti­fiques en la ma­tière, les pro­to­coles de soins et les croise avec les don­nées du pa­tient, pour pré­co­ni­ser le meilleur trai­te­ment. Outre les pu­bli­ca­tions exis­tantes, on es­time que plus de 20 000 tra­vaux sur le can­cer sont pu­bliés chaque an­née dans le monde. Un cer­veau n’est pas équi­pé pour in­gé­rer et croi­ser toutes ces don­nées.

Agents conver­sa­tion­nels. Les chat­bot, ces agents conver­sa­tion­nels in­tel­li­gents, uti­lisent éga­le­ment l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pour dia­lo­guer avec des pa­tients. « Joy, aux Etats-Unis est un chat­bot des­ti­né aux per­sonnes dé­pres­sives. Il ba­varde avec elles, tout ce qui a été dit lors des pré­cé­dentes conver­sa­tions est en­re­gis­tré, com­pris, in­té­gré et le chat­bot est ca­pable de re­bon­dir sur ces in­for­ma­tions. Si un jour J le pa­tient lui a dit qu’il n’avait pas le mo­ral, il va com­men­cer la conver­sa­tion du jour sui­vant par lui

« Le re­cours au sys­tème de san­té se­ra ain­si plus per­son­na­li­sé, donc moins sus­cep­tible de sur­con­som­ma­tion inu­tile »

Sans gé­né­ra­li­sa­tion du dos­sier mé­di­cal per­son­na­li­sé, ma­tière pre­mière né­ces­saire au dé­ploie­ment d’une vraie po­li­tique de e-san­té, im­pos­sible d’avan­cer da­van­tage

de­man­der s’il va mieux, créant ain­si un lien qua­si­ment hu­main », se­lon Lio­nel Rei­chardt.

« Le trai­te­ment mas­sif des don­nées dans une ap­proche de Big Da­ta doit fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment de la mé­de­cine per­son­na­li­sée, dont on at­tend beau­coup, tant en termes de trai­te­ments plus adap­tés qu’en termes de ré­duc­tion de la consom­ma­tion des res­sources grâce au ci­blage des trai­te­ments. Le re­cours au sys­tème de san­té se­ra ain­si plus per­son­na­li­sé donc moins sus­cep­tible de sur­con­som­ma­tion inu­tile », note un rap­port réa­li­sé en 2016 par no­tam­ment la Di­rec­tion gé­né­rale des en­tre­prises (DGE) et le Syntec Nu­mé­rique.

Mal­heu­reu­se­ment, ces nou­velles tech­no­lo­gies n’ont pas en­core vrai­ment pé­né­tré le sys­tème de san­té fran­çais. « La France se si­tue à un état moyen­ne­ment avan­cé, par rap­port à des pays comme les Etats-Unis, le Royau­meU­ni, la Nor­vège ou même l’Espagne », se­lon le même rap­port. C’est dû aux faibles avan­cées en ma­tière de dos­sier mé­di­cal per­son­na­li­sé (DMP). Sans gé­né­ra­li­sa­tion de ce dos­sier di­gi­tal, ma­tière pre­mière né­ces­saire au dé­ploie­ment d’une vraie po­li­tique de e-san­té, im­pos­sible d’avan­cer da­van­tage. Il y a bien cer­taines ex­pé­ri­men­ta­tions en France, me­nées par les pou­voirs pu­blics et sur­tout par des ac­teurs pri­vés comme les la­bo­ra­toires, cer­taines start-up du sec­teur ou les mu­tuelles. Mais pas vrai­ment à ce stade de dé­ploie­ment à grande échelle.

« Or, l’e- san­té ne mo­di­fie­ra réel­le­ment les pra­tiques qu’en chan­geant de di­men­sion. Il faut pas­ser d’un dé­ploie­ment sur de pe­tits vo­lumes fo­ca­li­sés sur une po­pu­la­tion étroite, tant de pa­tients que de pro­fes­sion­nels de san­té, à une uti­li­sa­tion mas­sive et sys­té­ma­tique afin de ti­rer les bé­né­fices en ef­fi­cience et en qua­li­té de prise en charge », conclut le rap­port DGE Syntec. Et trou­ver les fi­nan­ce­ments qui vont avec, no­tam­ment du cô­té de l’As­su­rance- ma­la­die, qui reste ext rê­me­ment ti­mide en la ma­tière… Ce vaste chan­tier d’ave­nir fi­gure par­mi les prio­ri­tés dé­fi­nies par la nou­velle mi­nistre de la San­té, Agnès Bu­zyn, dans sa stra­té­gie na­tio­nale de san­té, mise en place pour les an­nées 2017-2022.

SI­PA PRESS

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.