L’Eu­rope a or­ga­ni­sé sa vas­sa­li­sa­tion nu­mé­rique

Laurent Alexandre

L'Opinion - - Santé - @dr_l_a­lexandre Laurent Alexandre est chi­rur­gie­nu­ro­logue, chef d’en­tre­prise (DNAVi­sion) et au­teur (der­nier ou­vrage : La guerre des in­tel­li­gences, chez JCLat­tès).

LA CHINE ET LA CA­LI­FOR­NIE ont ga­gné la guerre nu­mé­rique sans ti­rer une seule balle. L’Eu­rope ne fait au­cun lien entre po­li­tique in­dus­trielle, po­li­tique de la pro­tec­tion du consom­ma­teur, po­li­tique de la pri­va­cy, stra­té­gie nu­mé­rique et droit de la concur­rence. Les consom­ma­teurs eu­ro­péens sont bien pro­té­gés contre les uti­li­sa­tions de leurs don­nées per­son­nelles qui sont de plus en plus ré­gle­men­tées. Chaque Etat a mis en place sa propre ré­gu­la­tion et ses pro­tec­tions contre les at­teintes à la vie pri­vée. Cette ab­sence de po­li­tique eu­ro­péenne a em­pê­ché l’émer­gence d’une industrie eu­ro­péenne de la da­ta.

Parce qu’il n’existe pas d’or­ga­nisme com­mu­nau­taire uni­fié de ré­gu­la­tion, les dif­fé­rentes CNIL eu­ro­péennes ont fa­vo­ri­sé la crois­sance des pla­te­formes amé­ri­caines en em­pê­chant la col­lecte de grandes bases de don­nées en Eu­rope. L’Eu­rope agit dé­sor­mais mais ce­la au­ra pour ef­fet pa­ra­doxal de ren­for­cer la puis­sance des Ga­fa (Google, Apple, Fa­ce­book, Ama­zon). Le rè­gle­ment eu­ro­péen GDPR, qui ré­duit les marges de ma­noeuvre des en­tre­prises en ma­tière de ges­tion des don­nées, va ac­cen­tuer le dé­ca­lage avec la li­ber­té de ma­noeuvre des en­tre­prises chi­noises ou amé­ri­caines.

C’est une chance ex­tra­or­di­naire pour les géants du nu­mé­rique qui vont pros­pé­rer sans au­cune concur­rence eu­ro­péenne. Notre strict droit de la concur­rence et la forte et lé­gi­time pro­tec­tion des ci­toyens-consom­ma­teurs conduisent à notre vas­sa­li­sa­tion nu­mé­rique. Ils ont les Ga­fa, nous avons la CNIL et de sym­pa­thiques nains nu­mé­riques. L’Eu­rope doit com­prendre que les géants du nu­mé­rique ont pris le pou­voir parce que leur stra­té­gie est ex­cel­lente et non parce qu’ils trichent.

Les Ga­fa ne sont pas des pré­da­teurs, mais des vi­sion­naires. L’Eu­rope n’ayant que des consom­ma­teurs à dé­fendre, alors que les Etats-Unis et la Chine ont de puis­sants ac­teurs in­dus­triels, elle étouffe les opé­ra­teurs, ce qui ex­clut l’émer­gence de li­cornes eu­ro­péennes.

C’est un ter­rible di­lemme : si nous vou­lions ces­ser d’être des « co­lo­ni­sés nu­mé­riques », l’Eu­rope de­vrait ré­équi­li­brer sa po­li­tique en fa­veur des opé­ra­teurs et ré­duire les droits des consom­ma­teurs. Cette fai­blesse eu­ro­péenne dans l’industrie de la don­née au­ra des consé­quences graves dans le do­maine mé­di­cal. La mé­de­cine per­son­na­li­sée et pré­dic­tive re­po­se­ra sur le trai­te­ment de masses consi­dé­rables de don­nées. La ca­pa­ci­té des géants du nu­mé­rique de mo­bi­li­ser une po­pu­la­tion im­mense est un for­mi­dable atout. Avec trois mil­liards de fi­dèles, Mark Zu­cker­berg pour­rait re­cru­ter une co­horte de plu­sieurs mil­lions de pa­tients en une ma­ti­née et les mo­ni­to­rer via leurs smart­phones équi­pés de cap­teurs. Ama­zon a lan­cé, pour sa part, le pro­jet 1492, qui marque son en­trée dans la mé­de­cine et pro­met de se­couer les doc­teurs.

Les Ga­fa court-cir­cuitent le monde feu­tré de l’entre-soi aca­dé­mique et posent la pre­mière pierre d’une in­dus­tria­li­sa­tion de la re­cherche mé­di­cale. Nous pas­sons d’un ar­ti­sa­nat or­ga­ni­sé par une my­riade de pro­fes­sion­nels, qui gèrent de tout pe­tits vo­lumes de don­nées et de pa­tients, à une industrie mon­diale aux mains des Ga­fa. Si la mé­de­cine de de­main est in­ven­tée par les géants du nu­mé­rique au tra­vers de mil­lions de pa­tients, nos hô­pi­taux connaî­tront, après une longue ago­nie et mal­gré leur sta­tut pu­blic, le sort de Ko­dak. Nous au­rons une mé­de­cine made in Ca­li­for­nia.

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