« La ré­con­ci­lia­tion entre Palestiniens est en­core loin »

Après l’ac­cord si­gné au Caire jeu­di, le cher­cheur Da­vid Khal­fa dé­taille les en­jeux liés à ces né­go­cia­tions

L'Opinion - - La Logorrhée Législative, Ce Mal Français - In­ter­view Pas­cal Ai­rault @P_Ai­rault

Le pré­sident de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne, Mah­moud Ab­bas, se ren­dra « dans moins d’un mois » dans la bande de Ga­za. Le Ha­mas et son ri­val pa­les­ti­nien du Fa­tah ont an­non­cé jeu­di un pre­mier ac­cord sur les termes concrets de leur ré­con­ci­lia­tion, après trois jours de dis­cus­sions me­nées à huis clos au Caire, en Egypte. Da­vid Khal­fa, cher­cheur de l’Ins­ti­tut pros­pec­tive et sé­cu­ri­té en Eu­rope ( IPSE), en dé­crypte les en­jeux.

Quel est l’ob­jec­tif des dis­cus­sions entre les fac­tions ri­vales pa­les­ti­niennes ?

Il s’agit de mettre fin à une dé­cen­nie de dé­chi­re­ments in­ternes du mou­ve­ment na­tio­nal pa­les­ti­nien. Ces di­vi­sions se sont ma­té­ria­li­sées en 2007 par une frac­ture po­li­tique et ter­ri­to­riale, le Ha­mas ayant évin­cé le Fa­tah de la bande de Ga­za. L’en­jeu est le par­tage du pou­voir. Trois su­jets prio­ri­taires sont dis­cu­tés : la co­ges­tion des points de pas­sage au nord de la bande de Ga­za ( avec Is­raël) et au sud ( avec l’Egypte), le contrôle de l’ap­pa­reil sé­cu­ri­taire et la for­ma­tion d’un « gou­ver­ne­ment de consen­sus na­tio­nal » avant la te­nue de nou­velles élec­tions. Jeu­di, un pre­mier ac­cord a été an­non­cé. Il pré­voit un trans­fert gra­duel des res­pon­sa­bi­li­tés ci­viles et ad­mi­nis­tra­tives du Ha­mas vers l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne d’ici au 1er dé­cembre. Et le dé­ploie­ment de 3 000 po­li­ciers pla­cés sous le contrôle de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne dans la bande de Ga­za, no­tam­ment le long des fron­tières avec l’Egypte et Is­raël.

Le prin­ci­pal obs­tacle est-il sé­cu­ri­taire ?

En ef­fet, la se­conde phase de né­go­cia­tions pour­rait achop­per sur le pro­blème épi­neux du contrôle des forces ar­mées. Mah­moud Ab­bas a dé­cla­ré à la té­lé­vi­sion égyp­tienne qu’il re­fu­sait « qu’on clone l’ex­pé­rience du Hez­bol­lah au Li­ban » , en ré­fé­rence au rôle po­li­ti­co­mi­li­taire joué par la mi­lice chiite. Il es­time, en tant que chef su­prême des forces de sé­cu­ri­té, qu’un com­man­de­ment uni­fié pla­cé sous son au­to­ri­té doit être im­po­sé à l’en­semble du ter­ri­toire pa­les­ti­nien. Dès lors, il laisse au Ha­mas deux op­tions : le dé­man­tè­le­ment de sa branche ar­mée ou sa mise sous tu­telle. Il ne sou­haite pas de « ré­con­ci­lia­tion au ra­bais » et exige la mise en place « d’une seule loi, d’un seul gou­ver­ne­ment, d’une seule police et d’un seul pro­gramme gou­ver­ne­men­tal ».

Ce­la semble dif­fi­ci­le­ment en­vi­sa­geable pour le Ha­mas !

Le Ha­mas re­fuse le dé­man­tè­le­ment de sa branche ar­mée d’en­vi­ron 25 000 hommes. La « ré­sis­tance » ar­mée (mu­qa­wa­ma) à l’Etat d’Is­raël est au coeur de l’idéo­lo­gie du mou­ve­ment is­la­miste. Il uti­lise une rhé­to­rique si­mi­laire à celle du Hez­bol­lah li­ba­nais et ex­cipe de la né­ces­si­té de « dé­fendre la Pa­les­tine contre l’en­ne­mi sio­niste » . Par ailleurs, le Ha­mas a em­bau­ché entre 40 000 et 50 000 fonc­tion­naires ci­vils de­puis 2007 dont en­vi­ron 20 000 po­li­ciers. Là en­core, il fau­dra trou­ver une so­lu­tion de com­pro­mis dif­fi­cile entre les deux fac­tions pa­les­ti­niennes. Ce fonc­tion­na­riat plé­tho­rique obéit à des lo­giques de co­op­ta­tion po­li­tique et idéo­lo­gique.

De telles né­go­cia­tions ont dé­jà échoué par le pas­sé...

Il y a dé­jà eu une di­zaine de ten­ta­tives de ré­con­ci­lia­tion de­puis 2007. Un ac­cord avait été conclu au Caire en 2011 et le der­nier gou­ver­ne­ment de consen­sus na­tio­nal re­monte à 2014. Mais le pay­sage géo­po­li­tique a chan­gé et le Ha­mas est dé­sor­mais en po­si­tion de fai­blesse. Le pou­voir sans par­tage que les is­la­mistes ont exer­cé pen­dant une dé­cen­nie sur la bande de Ga­za s’est sol­dé par un échec. Iso­lé di­plo­ma­ti­que­ment et sou­mis à un double blo­cus égyp­to- is­raé­lien, le Ha­mas n’est pas par­ve­nu à me­ner à bien la re­cons­truc­tion. La si­tua­tion éco­no­mique des ga­zaouis s’est dé­gra­dée avec un chô­mage qui touche près d’un ha­bi­tant de la bande cô­tière sur deux. La crainte d’une ex­plo­sion so­ciale, le sou­tien fi­nan­cier amoin­dri du Qa­tar, les pé­nu­ries d’eau et les cou­pures d’élec­tri­ci­té fré­quentes, à la suite du bras de fer en­ta­mé par le pré­sident Ab­bas, ont conduit les is­la­mistes à re­voir leur stra­té­gie.

La mé­fiance ré­ci­proque ne risque-t- elle pas de faire ca­po­ter ce pro­ces­sus à terme ?

La mé­fiance et l’hos­ti­li­té entre les deux fac­tions res­tent fortes. Ab­bas es­time que le Ha­mas lui tend un piège des­ti­né à faire par­ta­ger à l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne le far­deau de la ges­tion ad­mi­nis­tra­tive et éco­no­mique de la bande de Ga­za. C’est la rai­son pour la­quelle il en­tend condi­tion­ner la le­vée pro­gres­sive des sanc­tions éco­no­miques prises à l’en­contre du Ha­mas au res­pect de l’ac­cord.

L’Egypte a-t- elle les clés du suc­cès des né­go­cia­tions ?

Le Ha­mas s’est tour­né vers Le Caire car il a be­soin d’ob­te­nir un al­lé­ge­ment du blo­cus que le ré­gime égyp­tien im­pose à la bande de Ga­za. De son cô­té, le pré­sident al- Sis­si y trouve un in­té­rêt di­plo­ma­tique et sé­cu­ri­taire. L’Egypte en­tend re­ve­nir dans le jeu di­plo­ma­tique ré­gio­nal et in­ter­na­tio­nal. Les re­la­tions entre Le Caire, Wa­shing­ton et Jé­ru­sa­lem sont bonnes. La co­opé­ra­tion entre ser­vices de ren­sei­gne­ment est ex­cel­lente. L’Egypte dis­pose donc de le­viers consé­quents. En­fin, sur le plan sé­cu­ri­taire, l’ar­mée égyp­tienne est en proie à une in­sur­rec­tion dji­ha­diste dans le Si­naï. Le Caire ac­cuse le Ha­mas de lais­ser pas­ser des armes et des dji­ha­distes le long de sa fron­tière avec la bande de Ga­za. Le re­tour de l’Au­to­ri­té pa­les­ti­nienne aux points de pas­sage lui of­fri­ra une ga­ran­tie.

Que fe­ra le Ha­mas en cas d’échec des dis­cus­sions fi­nales ?

Si les pour­par­lers échouent, le Ha­mas de­vrait conti­nuer à par­ler avec l’Egypte et se tour­ner vers l’an­cien chef de la sé­cu­ri­té pré­ven­tive de la bande Ga­za, Mo­ham­med Dah­lan. Ce der­nier dis­pose de res­sources fi­nan­cières im­por­tantes mises à dis­po­si­tion par les Emi­rats Arabes Unis. Il est très proche des ser­vices égyp­tiens et consi­dé­ré comme un in­ter­lo­cu­teur en Is­raël. Il pour­rait fi­nan­cer des pro­jets éco­no­miques et so­ciaux en échange d’un contrôle des fron­tières de la bande de Ga­za. En tout der­nier res­sort, le Ha­mas se tour­ne­ra vers le Hez­bol­lah, la Sy­rie et l’Iran.

Cette ré­con­ci­lia­tion sert- elle les in­té­rêts d’Is­raël ?

La ré­ac­tion du gou­ver­ne­ment is­raé­lien est pru­dente sur le mode « wait and see ». Be­nya­min Ne­ta­nya­hou, le Pre­mier mi­nistre, a rap­pe­lé qu’il n’ac­cep­te­rait pas de trai­ter avec un gou­ver­ne­ment pa­les­ti­nien qui ne res­pec­te­rait pas les condi­tions po­sées par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale : re­con­nais­sance d’Is­raël, re­non­ce­ment à la vio­lence et à la lutte ar­mée... L’ap­pa­reil sé­cu­ri­taire is­raé­lien es­time, quant à lui, qu’il est de l’in­té­rêt du pays d’al­lé­ger le blo­cus éco­no­mique de la bande de Ga­za. Ce­la per­met­tra de faire re­tom­ber la pres­sion sé­cu­ri­taire. Et puis, mieux vaut né­go­cier avec le Fa­tah s’il re­prend pied à Ga­za.

SI­PA PRESS Az­zam al-Ah­mad (as­sis, à g.) et Sa­leh al-Arou­ri (as­sis, à dr.), les re­pré­sen­tants res­pec­tifs du Fa­tah et du Ha­mas signent un ac­cord de ré­con­ci­lia­tion, jeu­di au Caire.

DR

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