Trump tente de re­dé­fi­nir l’Asie pour conte­nir la Chine

Alors qu’il en­tame mer­cre­di une vi­site de trois jours en Chine, le pré­sident amé­ri­cain ima­gine pou­voir conte­nir la pro­gres­sion du se­cond pou­voir éco­no­mique de la pla­nète

L'Opinion - - La Une - Claude Le­blanc @Ja­pon­line

Le pré­sident amé­ri­cain ima­gine conte­nir la mon­tée en puis­sance de la se­conde puis­sance éco­no­mique mon­diale

Mal­gré les dé­cla­ra­tions pro­vo­ca­trices du pré­sident amé­ri­cain qui ont sus­ci­té des ré­ac­tions par­fois cour­rou­cées de Pé­kin, la plu­part des Chi­nois ont une opi­nion plu­tôt fa­vo­rable de Do­nald Trump. Il est per­çu comme plus hon­nête que Ba­rack Oba­ma et son pas­sé d’homme d’af­faires lui confère une au­ra de per­son­nage ca­pable de com­pro­mis. Il n’est pas sûr que Xi Jin­ping ait la même image de l’hôte de la Mai­son Blanche. « NOUS DOMINONS LE CIEL, nous dominons la mer, nous dominons la terre et l’es­pace », a lan­cé Do­nald Trump aux sol­dats amé­ri­cains sur la base de Yo­ko­ta, au Ja­pon, alors qu’il en­ta­mait di­manche sa tour­née asia­tique de 12 jours. Le pré­sident amé­ri­cain se de­vait de te­nir un tel dis­cours de­vant ses propres troupes, mais aus­si chez son al­lié ja­po­nais qui, au­jourd’hui, est peut- être le seul de ses par­te­naires à le sou­te­nir sans bron­cher. Même la Co­rée du Sud, al­lié im­por­tant face à la Co­rée du Nord, se montre bien plus cri­tique vis-à-vis de l’hôte de la Mai­son Blanche, dont les dé­cla­ra­tions à l’em­por­te­pièce ont sus­ci­té da­van­tage le trouble que la sé­ré­ni­té. Il avait le de­voir de sou­li­gner la puis­sance amé­ri­caine au mo­ment où celle-ci est de plus en plus contes­tée par la Chine po­pu­laire et où plu­sieurs in­ci­dents ont mis en évi­dence la vul­né­ra­bi­li­té de son pays sur le plan mi­li­taire. Les col­li­sions de deux bâ­ti­ments de la ma­rine au large du Ja­pon en juin, puis à proxi­mi­té des côtes sin­ga­pou­riennes, fin août, ont mon­tré que l’ou­til mi­li­taire dans la zone avait at­teint ses li­mites.

Son en­ga­ge­ment est de plus en plus net de­puis que Ba­rack Oba­ma a lan­cé sa stra­té­gie de « pi­vot asia­tique » des­ti­née à ré­équi­li­brer la pré­sence des Etats-Unis dans cette zone cru­ciale pour le com­merce mon­dial. Faute d’une ex­pres­sion claire, elle n’a pas pro­duit les fruits es­comp­tés, no­tam­ment à l’égard de la Chine qui y a pour­sui­vi et ren­for­cé sa pré­sence. Les ten­sions en mer de Chine orien­tale et mé­ri­dio­nale ont tra­duit cette pous­sée chi­noise que les dis­cours et les opé­ra­tions ma­ri­times des Etats-Unis n’ont pas per­mis d’en­rayer. Bien au contraire.

Code de conduite. Les Phi­lip­pines, qui avaient en­ga­gé une pro­cé­dure ar­bi­trale contre Pé­kin et ob­te­nu un ju­ge­ment en leur fa­veur en juillet 2016, ont chan­gé leur fu­sil d’épaule après l’élec­tion de Ro­dri­go Du­terte pour se tour­ner vers la Chine et ses pro­messes d’in­ves­tis­se­ments. Il ne reste peut-être plus que le Viet­nam pour s’op­po­ser ou­ver­te­ment aux am­bi­tions chi­noises dans cette par­tie du monde, ce qui ex­plique pour­quoi, lors du der­nier som­met de l’Asean à Ma­nille, les 10 pays membres ont ac­cep­té les offres de Pé­kin concer­nant un code de conduite en mer de Chine. Face à cette si­tua­tion, Do­nald Trump a trou­vé une pa­rade sé­man­tique qui doit per­mettre de don­ner une nou­velle di­men­sion à la po­li­tique asia­tique des Etats-Unis. Dé­sor­mais, il ne parle plus d’AsiePa­ci­fique, no­tion qui, à son goût, est trop da­tée et liée à l’émer­gence des éco­no­mies chi­noise et sud-est asia­tiques. Il pré­fère évo­quer le concept « in­do-Pa­ci­fique », le­quel a l’avan­tage d’in­clure nom­mé­ment l’Inde et l’océan In­dien, et, par­tant, d’in­tro­duire un élé­ment dis­rup­tif dans la vi­sion ré­gio­nale do­mi­née par la Chine. De­puis qu’il a pris ses fonc­tions, le pré­sident amé­ri­cain s’est heur­té à de nom­breuses re­prises au mur chi­nois, sur le dos­sier brû­lant de la Co­rée du Nord ou sur ce­lui du cli­mat.

A chaque fois, Pé­kin s’est po­sé comme une al­ter­na­tive à la puis­sance amé­ri­caine, y com­pris dans le do­maine du com­merce puisque Xi Jin­ping s’est pré­sen­té, en jan­vier à Da­vos, comme le hé­raut du libre-échange. L’ini­tia­tive « Une cein­ture, une route » du pré­sident chi­nois illustre par­fai­te­ment l’am­bi­tion chi­noise, et bien que son in­ti­tu­lé ne dé­ter­mine pas une zone géo­gra­phique pré­cise, les do­cu­ments qui l’ac­com­pagnent montrent qu’elle in­clut aus­si l’océan In­dien.

A la veille de sa vi­site of­fi­cielle en Chine, étape cru­ciale de sa longue tour­née asia­tique, Do­nald Trump s’est donc fait l’avo­cat d’un « monde in­do-Pa­ci­fique libre et ou­vert », idée à la­quelle le Pre­mier mi­nistre ja­po­nais s’est em­pres­sé d’adhé­rer, puis­qu’elle lui per­met de se po­ser aus­si comme rem­part face à Pé­kin. Cette re­dé­fi­ni­tion sé­man­tique de l’es­pace asia­tique vise à re­don­ner une dy­na­mique à la pré­sence amé­ri­caine. Elle a aus­si pour am­bi­tion de po­ser des li­mites à l’in­fluence chi­noise. Le pré­sident

Do­nald Trump s’est fait l’avo­cat d’un « monde in­do-Pa­ci­fique libre et ou­vert », idée à la­quelle le Pre­mier mi­nistre ja­po­nais s’est em­pres­sé d’adhé­rer

amé­ri­cain a ex­pli­qué qu’il sou­hai­tait s’ap­puyer sur la coo­pé­ra­tion de l’Inde et de l’Aus­tra­lie, en plus de celle du Ja­pon, pour y par­ve­nir.

Fin août, il avait dé­jà po­sé les ja­lons de ce chan­ge­ment sans le nom­mer, lors­qu’il avait ex­po­sé sa po­li­tique à l’égard de l’Af­gha­nis­tan. Son ap­pel du pied sou­te­nu en di­rec­tion de New Del­hi au dé­tri­ment du Pa­kis­tan, ju­gé peu fiable, pour que les In­diens s’in­ves­tissent da­van­tage dans le dos­sier af­ghan avait été in­ter­pré­té aus­si bien à Is­la­ma­bad qu’à Pé­kin comme une vo­lon­té de conte­nir la mon­tée en puis­sance chi­noise. Dans le contexte du face- à- face ten­du entre mi­li­taires in­diens et chi­nois sur le pla­teau de Dok­lam, le mes­sage était clair. La ré­cente vi­site de Rex Tiller­son à New Del­hi n’a fait que confir­mer le dé­sir de Wa­shing­ton de don­ner à l’Inde un rôle plus grand.

A sa fa­çon, en évo­quant le « monde in­doPa­ci­fique », Do­nald Trump veut trou­ver une ma­nière de re­lan­cer les Etats-Unis. Tou­te­fois, il de­vrait se sou­ve­nir qu’un simple slo­gan ne suf­fit pas pour convaincre. Il faut être en me­sure de don­ner quelques ga­ran­ties, no­tam­ment à un pays comme l’Inde, dont la di­plo­ma­tie s’est ca­rac­té­ri­sée de­puis des dé­cen­nies par un re­fus de s’ali­gner. Et l’ap­proche amé­ri­caine tou­jours fon­dée sur un sys­tème d’al­liance semble désuète, quand la Chine dé­fend avec au­dace une vi­sion prag­ma­tique des re­la­tions in­ter­na­tio­nales.

SIPA PRESS

Do­nald Trump en­tou­ré de mi­li­taires amé­ri­cains et co­réens, le 7 no­vembre à Camp Hum­phreys, en Co­rée du Sud.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.