La tran­si­tion éner­gé­tique, lé­gende al­le­mande

L'Opinion - - News - @luc­de­ba­ro­chez

L’AL­LE­MAGNE, PAYS HÔTE de la grande confé­rence des Na­tions unies sur le cli­mat (COP23) qui vient de s’ou­vrir à Bonn. L’Al­le­magne, pays pion­nier d’une éner­gie dé­car­bo­née. L’Al­le­magne, pays mo­dèle de la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Un conte de fées digne de ceux des frères Grimm, où les at­ti­rantes mai­sons en pain d’épices dis­si­mulent de vi­laines sor­cières et où les belles pommes rouges sont mor­tel­le­ment em­poi­son­nées. De fait, la tran­si­tion éner­gé­tique al­le­mande tient plus de la lé­gende que de la réa­li­té. Elle est à la fois hor­ri­ble­ment coû­teuse – l’élec­tri­ci­té en Al­le­magne est la plus chère d’Eu­rope pour les consom­ma­teurs – et peu ef­fi­cace. L’Al­le­magne reste le plus grand émet­teur de gaz à ef­fet de serre de l’Union eu­ro­péenne en va­leur ab­so­lue mais aus­si l’un des pires par tête d’ha­bi­tant, avec plus de dix tonnes de CO2 re­je­té dans l’at­mo­sphère par per­sonne et par an. Elle a re­non­cé à l’atome dans la dou­leur mais le se­vrage du char­bon, vé­ri­table clé de la lutte contre le ré­chauf­fe­ment, s’avère en­core plus dif­fi­cile.

A quelques di­zaines de ki­lo­mètres à l’ouest de Bonn, où 23 000 ex­perts, cli­ma­to­logues, mi­li­tants as­so­cia­tifs et di­plo­mates sont ras­sem­blés jus­qu’au 17 no­vembre, se dressent les deux cen­trales élec­triques de Neu­rath et Nie­de­raus­sem, qui ont la triste qua­li­té d’être les plus pol­luantes d’Eu­rope avec celle de Bel­cha­tow en Po­logne. Ces cen­trales ex­ploi­tées par l’éner­gé­ti­cien RWE brûlent du li­gnite (le « char­bon brun »), un com­bus­tible fos­sile non re­nou­ve­lable et par­ti­cu­liè­re­ment sale. En se consu­mant, il dé­gage du di­oxyde de car­bone (CO2), prin­ci­pal res­pon­sable de l’ef­fet de serre, mais aus­si des com­po­sés sul­fu­rés, qui causent des pluies acides. Près de ces cen­trales, entre Bonn et Aix­la-Cha­pelle, se trouvent les plus grandes mines de li­gnite du monde, de ti­ta­nesques ex­ca­va­tions que l’Al­le­magne en­tend gar­der en ser­vice jus­qu’en 2050, mal­gré leur si­nistre contri­bu­tion au chan­ge­ment cli­ma­tique. Le li­gnite four­nit, en­core au­jourd’hui, 25 % de la pro­duc­tion al­le­mande d’élec­tri­ci­té et la houille près de 20 %.

Bi­lan plus noir que vert. L’Al­le­magne se re­trouve à Bonn dans un rôle qu’on ne lui connais­sait guère : ce­lui du hâ­bleur, un peu grande gueule, qui se vante d’être le meilleur élève de la classe mais qui aligne les échecs. La chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel, qui doit s’y rendre la se­maine pro­chaine, aime à se pré­sen­ter en cham­pionne du cli­mat. Dès 1995 – elle était alors mi­nistre de l’En­vi­ron­ne­ment – elle avait pré­si­dé à Ber­lin la pre­mière confé­rence mon­diale qui avait dé­bou­ché deux ans plus tard sur le pre­mier ac­cord in­ter­na­tio­nal, dit pro­to­cole de Kyo­to, pré­fi­gu­ra­tion de l’ac­cord de Pa­ris de 2015. Mais sur le plan in­té­rieur, le bi­lan de ses man­dats suc­ces­sifs à la chan­cel­le­rie est plus noir que vert. La sor­tie de l’atome qu’elle a dé­ci­dée après la ca­tas­trophe de Fu­ku­shi­ma en 2011 – et qui doit être ache­vée en 2022 – s’est ac­com­pa­gnée d’une stag­na­tion de la consom­ma­tion de char­bon et le li­gnite.

Quand An­ge­la Mer­kel s’est ins­tal­lée à la chan­cel­le­rie fé­dé­rale en 2005, l’Al­le­magne re­je­tait 992 mil­lions de tonnes de CO2 par an dans l’at­mo­sphère. En 2016, le pays en était en­core à 906 mil­lions de tonnes. L’ob­jec­tif de 751 mil­lions de tonnes au­quel Ber­lin s’est en­ga­gé pour 2020 semble dé­sor­mais hors d’at­teinte, se­lon les der­niers cal­culs du mi­nis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment. Un tel échec, re­con­naît be­noî­te­ment le mi­nis­tère, se­rait « un dé­sastre pour la ré­pu­ta­tion in­ter­na­tio­nale de l’Al­le­magne en ma­tière de po­li­tique cli­ma­tique ».

Pour ex­pli­quer le re­tard, les ex­perts du gou­ver­ne­ment in­voquent « la crois­sance éco­no­mique plus forte que pré­vu, les bas prix de l’éner­gie, l’aug­men­ta­tion conti­nue des ex­por­ta­tions d’éner­gie et la crois­sance de la po­pu­la­tion ». Pour faire bonne me­sure, il fau­drait y ajou­ter l’in­ca­pa­ci­té à ré­duire les émis­sions de gaz car­bo­nique dues au trans­port – l’au­to­mo­bile al­le­mande reste un ta­bou na­tio­nal –, les faibles pro­grès dans l’iso­la­tion des lo­ge­ments mais sur­tout la pour­suite de l’uti­li­sa­tion du char­bon et du li­gnite pour fa­bri­quer de l’élec­tri­ci­té.

Ener­gie­wende. L’Al­le­magne qui se vou­lait pion­nière est tom­bée de haut. Le concept de tran­si­tion éner­gé­tique (« Ener­gie­wende »), vi­sant à tour­ner le

Les 751 mil­lions de tonnes de CO2 par an sur les­quelles Ber­lin s’est en­ga­gé pour 2020 semblent hors d’at­teinte, se­lon le mi­nis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment « Sans sor­tie du char­bon, l’Al­le­magne ne pour­ra res­pec­ter au­cun de ses ob­jec­tifs à long terme pour la pro­tec­tion du cli­mat »

dos aux éner­gies ato­miques et fos­siles au pro­fit d’éner­gies re­nou­ve­lables et non pol­luantes, a été for­gé au cours des an­nées 1980 dans les uni­ver­si­tés al­le­mandes, en par­ti­cu­lier à l’Ins­ti­tut d’éco­lo­gie de Fri­bourg. En l’an 2000, le Bun­des­tag a vo­té la loi de pro­mo­tion des éner­gies re­nou­ve­lables, dite « EEG », qu’il a amen­dée en 2014. A sa suite, la part des éner­gies re­nou­ve­lables dans la pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té a bon­di, pas­sant de 6,6 % en 2000 à 32,5 % l’an der­nier. Le 30 avril de cette an­née, l’Al­le­magne a même at­teint l’es­pace d’une jour­née le re­cord de 85 % de son élec­tri­ci­té pro­ve­nant de sources re­nou­ve­lables (vent, so­leil, ri­vières, bio­masse).

Loin de l’ima­ge­rie ro­man­tique ou éco­lo­giste, la tran­si­tion éner­gé­tique re­pose sur l’idée prag­ma­tique qu’il est moins coû­teux d’in­ves­tir main­te­nant dans la pro­tec­tion du cli­mat que de payer de­main pour les ca­tas­trophes que pro­vo­que­rait un ré­chauf­fe­ment exa­gé­ré de la pla­nète – inon­da­tions, pluies di­lu­viennes, ou­ra­gans, sé­che­resses, etc. Mais il y a loin de la théo­rie à la pra­tique, comme le montrent les dis­cus­sions ex­plo­ra­toires que mène An­ge­la Mer­kel de­puis le mois der­nier avec les Verts et les Li­bé­raux, dans l’es­poir de for­mer un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion avec les Unions chré­tiennes (CDU/CSU).

Vent de­bout. Les Verts prônent une sor­tie du char­bon à moyen terme – ob­jec­tif sou­te­nu par 59 % des Al­le­mands se­lon un son­dage Em­nid pour Bild – et ré­clament de dé­bran­cher sur-le-champ les vingt cen­trales à éner­gie fos­sile les plus pol­luantes. Ils veulent aus­si faire in­ter­dire le mo­teur à com­bus­tion, même s’ils se disent souples sur la date d’ap­pli­ca­tion. Les Li­bé­raux, mais aus­si une par­tie des Unions chré­tiennes, sont vent de­bout contre ces pro­po­si­tions. Pour le né­go­cia­teur li­bé­ral Alexan­der Lambs­dorff, de telles me­sures équi­vau­draient à « un sui­cide in­dus­triel » pour le pays.

L’Al­le­magne, pour­tant, ne pour­ra pas être à la fois la cham­pionne du monde du li­gnite et celle du cli­mat. « Sans sor­tie du char­bon, l’Al­le­magne ne pour­ra res­pec­ter au­cun de ses ob­jec­tifs à long terme pour la pro­tec­tion du cli­mat, ex­plique le cli­ma­to­logue et océa­no­graphe al­le­mand d’ori­gine pa­kis­ta­naise Mo­jib La­tif. Elle per­drait alors le peu qu’il lui reste de cré­di­bi­li­té dans les né­go­cia­tions in­ter­na­tio­nales sur le cli­mat. » Les ar­gu­ments en fa­veur du char­bon ont per­du de leur per­ti­nence. Certes le li­gnite conti­nue à oc­cu­per quelque 20 000 per­sonnes en Al­le­magne – 50 000 in­di­rec­te­ment – et la houille en­vi­ron 7 500. Mais les éner­gies re­nou­ve­lables ont créé quelque 330 000 em­plois. Quant au prix de re­vient, il est de moins en moins dé­ci­sif : dé­jà l’éner­gie éo­lienne est pro­duite en Al­le­magne au même coût que celle is­sue du char­bon, et la ten­dance est à la baisse. Le conte de fées a peut-être en­core une chance de de­ve­nir réa­li­té.

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