Golfe : com­ment Abou Da­bi veut im­po­ser son mo­dèle

Le pré­sident fran­çais, Em­ma­nuel Ma­cron, se rend en vi­site aux Emi­rats arabes unis les 8 et 9 no­vembre

L'Opinion - - News - Pas­cal Ai­rault Ai­raultt @P_

Ac­com­pa­gné de son épouse Bri­gitte, du mi­nistre de l’Eu­rope et des Af­faires étran­gères ain­si que sa col­lègue de la Culture, Em­ma­nuel Ma­cron se rend dans les Emi­rats arabes unis, les 8 et 9 no­vembre. Le temps fort de la vi­site se­ra l’inau­gu­ra­tion, mer­cre­di, du Louvre Abou Da­bi. Le pré­sident fran­çais vi­si­te­ra aus­si le cam­pus de Pa­ris-Sor­bonne d’Abou Da­bi, ou­vert par l’uni­ver­si­té pa­ri­sienne en 2006, puis par­ti­ci­pe­ra à un fo­rum éco­no­mique fran­co-émi­ra­ti à Du­baï avant de ren­con­trer la com­mu­nau­té fran­çaise au ly­cée Geor­gesPom­pi­dou. Quelque 30 000 Fran­çais ré­sident aux Emi­rats. ÎLE DE SAADIYAT, ABOU DA­BI. À quelques jours de l’inau­gu­ra­tion du Louvre d’Abou Da­bi, les em­ployés s’af­fai­raient à pré­pa­rer les salles d’ex­po­si­tion qui ac­cueillent les pres­ti­gieuses col­lec­tions qui se­ront pré­sen­tées au pré­sident fran­çais Em­ma­nuel Ma­cron, le 9 no­vembre, avant que le mu­sée ouvre ses portes au pu­blic, deux jours plus tard. Le dôme mé­tal­lique, po­sé au mi­lieu d’un dé­sert brû­lant, dif­fuse la lu­mière sur les oeuvres al­lant de la pré­his­toire jus­qu’à la pé­riode contem­po­raine. Ce mu­sée est le por­teé­ten­dard des nou­velles am­bi­tions cultu­relles et éco­no­miques du prince hé­ri­tier d’Abou Da­bi, Mo­ham­med ben Zayed al-Na­hyan. L’ar­chi­tecte Jean Nou­vel, dé­jà concep­teur de l’Ins­ti­tut du monde arabe et du Quai Bran­ly, a créé la ci­té du Louvre avec un slo­gan en tête : « Voir l’hu­ma­ni­té d’un nou­veau jour. » C’est sur­tout pour le pou­voir d’Abou Da­bi une fa­çon de vé­hi­cu­ler un mes­sage de to­lé­rance cultu­relle dans une ré­gion qui ne l’est pas et de s’im­po­ser comme un nou­veau pont entre l’Orient et l’Occident.

« Nous vou­lons être un pays qui joue sa par­ti­tion mon­diale, ex­plique le Doc­teur Ali Ra­shid al-Nuai­mi, membre du Conseil exé­cu­tif d’Abou Da­bi. Nous sommes ou­verts et to­lé­rants. Nous vou­lons at­ti­rer les gens du monde en­tier pour par­ti­ci­per à l’es­sor de notre na­tion. Le mo­dèle des EAU, ce sont 200 na­tio­na­li­tés, dont 100 000 re­trai­tés eu­ro­péens. »

Cette vi­sion de la ci­té idéale se tra­duit par un vaste mou­ve­ment de ré­formes pro­mues par la jeune gé­né­ra­tion de­puis une di­zaine d’an­nées. Les plus grands ca­bi­nets, comme McKin­sey, ont plan­ché sur une Vi­sion 2030 dont la prin­ci­pale am­bi­tion est de pré­pa­rer l’après-pé­trole. Com­ment ? En in­ves­tis­sant dans le tou­risme, les trans­ports, la san­té, l’édu­ca­tion, l’au­to­no­mi­sa­tion des femmes, l’émi­ra­ti­sa­tion de l’éco­no­mie, les éner­gies re­nou­ve­lables, les nou­velles tech­no­lo­gies, les mé­dias, les ser­vices fi­nan­ciers.

Le but est aus­si d’im­po­ser un nar­ra­tif na­tio­nal où les femmes sont en­ga­gées dans le dé­ve­lop­pe­ment et par­ti­cipe à l’émer­gence d’une éco­no­mie du sa­voir avec les hommes dans des villes in­tel­li­gentes (smart ci­ties). D’où les énormes in­ves­tis­se­ments consa­crés à l’édu­ca­tion. Les étu­diants émi­ra­tis, une fois leur cur­sus na­tio­nal ache­vé, se voient ac­cor­der des bourses pour étu­dier dans les meilleures uni­ver­si­tés oc­ci­den­tales.

Plus de 2000 émi­ra­tis suivent chaque an­née des cur­sus aux Etats-Unis. « Le dan­ger est de créer des po­pu­la­tions édu­quées mais sans jobs, ce qui po­se­ra un pro­blème de sta­bi­li­té à terme, ex­plique un dé­mo­graphe eu­ro­péen. Ce­la crée des conflits gé­né­ra­tion­nels entre jeunes édu­qués et vieux qui ne le sont pas dans un sys­tème pa­triar­cal où les vieux do­minent les jeunes et les hommes les femmes. »

L’ac­cé­lé­ra­tion de la di­ver­si­fi­ca­tion sur le mo­dèle du­baïote pour­rait aus­si se tra­duire par la ré­duc­tion du nombre d’ex­pa­triés oc­ci­den­taux, ces der­niers se trou­vant en concur­rence avec la nou­velle gé­né­ra­tion for­mée à l’étran­ger. Ces der­nières dé­cen­nies, les tech­ni­ciens et la main-d’oeuvre étran­gère ont per­mis la fer­ti­li­sa­tion du ca­pi­tal fi­nan­cier pé­tro­lier et ga­zier pour construire le pays. C’était une po­li­tique vo­lon­taire des EAU afin de ne pas su­bir les re­ven­di­ca­tions po­li­tiques et éco­no­miques des na­tio­naux. Mais les étran­gers ne trouvent pas leur place dans la so­cié­té. « On ne donne pas la na­tio­na­li­té aux ex­pa­triés de peur qu’ils re­mettent en cause l’iden­ti­té », pour­suit le dé­mo­graphe.

Conver­gence d’in­té­rêts. L’adop­tion de cette vi­sion passe par un tour de vis sé­cu­ri­taire. Mo­ham­med ben Zayed veut re­cen­tra­li­ser le pou­voir et im­po­sé aux six autres Emi­rats de la fé­dé­ra­tion son lea­der­ship po­li­tique, di­plo­ma­tique et sé­cu­ri­taire. « Nous nous ef­for­çons de pré­ser­ver notre mo­dèle mais cer­tains groupes ex­tré­mistes et les Frères mu­sul­mans ont un autre agen­da, sou­tient le Doc­teur Ali Ra­shid alNuai­mi. Nous de­vons al­ler com­battre à l’étran­ger pour qu’ils ne viennent pas s’ins­tal­ler chez nous. C’est la rai­son pour la­quelle les EAU sont en­ga­gés mi­li­tai­re­ment. »

Abu Da­bi est, en ef­fet, pré­sent sur les théâtres ex­té­rieurs : le Qa­tar, la Libye, le Yé­men. Et le pays a do­ré­na­vant ins­tau­ré le ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire. Les mé­dias du pays se montrent agres­sifs contre l’Iran, le Qa­tar et les voi­sins du Golfe comme Oman qui en­tre­tiennent des re­la­tions avec Té­hé­ran. L’ob­jec­tif est de pas lais­ser le ter­rain à la chaîne qa­ta­ri Al Ja­zee­ra, ac­cu­sée de sou­te­nir les mou­ve­ments in­sur­rec­tion­nels et les Frères mu­sul­mans.

Mo­ham­med ben Zayed a su ral­lier l’Arabie saoudite du roi Sal­mane, et sur­tout de son fils, Mo­ha­med Ben Sal­mane (MBS), le prince hé­ri­tier et homme fort du pays, à sa vi­sion. Les EAU trouvent un ali­gne­ment avec Riyad qui sou­haite re­trou­ver toute sa puis­sance ré­gio­nale. Le coeur de la stra­té­gie d’un MBZ et d’un MBS est de jouer avec Do­nald Trump (lire aus­si en page 7). En échange de pro­messes de contrats, ils cherchent à cou­per le lien ins­tau­ré par Ba­rack Oba­ma avec la ré­pu­blique is­la­mique. Ils ont trou­vé une conver­gence d’in­té­rêts avec Is­raël et n’ont pas eu de mal à faire adhé­rer l’Egypte et Bahreïn, sous pro­tec­tion saou­dienne, à cette po­li­tique.

« Le prince hé­ri­tier d’Abou Da­bi tire pro­fit de l’en­ga­ge­ment mi­li­taire et di­plo­ma­tique avec les Saou­diens en rai­son d’un in­té­rêt ré­gio­nal com­mun contre l’Iran, ex­plique Neil Pa­trick dans une note pu­bliée sur le site de Car­ne­gie. Il pense aus­si qu’il maxi­mise l’in­fluence émi­ra­ti dans l’agen­da do­mes­tique saou­dien où les EAU es­pèrent in­clure la ré­pres­sion de l’ex­tré­misme wah­ha­bite. »

Le Louvre d’Abou Da­bi, sym­bole du mes­sage de to­lé­rance cultu­relle que veulent vé­hi­cu­ler les Emi­ra­tis dans la ré­gion. MO­HA­MED SOMJI

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.