Nu­cléaire : le contre-choc de Hu­lot

La tran­si­tion éner­gé­tique pa­tine. La France ne tien­dra pas l'ob­jec­tif de ra­me­ner à 50 % la part de sa pro­duc­tion élec­trique d’ori­gine nu­cléaire en 2025. Un ca­mou­flet pour Sé­go­lène Royal

L'Opinion - - La Une - Mu­riel Motte

Le gou­ver­ne­ment fran­çais va re­por­ter, peut- être jus­qu’à 2035, ses am­bi­tions en ma­tière de ré­duc­tion de la part du nu­cléaire dans la pro

duc­tion d’élec­tri­ci­té, a an­non­cé Ni­co­las Hu­lot. Le mi­nistre de la Tran­si­tion éco­lo­gique et so­li­daire, qui avait dé­jà fait part dans le pas­sé de ses doutes sur la pos­si­bi­li­té de res­pec­ter le dé­lai de 2025 ins­crit dans la loi de tran­si­tion éner­gé­tique, s’est ap­puyé cette fois sur des conclu­sions pré­sen­tées mar­di par RTE, le ges­tion­naire du ré­seau élec­trique fran­çais. EXIT LA LOI de tran­si­tion éner­gé­tique concoc­tée par Sé­go­lène Royal. Au moins dans son ca­len­drier. RTE, le ges­tion­naire du ré­seau élec­trique fran­çais, a mis les pieds dans le plat avec son der­nier bi­lan pré­vi­sion­nel, dans le­quel il éla­bore cinq scé­na­rios pour « la réus­site de la tran­si­tion éner­gé­tique » . Le ver­dict de la fi­liale d’EDF est clair : la France peut ef­fec­ti­ve­ment ra­me­ner à 50 % – contre 72,3 % ac­tuel­le­ment – la part de l’élec­tri­ci­té d’ori­gine nu­cléaire en 2025, comme le pré­voit la loi vo­tée en 2015. Mais elle de­vra alors ac­cep­ter un qua­si-dou­ble­ment des émis­sions de CO2 de son sys­tème élec­trique ! Ce­la fait mau­vais genre en pleines dis­cus­sions de la COP23 à Bonn. L’Hexa­gone re­pré­sente 4,3 % du PIB mon­dial, mais seule­ment 1,2 % des émis­sions de gaz à ef­fet de serre de la pla­nète. Une per­for­mance que Pa­ris n’en­tend pas dé­té­rio­rer. Le réa­lisme va donc prendre le des­sus sur une am­bi­tion très po­li­tique, dé­fen­due en­vers et contre toute lo­gique sous le quin­quen­nat de Fran­çois Hol­lande, et ré­af­fir­mée un temps par le can­di­dat Em­ma­nuel Ma­cron lui-même.

Bron­ca éco­lo­giste. La prio­ri­té pour le gou­ver­ne­ment est tou­jours d’at­teindre la part de 50 % « au plus vite » , mais « sans ro­gner les ob­jec­tifs sur le chan­ge­ment cli­ma­tique », a ré­agi le mi­nistre de la Tran­si­tion éco­lo­gique et so­li­daire, Ni­co­las Hu­lot. « Si on veut main­te­nir la date de 2025 pour ra­me­ner le nu­cléaire à 50 % dans le mix élec­trique, ce­la se fe­ra au dé­tri­ment de nos ob­jec­tifs cli­ma­tiques, a-t-il com­men­té à la sor­tie du conseil des mi­nistres. Il fau­dra donc étu­dier les dif­fé­rents scé­na­rios. En fonc­tion de ce­la, nous fixe­rons une nou­velle date. » Le mi­nistre a dé­jà son idée et compte plu­tôt tra­vail- ler sur l’échéance 2030- 2035. Cette an­nonce a évi­dem­ment pro­vo­qué une bron­ca chez les éco­lo­gistes. Mais les pro­jec­tions de RTE, qui a com­pul­sé des mil­lions de don­nées pour éla­bo­rer ses scé­na­rios, ne font que confir­mer les com­men­taires qui bruis­saient de­puis des mois chez tous les connais­seurs du sec­teur éner­gé­tique. Le fa­meux seuil de 50 % en 2025 im­po­se­rait le dé­clas­se­ment de 24 ré­ac­teurs nu­cléaires d’une puis­sance de 900 MW. Un chiffre que Ni­co­las Hu­lot, lui-même, avait évo­qué l’été der­nier de­vant la com­mis­sion des af­faires éco­no­miques du Sé­nat. « En pra­tique, ce­la né­ces­si­te­rait de fer­mer les 22 ré­ac­teurs at­tei­gnant 40 ans d’ex­ploi­ta­tion d’ici 2025, et d’an­ti­ci­per la fer­me­ture de deux ré­ac­teurs sup­plé­men­taires avant la fin de leur au­to­ri­sa­tion d’ex­ploi­ta­tion », pré­cise RTE.

En contre­par­tie, la sé­cu­ri­té d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de la France en élec­tri­ci­té obli­ge­rait à trou­ver d’autres sources d’éner­gies. Un dou­ble­ment d’ici sept ans de la puis­sance des ins­tal­la­tions d’éner­gies re­nou­ve­lables (ENR) n’y suf­fi­rait pas, pour­suit le rap­port. La fer­me­ture de cen­trales au char­bon, très pol­luantes, de­vrait donc être re­pous­sée au- de­là de 2025. Et « un nombre si­gni­fi­ca­tif de nou­velles cen­trales au gaz de­vraient être construites, cor­res­pon­dant à 11 gi­ga­watts de puis­sance ins­tal­lée », soit une ving­taine de cen­trales sup­plé­men­taires.

Mys­ti­fi­ca­tion. L’im­pos­si­bi­li­té de te­nir le double ob­jec­tif de 50 % et 2025 ne sur­prend fi­na­le­ment pas grand monde. Sur­tout pas le pre­mier pro­duc­teur eu­ro­péen d’éner­gies re­nou­ve­lables, EDF. « La ques­tion n’est pas tant la place du nu­cléaire dans le mix élec­trique, mais les ca­pa­ci­tés en éner­gies re­nou­ve­lables que nous sommes ca­pables de construire en France, et l’ave­nir des pos­si­bi­li­tés de sto­ckage de l’élec­tri­ci­té » , com­men­tait ré­cem­ment Jean-Ber­nard Lé­vy, le PDG du géant mon­dial. Le poids des ré­gle­men­ta­tions dans l’éo­lien, entre autres, est un énorme frein à leur dé­ve­lop­pe­ment. Il faut comp­ter en moyenne en­vi­ron huit ans pour faire sor­tir une éo­lienne de terre, ex­plique- t- on chez l’élec­tri­cien. Pour­tant, le sen­ti­ment que l’élec­tri­ci­té est une ré­ponse es­sen­tielle au pro­blème du cli­mat sus­cite des vo­ca­tions, tout le monde y in­ves­tit au­jourd’hui y com­pris les grands pé­tro­liers comme To­tal.

Ni­co­las Hu­lot, qui as­su­mait mar­di pré­fé­rer « le réa­lisme et la sin­cé­ri­té à une mys­ti­fi­ca­tion », n’a pas man­qué d’égra­ti­gner l’équipe de Fran­çois Hol­lande. « Ab­so­lu­ment au­cune me­sure ou dis­po­si­tion n’avait été prise. On s’était fixé un ob­jec­tif mais on s’était bien gar­dé de se mettre en si­tua­tion d’en as­su­rer la mise en oeuvre ». Son mi­nis­tère se donne un an pour éta­blir un nou­veau ca­len­drier, dans le cadre de la nou­velle Pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’éner­gie (PPE). Celle-ci doit cou­vrir la pé­riode 2019-2023, et EDF compte bien faire va­loir ses in­té­rêts dans les dis­cus­sions qui s’ouvrent : de­puis 2014 et jusque fin 2025, le groupe pré­voit de dé­pen­ser 4 mil­liards d’eu­ros par an pour pro­lon­ger la du­rée de vie de ses cen­trales nu­cléaires de 40 à 50 ans. L’in­té­rêt de ce « grand ca­ré­nage », très coû­teux et en par­tie dé­jà réa­li­sé, était dif­fi­ci­le­ment com­pa­tible avec l’ar­rêt de 24 de ses 58 ré­ac­teurs en 2025 ! Les scé­na­rios de RTE se­ront aus­si sur la table des né­go­cia­tions. Le plus « per­for­mant » en ma­tière d’émis­sions de CO2 par­vien­drait à ré­duire à 60 % la part du nu­cléaire à l’ho­ri­zon 2030, et 56% en 2035. Ni­co­las Hu­lot pour­rait de­voir en­core dé­ca­ler son plan de tra­vail pour at­teindre l’ob­jec­tif rê­vé des 50%

Mais il est un point sur le­quel le nou­veau gou­ver­ne­ment ne re­vien­dra pas : la fer­me­ture de Fes­sen­heim, la plus vieille cen­trale de France. Le su­jet était de­ve­nu un to­tem de la pré­si­dence Hol­lande, qui a échoué à l’ar­rê­ter lors de son quin­quen­nat. La pro­duc­tion du site se­ra bien stop­pée lorsque l’EPR de Fla­man­ville se­ra mis en ser­vice, a confir­mé la nou­velle équipe au pou­voir. Ques­tion de prag­ma­tisme.

KAK

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Ni­co­las Hu­lot et Em­ma­nuel Ma­cron : pas de cô­té sur une pro­messe élec­to­rale.

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