Villes moyennes : opé­ra­tion sau­ve­tage

Le gou­ver­ne­ment planche sur un plan d’ac­tion pour ré­sor­ber les frac­tures ter­ri­to­riales. Se­lon nos in­for­ma­tions, il veut re­vi­ta­li­ser 250 villes moyennes fran­çaises et mo­bi­li­ser 2,5 mil­liards sur 5 ans

L'Opinion - - La Une - Ivanne Trip­pen­bach

Le mi­nistre de la Co­hé­sion des ter­ri­toires, Jacques Mé­zard, tra­vaille sur un plan d’ac­tion pour sau­ver de la dé­vi­ta­li­sa­tion les villes moyennes, où vit un quart de la po­pu­la­tion fran­çaise. Ce plan se­ra an­non­cé « as­sez ra­pi­de­ment », se­lon l’en­tou­rage du mi­nistre, au plus tard lors de la pro­chaine Confé­rence na­tio­nale des ter­ri­toires, le 14 dé­cembre. L’Opi­nion en ré­vèle les grandes lignes.

DÉ­SER­TI­FI­CA­TION des centres-villes, dé­gra­da­tion de l’ha­bi­tat, pe­tits com­merces en faillite… Le mal d’une France qui meurt touche quelque 200 villes moyennes (entre 20 000 et 100 000 ha­bi­tants), où vit plus d’un quart de la po­pu­la­tion fran­çaise. Et le mi­nistre de la Co­hé­sion des ter­ri­toires, Jacques Mé­zard, élu du Cantal de­puis 1994, va s’at­ta­quer au su­jet dans la plus pure tra­di­tion ja­co­bine : un plan. Ins­pi­ré de pro­po­si­tions des « par­ties pre­nantes », un plan de re­vi­ta­li­sa­tion des villes moyennes est en cours d’ar­bi­trage. Il se­ra dé­voi­lé « bien­tôt ». « Avec ces me­sures, on ne par­le­ra plus de frac­tures ter­ri­to­riales », veut-on croire dans l’en­tou­rage du mi­nistre.

Crise po­ly­morphe. C’est un dos­sier que l’Ely­sée suit de près. Em­ma­nuel Ma­cron a sou­vent par­lé des « deux France » du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle. Celle, ur­baine, ma­jo­ri­taire- ment ac­quise au chef de l’Etat, a sem­blé faire face à la France ru­rale, vo­tant plu­tôt pour Ma­rine Le Pen. Se­lon l’In­see, le score d’Em­ma­nuel Ma­cron aug­mente pro­por­tion­nel­le­ment à la taille des villes, at­tei­gnant un pic dans les grandes ag­glo­mé­ra­tions. Raillé par ses ad­ver­saires pour son pa­ri­sia­nisme, le Pré­sident est aus­si de­puis quelques se­maines la cible des at­taques de Laurent Wau­quiez, qui l’ac­cuse de nour­rir « une haine de la pro­vince » . Le Pré­sident a dé­jà ten­té de ras­su­rer les élus lo­caux sur la lutte contre la dé­ser­ti­fi­ca­tion, comme le 17 juillet, lors de la Confé­rence na­tio­nale des ter­ri­toires. Son au­di­toire l’at­tend au tour­nant du 100e Congrès des maires, à la fin du mois. « Il faut qu’Em­ma­nuel Ma­cron soit en­fin le pré­sident cou­ra­geux qui ose s’at­ta­quer au pro­blème », dé­fie Pa­trick Vignal, dé­pu­té LREM de l’Hé­rault et pré­sident de l’as­so­cia­tion Cen­tre­Ville en mou­ve­ment, qui re­groupe une cen­taine d’élus. « Après 19 heures, pour­suit l’an­cien conseiller mu­ni­ci­pal de Mont­pel­lier, des villes comme Per­pi­gnan, Car­cas­sonne, Nar­bonne ou Bé­ziers sont de vé­ri­tables mou­roirs. Re­den­si­fier les villes, c’est un vrai pro­jet po­li­tique et so­cié­tal. » Le plan du gou­ver­ne­ment contient près de qua-

rante me­sures lé­gis­la­tives ou ré­gle­men­taires, al­lant de la fis­ca­li­té du lo­ge­ment au dé­ve­lop­pe­ment du très haut dé­bit d’ici à 2020. Le tout or­ga­ni­sé en trois vo­lets, ré­cla­més par les élus lo­caux : re­vi­ta­li­sa­tion de l’ha­bi­tat, re­dy­na­mi­sa­tion de l’at­trac­ti­vi­té éco­no­mique et ac­com­pa­gne­ment des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. « Estce suf­fi­sant ? Non », tranche Oli­vier Ra­ze­mon, spé­cia­liste des trans­ports et de l’ur­ba­nisme, au­teur de Com­ment la France a tué ses villes. « Mais c’est une pre­mière prise de conscience. Jus­qu’à pré­sent, la ques­tion était com­plè­te­ment igno­rée, ou seule­ment trai­tée par le prisme éco­no­mique. On est face à une crise po­ly­morphe. »

De­puis Pa­ris, le gou­ver­ne­ment po­lit des dis­po­si­tifs pour ré­soudre une « crise du lo­ge­ment à l’en­vers » . À Digne- les- Bains, Al­bi ou Reims, 15 % des lo­ge­ments en centre- ville sont vides. A Saint- Ma­lo, Cha­lon- sur- Saône et Or­léans, les mé­nages les plus ai­sés partent s’ins­tal­ler en pé­ri­phé­rie. Afin d’in­ci­ter les Fran­çais à « re­ve­nir dans les centres », le gou- ver­ne­ment en­tend boos­ter la ré­no­va­tion de l’ha­bi­tat dé­gra­dé. En clair, fa­vo­ri­ser les ré­duc­tions d’im­pôts des in­ves­tis­seurs pri­vés, dans la me­sure où la ré­no­va­tion de l’an­cien coûte plus cher que le neuf. Ob­jec­tif : ré­ha­bi­li­ter 800 lo­ge­ments sup­plé­me­na­tires par an.

« Re­dy­na­mi­ser le com­merce » est l’autre prio­ri­té. En 2016, le tis­su com­mer­cial fran­çais a crû de 22 %, dont 80 % en pé­ri­phé­rie des villes. C’est le fa­meux cas du géant Ikea qui s’im­plante dans la zone in­dus­trielle. « On ira tous au drive d’Ama­zon et les pe­tits com­mer­çants en fin de car­rière vi­vront avec 1 000 eu­ros par mois » , siffle Pa­trick Vignal. Le gou­ver­ne­ment en­vi­sage un « ac­cord na­tio­nal » im­pli­quant l’État, les col­lec­ti­vi­tés et les en­tre­prises. « Pas de mo­ra­toire gé­né­ra­li­sé » sur la construc­tion des centres com­mer­ciaux, mais une pos­sible « pause de trois ans du dé­ve­lop­pe­ment des sur­faces com­mer­ciales de plus de 1 000 mètres car­rés si­tuées en pé­ri­phé­rie » , lorsque la ville souffre de va­cance com­mer­ciale. Une me­sure non mar­gi­nale, puisque le taux de va­cance com­mer­ciale ne cesse de croître, pas­sant de 6 % en 2001 à 11 % en 2016. « Rien n’est dé­fi­ni­tif » , pré­cise- t- on, pru­dem­ment, au ca­bi­net de la Co­hé­sion des ter­ri­toires.

Hé­mor­ra­gies. « Le mal est dé­jà lar­ge­ment fait, pré­vient Ni­cole Gi­bour­del, dé­lé­guée gé­né­rale de Villes de France, qui re­groupe les villes moyennes. L’Etat a sa part de res­pon­sa­bi­li­té. Si l’hé­mor­ra­gie des ser­vices pu­blics se pour­suit, ce plan ne se­ra que de l’an­nonce. » À Tour­coing, Ne­vers, Bé­ziers, les hô­pi­taux sont en pé­ri­phé­rie de la ville. À Mon­tau­ban, Pôle em­ploi se si­tue à 3 km du centre. À Poi­tiers, la Banque de France a quit­té ses lo­caux sur­plom­bant la gare pour re­joindre un quar­tier non des­ser­vi par les bus. « La puis­sance pu­blique a aus­si lais­sé les maires seuls, qui ne sont ni ex­perts, ni ac­com­pa­gnés », achève Pa­trick Vignal.

Il est vrai que les élus lo­caux ont sou­te­nu les pro­jets en pé­ri­phé­rie, dans l’es­poir de créer de l’em­ploi. Le gou­ver­ne­ment pré­voit de leur por­ter se­cours, en fa­ci­li­tant des « opé­ra­tions de re­vi­ta­li­sa­tion de ter­ri­toire », en au­to­ri­sant l’adap­ta­tion des normes lo­cales, ou en­core en mo­bi­li­sant 100 mil­lions d’eu­ros par an de la do­ta­tion de sou­tien à l’in­ves­tis­se­ment lo­cal. Cet été, Em­ma­nuel Ma­cron a an­non­cé la créa­tion d’une Agence na­tio­nale de la co­hé­sion des ter­ri­toires, qui ap­puie­ra les villes moyennes en ma­tière d’in­gé­nie­rie pu­blique. Pour le fi­nan­ce­ment, l’Etat compte sur­tout sur ses par­te­naires : Ac­tion lo­ge­ment, qui gère le 1 % patronal, avec 1,5 mil­liard d’eu­ros sur cinq ans, et la Caisse des dé­pôts et consi­gna­tions pour 1 mil­liard d’eu­ros.

« La puis­sance pu­blique a aus­si lais­sé les maires seuls, qui ne sont ni ex­perts, ni ac­com­pa­gnés »

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Bé­ziers, avec ses 75 000 ha­bi­tants, est ca­rac­té­ris­tique de ces villes moyennes en dif­fi­cul­té.

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