« Un mu­sée si­tué sur le che­min qui va des armes aux arts »

Est spé­cia­liste du monde mu­sul­man. Il dé­crypte le pro­jet du Louvre Abou Da­bi

L'Opinion - - Actualités - Interview Pas­cal Ai­rault @P_Ai­rault

Em­ma­nuel Ma­cron et le prince hé­ri­tier d’Abou Da­bi, Mo­ha­med ben Zayed, ont inau­gu­ré mer­cre­di soir le Louvre Abou Da­bi, fruit d’un par­te­na­riat entre la France et la prin­ci­pau­té. PO­LI­TO­LOGUE SPÉ­CIA­LISTE du monde mu­sul­man et cher­cheur à l’Ecole nor­male su­pé­rieure, Alexandre Ka­ze­rou­ni a sillon­né les pays du Golfe pour écrire sa thèse puis pu­blier Le Mi­roir des Chei­khs : Mu­sée et po­li­tique dans les prin­ci­pau­tés du Golfe per­sique (PUF, 2017).

Em­ma­nuel Ma­cron et le prince hé­ri­tier ont inau­gu­ré mer­cre­di le Louvre d’Abou Da­bi. Pour vous, il s’agit d’un « mu­sée-mi­roir ». Que vou­lez-vous dire ?

Ce mu­sée a été pré­sen­té à tort comme un « Louvre des sables », sur­gis­sant d’un dé­sert cultu­rel. Dès le dé­but du XXe siècle, une vie cultu­relle mo­derne s’est pro­pa­gée au­tour de clubs cultu­rels et des écoles mo­dernes fon­dées et fi­nan­cés par des mar­chands lo­caux hos­tiles à la tu­telle bri­tan­nique. Ils pro­mou­vaient un na­tio­na­lisme arabe que les An­glais ont com­bat­tu en confor­tant les fa­milles ré­gnantes. Ce­la a conduit à la mise en place de mu­sées na­tio­naux d’ar­chéo­lo­gie et d’eth­no­lo­gie que j’ap­pelle les « mu­sées ra­cine », dès la fin des an­nées 1960, fi­nan­cées par la nou­velle manne pé­tro­lière et avec une ex­per­tise bri­tan­nique, afin de construire un nar­ra­tif na­tio­nal et contrer les clubs cultu­rels. Le Louvre Abou Da­bi ap­par­tient à la ca­té­go­rie plus ré­cente des « mu­sées mi­roir ». Son pu­blic prio­ri­taire n’est pas na­tio­nal mais oc­ci­den­tal. L’ob­jec­tif des di­ri­geants émi­riens est de pro­je­ter en Eu­rope et aux Etats-Unis une image de l’is­lam conforme à l’at­tente de ces pays en ma­tière d’ou- ver­ture. La créa­tion de ces mu­sées est confiée à des Oc­ci­den­taux et les oeuvres cor­res­pondent aux ca­té­go­ries de l’art va­lo­ri­sées en Oc­ci­dent, à com­men­cer par l’art is­la­mique.

Qui est à l’ori­gine du pro­jet ?

Le Louvre Abou Da­bi a été pen­sé au sein de la fa­mille ré­gnante des al-Na­hyan vers 2004 par le clan prin­cier des en­fants de Fa­ti­ma bint Mu­ba­rak al-Qit­bi, troi­sième épouse de cheick Zayed al-Na­hyan. Elle lui a don­né cinq gar­çons dont Mo­ha­med ben Zayed, le prince hé­ri­tier et homme fort du pays, Haz­za ben Zayed, le chef des ren­sei­gne­ments, et Ab­dal­lah ben Zayed, le mi­nistre des Af­faires étran­gères de­puis 2006, ini­tia­teur du pro­jet.

Quelle est la par­ti­ci­pa­tion des na­tio­naux ?

Elle est mar­gi­nale. Les agents des mu­sées na­tio­naux ont été lar­ge­ment ex­clus de ce pro­ces­sus tout comme le mi­nis­tère de la Culture et des or­ga­ni­sa­tions lo­cales. La fa­mille al-Su­way­di, qui do­mi­nait la vie cultu­relle, a dis­pa­ru de l’es­pace pu­blic. Le pro­jet a été confié à des pres­ta­taires étran­gers au­quel s’ajoutent quelques na­tio­naux, des per­sonnes très jeunes qui sont sou­vent les en­fants des grandes fa­milles lo­cales mais sans vé­ri­table ré­seau pro­fes­sion­nel, tout l’in­verse de la classe moyenne fonc­tion­na­ri­sée.

Pour­quoi être al­lé cher­cher la France ?

Le Louvre est une marque qui parle au monde mais les di­ri­geants émi­riens ne sont pas ve­nus cher­cher seule­ment l’ex­per­tise cultu­relle. Ce­la entre dans un par­te­na­riat plus glo­bal. La France est une grande puis­sance mi­li­taire, a un siège au Conseil de sé­cu­ri­té et pos­sède la bombe ato­mique. Les Emi­rats Arabes Unis ont dé­lé­gué une par­tie de leur dé­fense à leur al­lié fran­çais à tra­vers un ac­cord de dé­fense et une base mi­li­taire fran­çaise à Abou Da­bi. D’ailleurs le mu­sée, construit sur un ter­rain ga­gné sur la mer, fait face à la base fran­çaise. Les pays du Golfe s’en re­mettent beau­coup aux Amé­ri­cains, Bri­tan­niques et Fran­çais pour as­su­rer leur sé­cu­ri­té, mais aus­si ac­qué­rir les tech­no­lo­gies qui leur per­mettent de contrô­ler leurs po­pu­la­tions et les ré­seaux so­ciaux. Ibn Khal­doun, his­to­rien et phi­lo­sophe, avait théo­ri­sé au XIVe siècle la jux­ta­po­si­tion de la plus grande des splen­deurs avec les plus grandes vio­lences.

Cette di­plo­ma­tie cultu­relle est-elle un élé­ment d’une po­li­tique étran­gère plus large à l’at­ten­tion de l’Oc­ci­dent ?

Le Louvre Abou Da­bi est la par­tie cultu­relle d’un trip­tyque qui compte aus­si l’édu­ca­tion, avec des pro­jets comme l’uni­ver­si­té Pa­ris Sor­bonne-Abou Da­bi, et le sport avec le Grand prix de for­mule 1 lo­cal. Les di­ri­geants passent des contrats de pres­ta­tion de ser­vice aux Oc­ci­den­taux pour réa­li­ser ces pro­jets. L’ar­gent est dis­tri­bué avec par­ci­mo­nie pour se créer un ré­seau de clien­tèle obéis­sante dans la du­rée. Le contrat du Louvre d’Abou Da­bi est de trente ans, avec pos­si­bi­li­té de re­nou­vel­le­ment. Le fi­nan­ce­ment d’un mil­liard d’eu­ros du pro­jet est éta­lé sur cette pé­riode.

Les concep­teurs du Louvre as­surent qu’il n’y a pas eu de cen­sure dans l’ac­qui­si­tion des oeuvres d’art...

Ce n’est pas un en­jeu de po­li­tique lo­cal de sa­voir si l’on va ex­po­ser un nu. Les Fran­çais af­firment qu’ils n’ont pas été cen­su­rés et ont en pu ache­ter, de même qu’un Ch­rist cru­ci­fié, des oeuvres consa­crées au thème de la Ju­daï­ca ou des re­pré­sen­ta­tions de boud­dha. En re­vanche, y se­ra-t-il ques­tion de la re­la­tion entre chiites et sun­nites ? Des échanges entre la pé­nin­sule ara­bique et l’Iran, d’où une par­tie im­por­tante des classes moyennes et des hommes d’af­faires émi­riens sont ori­gi­naires ?

« Les pays du Golfe s’en re­mettent beau­coup aux Amé­ri­cains, Bri­tan­niques et Fran­çais pour as­su­rer leur sé­cu­ri­té, mais aus­si ac­qué­rir les tech­no­lo­gies qui leur per­mettent de contrô­ler leurs po­pu­la­tions et les ré­seaux so­ciaux »

Quel a été le mode de fi­nan­ce­ment ?

Le Louvre Abou Da­bi est si­tué sur le che­min qui va des armes aux arts. Par son fi­nan­ce­ment, il est lié à Mu­ba­da­la, un fonds d’in­ves­tis­se­ment qui émane du bu­reau Off­set, ré­cep­tacle créé dans les an­nées 1990 pour les mon­tants que les groupes ob­te­nant des contrats d’ar­me­ment avec Abou Da­bi étaient lé­ga­le­ment contraints de ré­in­ves­tir sur place. Ce­la a per­mis de créer une manne fi­nan­cière au ser­vice des am­bi­tions de Mo­ha­med ben Zayed. Ce fonds a per­mis au « prince mi­li­taire » d’éta­blir son lea­der­ship po­li­tique.

L’ob­jec­tif est-il de ri­va­li­ser avec le Qa­tar ?

Dix ans au­pa­ra­vant, le Qa­tar a scel­lé le même type de par­te­na­riats avec des puis­sances mi­li­taires oc­ci­den­tales, avec son Mu­sée d’art is­la­mique ou l’im­plan­ta­tion d’une base mi­li­taire amé­ri­caine. Do­ha a en­suite construit un pro­jet édu­ca­tif au­tour des uni­ver­si­tés et des écoles amé­ri­caines puis an­glaises et fran­çaises. Le mo­dèle qa­ta­rien de di­plo­ma­tie a ins­pi­ré les EAU et main­te­nant l’Ara­bie saou­dite. Les pays du Golfe ont com­pris en 1991 que le Ko­weït avait été li­bé­ré par les Oc­ci­den­taux et que ces mêmes puis­sances étaient des dé­mo­cra­ties où les élites cultu­relles jouent un rôle fon­da­men­tal, fa­çon­nant l’opi­nion pu­blique. Ces mêmes ré­gimes au­to­ri­taires ont de­puis mis en place une li­bé­ra­li­sa­tion cultu­relle sans li­bé­ra­li­sa­tion de leur sys­tème po­li­tique. Haz­za ben Zayed a fait vi­si­ter le pro­jet à Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti, alors mi­nistre de la Culture, en 2013 alors qu’il me­nait une ré­pres­sion contre les op­po­sants lo­caux. Ce­la prouve qu’en ce dé­but de XXe siècle, il existe, de la Chine au Moyen- Orient, une dé­con­nexion entre la li­ber­té cultu­relle et po­li­tique. Quant au li­bé­ra­lisme éco­no­mique, il n’existe pas dans ces ré­gimes. Il existe une bour­geoi­sie d’Etat mais pas en­tre­pre­neu­riale. Le sec­teur pri­vé se dé­ve­loppe fai­ble­ment. L’Etat est par­tout.

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