Crois­sance : on pour­rait même faire mieux !

Une crois­sance de 1,8 % cette an­née en France, de 2,3 % en moyenne en Eu­rope… Tout va bien, mais pour­rait al­ler en­core mieux chez nous avec une ré­duc­tion des déficits

L'Opinion - - La Une - Cy­rille La­chèvre et Ra­phaël Le­gendre

Près de 155 mil­lions ! Ja­mais l’Eu­rope n’a comp­té au­tant de tra­vailleurs, s’est fé­li­ci­té jeu­di le com­mis­saire eu­ro­péen aux Af­faires éco­no­miques, Pierre Mos­co­vi­ci. Preuve que l’Eu­rope, long­temps mou­ton noir de la crois­sance éco­no­mique mon­diale, est re­ve­nue au pre­mier plan. En France, tous les in­di­ca­teurs (sauf le com­merce ex­té­rieur) sont au vert, lais­sant un ho­ri­zon com­plè­te­ment dé­ga­gé à ho­ri­zon douze mois. Une oc­ca­sion in­es­pé­rée pour en­chaî­ner les ré­formes struc­tu­relles. SANS LE GRAVE (ET IN­QUIÉ­TANT) creu­se­ment du dé­fi­cit com­mer­cial de­puis le dé­but de l’an­née, on pour­rait dire que tout va bien pour l’éco­no­mie fran­çaise. La Banque de France, qui s’est distinguée ces der­niers mois par l’acui­té de ses pré­vi­sions, a an­non­cé jeu­di ma­tin qu’elle s’at­ten­dait à une crois­sance de 0,5 % du PIB au qua­trième tri­mestre, s’ali­gnant ain­si sur l’In­see. « La pro­duc­tion in­dus­trielle ac­cé­lère, tous les sec­teurs de ser­vice sont en crois­sance et le bâ­ti­ment est plus dy­na­mique, dans le gros oeuvre comme le se­cond oeuvre », ex­pliquent les conjonc­tu­ristes de la banque cen­trale. De quoi as­su­rer une crois­sance de 1,8 % sur l’en­semble de 2017 alors qu’en rythme an­nuel la conjonc­ture évo­lue dé­sor­mais à +2,2 %, du ja­mais vu de­puis 2011.

Le pa­no­ra­ma est tout aus­si fa­vo­rable en Eu­rope, où la com­mis­sion eu­ro­péenne a an­non­cé s’at­tendre à une crois­sance moyenne de 2,3 % pour l’Union eu­ro­péenne, lar­ge­ment su­pé­rieure au 1,9 % pré­vu au prin­temps. Et ja­mais au­tant d’Eu­ro­péens – 155 mil­lions – n’ont été ac­tifs, sou­ligne le com­mis­saire aux Af­faires éco­no­miques, Pierre Mos­co­vi­ci. « Non seu­le­ment la crois­sance eu­ro­péenne est au­jourd’hui très au-des­sus de son ni­veau po­ten­tiel, mais elle est très ho­mo­gène puisque le taux de dis­per­sion de la crois­sance des pays eu­ro­péens [ écart entre les taux maxi­mum et mi­ni­mum] est au plus bas de­puis 1999 », ex­plique Jean-Mi­chel Six, chef éco­no­miste Eu­rope de S&P.

Si l’Eu­rope est in­con­tes­ta­ble­ment la bonne sur­prise de 2017 en termes de conjonc­ture, elle n’ex­plique pas tout. Un an jour pour jour après l’élec­tion sur­prise de Do­nald Trump, les EtatsU­nis ré­sistent tou­jours aus­si bien après avoir en­re­gis­tré en oc­tobre leur 100e mois d’af­fi­lée de crois­sance. Quant aux pays émer­gents, ils ont re­noué avec le dy­na­misme eux aus­si, de ma­nière syn­chro­ni­sée, en dé­pit des in­quié­tudes sur la dette chi­noise.

Dans ce contexte, ce qui frappe, c’est non seu­le­ment la si­mul­ta­néi­té de cette crois­sance au plan géo­gra­phique, mais éga­le­ment en termes de sec­teurs. En France, comme le note la Banque de France, l’in­ves­tis­se­ment des en­tre­prises est au plus haut, le bâ­ti­ment a ef­fa­cé les an­nées de crise et la consom­ma­tion des mé­nages, sans être à des ni­veaux re­cords, est très so­lide. Au­cun signe de dés­équi­libres nulle part, donc,

ce qui laisse au­gu­rer une pour­suite de cette ten­dance à moyen terme. Il y au­rait même en­core des marges de ma­noeuvre pos­sibles pour des bonnes sur­prises, es­timent les éco­no­mistes de Ro­be­co : of­fi­ciel­le­ment, le consen­sus table sur une crois­sance in­fé­rieure à celle de 2017 l’an pro­chain. « Ce phé­no­mène tra­duit un pes­si­miste pro­fon­dé­ment an­cré des éco­no­mistes sur les taux de crois­sance po­ten­tielle, ex­plique-t-on chez Ro­be­co. Ce­la laisse donc de la place pour d’éven­tuelles sur­prises po­si­tives. »

Ni­veau de cycle. Le dé­bat prin­ci­pal qui anime les éco­no­mistes consiste à sa­voir si la crois­sance mon­diale est tou­jours en phase de rat­tra­page ou si elle a at­teint son stade de ma­tu­ri­té, lais­sant au­gu­rer d’un pro­chain re­tour­ne­ment. Une chose est sûre : même si, comme le rap­pelle sou­vent la pré­si­dente sor­tante de la Fed, Ja­net Yel­len, « les cycles éco­no­miques ne meurent ja­mais de vieillesse », il se­rait dan­ge­reux de ta­bler sur la du­rée de cette phase. Ce­la né­ces­site d’an­ti­ci­per des jours moins bons.

Em­ma­nuel Ma­cron et son équipe le savent. D’où le rythme in­tense des ré­formes, me­nées au pas de course de­puis six mois. Pour au­tant, il sub­siste un angle mort dans les ré­formes : la baisse de la dé­pense pu­blique. Le pa­ra­doxe, c’est que le re­tour de la crois­sance fait cou­rir un risque cli­nique ma­jeur : ce­lui de l’anes­thé­sie gou­ver­ne­men­tale. À l’ins­tar de la po­li­tique ac­com­mo­dante de la Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE), qui de­puis des an­nées, agit sur notre dette comme une sorte de mor­phine mo­né­taire – l’en­det­te­ment fran­çais a plus que dou- blé en un peu plus de dix ans, mais le poids de sa charge an­nuelle est res­té stable –, la pro­gres­sion du PIB pour­rait faire ou­blier à nos di­ri­geants que notre dé­pense pu­blique, comme notre en­det­te­ment, est tou­jours loin d’être maî­tri­sée.

En té­moigne la si­tua­tion bud­gé­taire de l’Etat pu­bliée cette se­maine par Ber­cy pour le mois de sep­tembre. À pre­mière vue, on pour­rait croire que tout va bien : en un an, entre la fin sep­tembre 2016 et la fin sep­tembre 2017, le dé­fi­cit de l’Etat s’est ré­duit de 6,8 mil­liards d’eu­ros, à 76,3 mil­liards. Mais à y re­gar­der de plus près, c’est autre chose. Cette amé­lio­ra­tion en trompe l’oeil n’est due qu’à deux fac­teurs in­dé­pen­dants de la vo­lon­té du gou­ver­ne­ment : la baisse des pré­lè­ve­ments en fa­veur de l’Union eu­ro­péenne et, sur­tout, une forte hausse des ren­trées fis­cales (+8,5 mil­liards), do­pées par la crois­sance.

Or, la baisse des dé­penses reste le seul le­vier ac­tion­nable par l’Etat pour ga­ran­tir une ges­tion pé­renne des de­niers pu­blics. Mal­heu­reu­se­ment, ces dé­penses ex­plosent : +13,6 mil­liards en un an ! Quand la crois­sance fai­bli­ra, les ren­trées fis­cales bais­se­ront. Pas la dé­pense. Ré­sul­tat : le dé­fi­cit re­par­ti­ra à la hausse. C’est pré­ci­sé­ment le scé­na­rio de la Com­mis­sion eu­ro­péenne qui a pu­blié jeu­di ses pré­vi­sions d’au­tomne. C’est aus­si pour ce­la que Pierre Mos­co­vi­ci a en­voyé une lettre le 27 oc­tobre à Ber­cy, ré­cla­mant à Bru­no Le Maire, le mi­nistre de l’Eco­no­mie, des pré­ci­sions sur son plan d’éco­no­mies, pour « éva­luer si le dé­fi­cit ex­ces­sif se­ra cor­ri­gé d’une ma­nière du­rable ». Le doute per­siste.

Le re­gain de crois­sance offre à Em­ma­nuel Ma­cron une fe­nêtre de tir par­faite pour « trans­for­mer » le pays. Les choses ont com­men­cé par la ré­forme du mar­ché du tra­vail et les me­sures en fa­veur de l’in­ves­tis­se­ment ins­crit dans le pro­jet de loi de fi­nances (sup­pres­sion de l’ISF, flat tax…). Si Em­ma­nuel Ma­cron sou­haite en­tre­te­nir la crois­sance pour la faire du­rer le plus long­temps pos­sible, la baisse de la dé­pense pu­blique et de la pres­sion fis­cale se­ront deux élé­ments in­dis­pen­sables.

Le pa­ra­doxe, c’est que le re­tour de la crois­sance fait cou­rir un risque cli­nique ma­jeur : ce­lui de l’anes­thé­sie gou­ver­ne­men­tale

KAK

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