Mar­lène Schiap­pa : « Avoir des femmes en po­li­tique ne fait pas tout »

La se­cré­taire d’Etat à l’Ega­li­té entre les femmes et les hommes veut s’ap­puyer sur la « prise de conscience » de la so­cié­té ci­vile et des en­tre­prises pour faire avan­cer la cause des femmes

L'Opinion - - Protection Sociale : Des Frais De Gestion Xxl - In­ter­view Ivanne Trip­pen­bach @IT­rip­pen­bach

Le gou­ver­ne­ment pré­sen­te­ra l’an pro­chain un pro­jet de loi contre les vio­lences sexistes et sexuelles pour al­lon­ger les dé­lais de pres­crip­tion des crimes sexuels sur mi­neurs, re­dé­fi­nir le « non- con­sen­te­ment pré­su­mé » des en­fants et créer une in­frac­tion pour har­cè­le­ment de rue. Dé­but oc­tobre, Mar­lène Schiap­pa, la se­cré­taire d’Etat à l’Ega­li­té entre les femmes et les hommes, a lan­cé une consul­ta­tion na­tio­nale dans le cadre du « Tour de France de l’Ega­li­té ».

Pour pré­pa­rer le pro­jet de loi contre les vio­lences sexistes et sexuelles, qui touchent deux femmes sur trois, vous avez choi­si une consul­ta­tion ci­toyenne. Pour­quoi un dé­bat de so­cié­té ?

Pour être sûr que la loi re­flète la vo­lon­té de l’opi­nion pu­blique. Cette consul­ta­tion col­lec­tive per­met­tra de dé­fi­nir l’âge en de­çà du­quel la so­cié­té consi­dère qu’un en­fant n’est pas consen­tant pour un rap­port sexuel avec un adulte. Le Haut Con­seil à l’éga­li­té pré­co­nise treize ans, des par­le­men­taires disent quinze ans. De même pour le dé­lai de pres­crip­tion en cas de viol. Au- de­là d’un com­bat lé­gis­la­tif, c’est un com­bat cultu­rel. Il faut une prise de conscience. Il y a dé­jà des lois qui dé­fi­nissent le har­cè­le­ment sexuel, mais elles sont peu ap­pli­quées. Une « main aux fesses » est pu­nie de cinq ans de pri­son et de 75 000 eu­ros d’amende. On le sait peu.

La ré­cente étude de la Fon­da­tion Jean Jau­rès montre que l’ac­cès des femmes aux postes de res­pon­sa­bi­li­té po­li­tique est la der­nière pré­oc­cu­pa­tion des Fran­çais, après l’éga­li­té sa­la­riale ou la sé­cu­ri­té dans les lieux pu­blics. Pour­tant, on se fo­ca­lise sur cet as­pect, à tra­vers la pa­ri­té au gou­ver­ne­ment ou des no­mi­na­tions de femmes. Est-ce cos­mé­tique ?

Ma convic­tion, c’est que s’il y avait eu plus de femmes à l’As­sem­blée na­tio­nale de­puis des gé­né­ra­tions, cer­taines lois au­raient été vo­tées plus ra­pi­de­ment. Il y a bien long­temps que la ques­tion des places en crèche au­rait été trai­tée. Le fait est que, sou­vent, on vote des lois en fonc­tion de ce qu’on ob­serve dans sa cir­cons­crip­tion, de son ex­per­tise, mais aus­si de son vé­cu. Ce­la étant dit, je par­tage l’opi­nion pu­blique. Avoir plus de femmes en po­li­tique ne fait pas tout. Un gou­ver­ne­ment pa­ri­taire ne fait pas l’éga­li­té sa­la­riale. Ce­la a plu­tôt une va­leur d’exemple.

L’éga­li­té sa­la­riale est la prio­ri­té ab­so­lue aux yeux des Fran­çais pour amé­lio­rer la si­tua­tion des femmes. Le name and shame que vous prô­nez per­met-il de dif­fu­ser la culture de l’éga­li­té en en­tre­prise ?

Ce­la ne suf­fit pas. Avec Mu­riel Pé­ni­caud, la mi­nistre du Tra­vail, nous tra­vaillons sur le su­jet cha­cune avec une ex­per­tise – elle comme an­cienne DRH et moi comme au­teure d’es­sais sur les in­éga­li­tés pro­fes­sion­nelles. Pour les vio­lences sexuelles au tra­vail, nous in­ci­tons les par­te­naires so­ciaux à mettre cette ques­tion à l’agen­da des né­go­cia­tions. Pour la conci­lia­tion entre vie pro­fes­sion­nelle et vie fa­mi­liale, nous

« Les in­éga­li­tés ne dis­pa­raî­tront pas en trois mois. Mais à l’échelle d’un quin­quen­nat, elles se­ront mas­si­ve­ment ré­sor­bées »

tra­vaillons sur les modes de garde pour évi­ter le dé­cro­chage dans la car­rière des femmes qui s’ar­rêtent de tra­vailler. Il faut aus­si har­mo­ni­ser le congé ma­ter­ni­té pour le rendre plus équi­table – une dé­pu­tée en mis­sion y tra­vaille. Il y a éga­le­ment un su­jet d’édu­ca­tion et de for­ma­tion. Entre 2010 et 2015, l’orien­ta­tion des filles dans les fi­lières scien­ti­fiques a ré­gres­sé. Les femmes sont moins re­pré­sen­tées dans les mé­tiers les mieux payés, ce qui creuse les écarts de sa­laires. En tra­vaillant sur toutes ces causes, les in­éga­li­tés ne dis­pa­raî­tront pas en trois mois. Mais à l’échelle d’un quin­quen­nat, elles se­ront mas­si­ve­ment ré­sor­bées.

Se­lon l’Ifop, 74 % des Fran­çais es­timent qu’il y a « en­core beau­coup de choses à faire » en ma­tière d’éga­li­té, un chiffre plus pes­si­miste qu’il y a treize ans. Pour­tant, le Fo­rum éco­no­mique mon­dial montre que la France a ga­gné six places en ma­tière de pa­ri­té par rap­port à 2016. Pour­quoi un tel dé­ca­lage ?

Notre seuil de to­lé­rance et de sen­si­bi­li­té à ces su­jets s’est dé­pla­cé. Quand j’ai mon­té mon ré­seau « Ma­man tra­vaille » il y a onze ans, on a pris notre bâ­ton de pè­le­rins avec quelques femmes pour pro­po­ser des for­ma­tions à l’éga­li­té pro­fes­sion­nelle dans les en­tre­prises. A l’époque, cette ques­tion n’était pas à l’agen­da. Il n’y avait pas de loi sur l’éga­li­té, pas d’ob­ser­va­toire de la pa­ren­ta­li­té en en­tre­prise. J’ai des sou­ve­nirs très pré­cis de groupes pa­ra­pu­blics ou pri­vés, dans les­quels le DRH sou­pi­rait : « Ah les bonnes femmes ! » Au­jourd’hui, il n’est pas en­vi­sa­geable qu’une grande en­tre­prise se passe d’une po­li­tique d’éga­li­té pro­fes­sion­nelle. Dans un en­vi­ron­ne­ment concur­ren­tiel, les en­tre­prises doivent fi­dé­li­ser les ta­lents par la qua­li­té de vie au tra­vail. Mais cette prise de conscience est gé­né­rale, grâce à l’ac­ti­visme de la so­cié­té ci­vile et à quelques vo­lon­tés po­li­tiques iso­lées.

Vous consi­dé­rez-vous comme iso­lée pour faire avan­cer cette cause ?

Non, car il y a une im­pul­sion du pré­sident de la Ré­pu­blique. L’éga­li­té femmes-hommes est la « grande cause na­tio­nale » de son quin­quen­nat. Le se­cré­ta­riat d’Etat est rat­ta­ché à Ma­ti­gnon et mène une po­li­tique in­ter­mi­nis­té­rielle. J’ai des al­liés au gou­ver­ne­ment, comme Mu­riel Pé­ni­caud ou Na­tha­lie Loi­seau, qui ont à coeur de faire avan­cer ces su­jets. Pour ci­ter un homme, Ben­ja­min Gri­veaux est très ac­tif sur l’éga­li­té dans les en­tre­prises.

En six mois, Em­ma­nuel Ma­cron n’a pris la pa­role qu’une fois sur le su­jet…

Il pour­rait s’ex­pri­mer le 25 no­vembre, lors de la jour­née de lutte contre les vio­lences faites aux femmes. Mais ce n’est pas parce que la pa­role est rare qu’il n’y a pas d’im­pul­sion. Il y a eu des ar­bi­trages fa­vo­rables pour la fu­ture loi contre les vio­lences sexistes et sexuelles. Bri­gitte Ma­cron a as­sis­té à la soi­rée de lan­ce­ment de la consul­ta­tion ci­toyenne.

« Au­jourd’hui, il n’est pas en­vi­sa­geable qu’une grande en­tre­prise se passe d’une po­li­tique d’éga­li­té pro­fes­sion­nelle » constate Mar­lène Schiap­pa. SI­PA PRESS

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