Entre Ka­ga­mé et Pa­ris, l’im­pos­sible ré­con­ci­lia­tion ?

Le pré­sident rwan­dais et la France peinent tou­jours à tour­ner la page du gé­no­cide de 1994

L'Opinion - - La Une - Pas­cal Ai­rault (en­voyé spé­cial à Da­kar) @P_Ai­rault

Paul Ka­ga­mé a pro­non­cé un dis­cours concis lors de l’ou­ver­ture du Fo­rum pour la sé­cu­ri­té de Da­kar, le 13 no­vembre, ap­pe­lant les pays afri­cains à se prendre en charge pour lut­ter contre le ter­ro­risme, ré­gler les crises po­li­tiques, se pen­cher sur la ques­tion mi­gra­toire et re­le­ver le défi cli­ma­tique. La mi­nistre fran­çaise des Ar­mées, Florence Par­ly, a loué la mise en place de la force ré­gio­nale du G5 Sa­hel, en­cou­ra­gé la co­opé­ra­tion in­ter­afri­caine, et as­su­ré du sou­tien de la France en ma­tière d’ap­pui à la sé­cu­ri­sa­tion et de dé­ve­lop­pe­ment. Le chef de l’Etat rwan­dais a ap­plau­di ti­mi­de­ment avant de ser­rer la main de la mi­nistre.

« PAUL KA­GA­MÉ EST LÀ ! », peine à croire un co­opé­rant fran­çais à l’ou­ver­ture du Fo­rum sur la sé­cu­ri­té de Da­kar, ce 13 no­vembre. Le Sé­né­gal et la France, qui co­or­ga­nisent la ma­ni­fes­ta­tion, ont réus­si l’ex­ploit de faire ve­nir l’om­bra­geux chef de l’Etat rwan­dais, ja­mais avare de piques bien sen­ties à l’égard de l’ex-puis­sance co­lo­niale.

Les équipes d’Em­ma­nuel Ma­cron ont fait de la ré­con­ci­lia­tion avec l’homme fort de Ki­ga­li une de leurs prio­ri­tés. « Paul Ka­ga­mé pré­side l’Union afri­caine à par­tir du mois de jan­vier, ex­plique un dé­ci­deur fran­çais. Nous vou­lons évi­ter tout couac alors que nous avons plus de 4 000 sol­dats en­ga­gés au Sa­hel dans le dis­po­si­tif Bar­khane. »

Pour in­vi­ter Ka­ga­mé à Da­kar, les res­pon­sables fran­çais sont pas­sés par l’hôte sé­né­ga­lais, Ma­cky Sall. Il a en­voyé un émis­saire à Ki­ga­li, por­teur d’une lettre d’in­vi­ta­tion of­fi­cielle. Le chef de l’Etat y a ré­pon­du fa­vo­ra­ble­ment. En sep­tembre, Ré­mi Ma­ré­chaux, le di­rec­teur Afrique du Quai d’Or­say, et Ma­rie Au­douard, la conseillère ad­jointe Afrique de l’Ely­sée, ont fait une vi­site dis­crète dans la ca­pi­tale rwan­daise. Ils ont ren­con­tré Louise Mu­shi­ki­wa­bo, la mi­nistre des Affaires étran­gères, pour lui dire tout le bien qu’ils pen­saient des ré­formes pro­po­sées par son pré­sident au sein de l’Union afri­caine (ins­tau­ra­tion d’une taxe sur les im­por­ta­tions pour fi­nan­cer l’UA, au­to­no­mi­sa­tion afri­caine de la sé­cu­ri­té, libre échange, in­té­gra­tion…). En­suite Em­ma­nuel Ma­cron et son ho­mo­logue rwan­dais se sont vus 40 mi­nutes en tête-à-tête à New York, en sep­tembre, en marge de l’As­sem­blée gé­né­rale de l’ONU. « Nous es­pé­rions re­par­tir sur de bonnes bases quand les juges Na­tha­lie Poux et Jean-Marc Her­baut ont convo­qué dé­but oc­tobre le mi­nistre de la Dé­fense rwan­dais, James Ka­ba­rebe, pour une confron­ta­tion avec un nou­veau té­moin », re­grette un di­plo­mate fran­çais. Ce té­moin ac­cuse l’an­cienne ré­bel­lion tut­sie, di­ri­gée à l’époque par Paul Ka­ga­mé, d’avoir abat­tu l’avion pré­si­den­tiel de Ju­vé­nal Ha­bya­ri­ma­na. Un at­ten­tat qui a dé­clen­ché le gé­no­cide qui coû­ta la vie à 800 000 Tut­sis et Hu­tu mo­dé­rés.

« Rôle ter­rible ». Cette ins­truc­tion in­ter­mi­nable, ou­verte en 1998, em­poi­sonne la re­la­tion bi­la­té­rale. Louise Mu­shi­ki­wa­bo l’a re­dit ré­cem­ment lors d’une in­ter­view ac­cor­dée à TV5, RFI et Le Monde : « Il y a un pro­blème avec cette ins­truc­tion sans fin, avec ces té­moins de la 25e heure, avec ces juges qui suc­cèdent aux juges, les JeanLouis [Bru­guière], les Jean-Marc [Her­baut]… Il faut que ce soi-di­sant pro­cès se ter­mine un jour. Et si la France ne le fait pas, nous al­lons le faire. »

La pa­tronne de la di­plo­ma­tie, porte-voix in­ci­sive du maître de Ki­ga­li, dé­nonce l’in­fluence des an­ciens dé­ci­deurs fran­çais dans les der­niers dé­ve­lop­pe­ments ju­di­ciaires : « Nous at­ten­dons de la France qu’elle prenne ses res­pon­sa­bi­li­tés. Ce n’est pas à coup de faux pro­cès, de faux rap­ports qu’elle le fe­ra… Nous avons to­lé­ré beau­coup, mais le mo­ment vien­dra où la France de­vra ac­cep­ter qu’elle a joué un rôle ter­rible. »

Du cô­té fran­çais, ces re­bon­dis­se­ments ju­di­ciaires ont un peu dou­ché les es­poirs de ré­con­ci­lia­tion. « Nous avons d’abord eu l’ins­truc­tion à charge du juge Jean- Louis Bru­guière, puis Marc Tré­vi­dic a re­pris le dos­sier dans le bon sens avant de pas­ser la main, ajoute le di­plo­mate fran­çais. Au­jourd’hui, les par­ties ci­viles re­lancent constam­ment l’ins­truc­tion, ce qui fait que l’on ne peut clore le dos­sier. Ka­ga­mé ne croit pas à l’in­dé­pen­dance de la jus­tice fran­çaise. Pour lui, c’est un com­plot. » « Comme par ha­sard, quand les re­la­tions po­li­tiques étaient bonnes [sous Ni­co­las Sar­ko­zy], la jus­tice avan­çait bien. Ce n’est pas de la jus­tice, c’est de la po­li­tique », souffle Louise Mu­shi­ki­wa­bo.

Nuages et éclair­cies. Maintes fois, la France a ten­té de se ré­con­ci­lier avec Paul Ka­ga­mé. Dès 2000, Hu­bert Vé­drine, se­cré­taire gé­né­ral de l’Ely­sée sous Fran­çois Mit­ter­rand au mo­ment du gé­no­cide, s’est ren­du à Ki­ga­li. « Nos deux pays ont des torts, avait-il ex­pli­qué en sub­stance lors d’un tête-à-tête avec Ka­ga­mé. Fai­sons table rase du pas­sé et pré­pa­rons l’ave­nir. » Une main ten­due que le pré­sident rwan­dais n’avait pas sai­sie. Sous Ni­co­las Sar­ko­zy, Ber­nard Kouch­ner, alors pa­tron du Quai d’Or­say et bien vu à Ki­ga­li, a tra­vaillé dès 2007 à une nor­ma­li­sa­tion que Claude Guéant est ve­nu concré­ti­ser en no­vembre 2009 par une vi­site à Ki­ga­li et l’an­nonce de la re­prise des re­la­tions di­plo­ma­tiques. Le di­rec­teur de ca­bi­net de Kouch­ner était alors Phi­lippe Etienne, au­jourd’hui conseiller di­plo­ma­tique du Pré­sident, et le conseiller Afrique ad­joint était Ré­mi Ma­ré­chaux. Sui­vant cette vi­site, Laurent Con­ti­ni était en­voyé comme am­bas­sa­deur à Ki­ga­li.

L’ar­ri­vée d’Alain Jup­pé au Quai d’Or­say en 2010, dé­jà mi­nistre des Affaires étran­gères au mo­ment du gé­no­cide, a re­froi­di les re­la­tions, d’au­tant que Laurent Con­ti­ni as­su­ra que cette no­mi­na­tion, se­lon Li­bé­ra­tion, « n’était pas une bonne nou­velle du point de vue des Rwan­dais ». Il fut rap­pe­lé à Pa­ris. Paul Ka­ga­mé n’ac­cré­di­ta pas son suc­ces­seur, Hé­lène Le Gal, qui al­lait de­ve­nir conseillère Afrique de Fran­çois Hol­lande. Pour­tant, l’Ely­sée en­voya, à nou­veau, une mis­sion de bons of­fices à Ki­ga­li. Tho­mas Mé­lo­nio, ad­joint d’Hé­lène Le Gal, et Jean-Ch­ris­tophe Bel­liard, alors di­rec­teur Afrique du Quai d’Or­say, sont al­lés re­pro­po­ser la nor­ma­li­sa­tion. De son cô­té, la jus­tice fran­çaise ju­gea le gé­no­ci­daire Pas­cal Sim­bi­kang­wa, le pre­mier Rwan­dais en exil en France avec la co­opé­ra­tion de Ki­ga­li.

« Nous at­ten­dons de la France qu’elle prenne ses res­pon­sa­bi­li­tés. Ce n’est pas à coup de faux pro­cès qu’elle le fe­ra »

Evi­ter l’hu­mi­lia­tion. En avril 2014, Ch­ris­tiane Tau­bi­ra, alors garde des Sceaux, de­vait se rendre à la commémoration du 20e an­ni­ver­saire du gé­no­cide. Mais Jeune Afrique fait pu­blier, trois jours avant l’évé­ne­ment, une dé­pêche AFP re­pre­nant les pro­pos à pa­raître de Paul Ka­ga­mé poin­tant la res­pon­sa­bi­li­té de la France dans le gé­no­cide. Branle-bas de com­bat à l’Hô­tel de Brienne. Cé­dric Le­wan­dows­ki, di­rec­teur de ca­bi­net de Jean-Yves Le Drian, se charge de ré­cu­pé­rer l’in­ter­view avant pu­bli­ca­tion. A l’Ely­sée, la dé­ci­sion est vite prise de ne pas en­voyer la mi­nistre se faire hu­mi­lier. Les Belges, éga­le­ment vi­sés, fe­ront le dé­pla­ce­ment « au nom des vic­times ».

« Il faut tra­vailler avec tout le monde et par­ler avec Ka­ga­mé, confie au­jourd’hui Alain Jup­pé. Il in­carne cette nou­velle dé­mo­cra­tie illi­bé­rale en Afrique, une dé­mo­cra­tie mus­clée, qui a sta­bi­li­sé son pays et mit l’éco­no­mie sur une bonne pente. Mais je n’ac­cep­te­rai ja­mais que cette ré­con­ci­lia­tion se fasse sur le dos de la res­pon­sa­bi­li­té fran­çaise lors du gé­no­cide rwan­dais. C’est une fal­si­fi­ca­tion de l’his­toire. Dès que j’ai eu connais­sance de cet acte tra­gique, j’ai été le pre­mier à par­ler de gé­no­cide. L’Onu s’est ca­ra­pa­té à l’époque, les Belges aus­si. La force Tur­quoise a sau­vé des di­zaines de mil­liers de vies. Je ne va­rie­rai ja­mais de dis­cours même si je dois fi­nir dans les geôles rwan­daises ».

SIPA PRESS

Les équipes d’Em­ma­nuel Ma­cron ont fait de la ré­con­ci­lia­tion avec l’homme fort de Ki­ga­li, Paul Ka­ga­mé, une de leurs prio­ri­tés.

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