Am­biance ré­vo­lu­tion­naire chez les mar­cheurs

L'Opinion - - En Marche Fait Sa Crise D’ado - Na­tha­lie Se­gaunes @NSe­gaunes

CH­RIS­TOPHE CAS­TA­NER, fu­tur dé­lé­gué gé­né­ral de La Ré­pu­blique en marche, l’a confié à ses proches ces der­niers jours : il n’aime guère l’am­biance qui y règne à l’ap­proche du pre­mier congrès du par­ti. Une am­biance pas­sa­ble­ment dé­lé­tère, où « des gens à qui l’on a don­né des sièges de dé­pu­tés nous plantent un cou­teau dans le dos » . .. Al­lu­sion aux huit dé­pu­tés LREM qui pré­sentent la liste « Ter­ri­toires, En Marche ! » contre la liste Cas­ta­ner, et aux par­le­men­taires qui leur ap­portent leur sou­tien. Une liste cri­tique à l’égard d’ins­tances ju­gées « trop pa­ri­siennes, trop ver­ti­cales ou pas as­sez re­pré­sen­ta­tives », qui rem­porte un cer­tain suc­cès au­près de « la base » et in­quiète le se­cré­taire d’Etat. « On ne peut pas ex­clure, re­doute un sou­tien de Ch­ris­tophe Cas­ta­ner, que les élus votent pour les élus » , c’est- à- dire pour la liste du porte- pa­role du gou­ver­ne­ment, « et que la so­cié­té ci­vile vote pour la so­cié­té ci­vile » , au­tre­ment dit Ter­ri­toires, En marche !. « Po­li­tique apo­li­tique » . Lan­cé le 6 avril 2016 par Em­ma­nuel Ma­cron pour per­mettre à ce der­nier de prendre le pou­voir et lui as­su­rer une ma­jo­ri­té par­le­men­taire, En Marche doit dé­sor­mais se do­ter d’une équipe di­ri­geante suf­fi­sam­ment lé­gi­time pour dé­si­gner les can­di­dats aux pro­chaines élec­tions ( eu­ro­péennes et mu­ni­ci­pales no­tam­ment). Car si la plu­part de ses adhé­rents « sont tou­jours dans le hap­pe­ning per­ma­nent », grince un di­ri­geant ac­tuel de LREM, le mou­ve­ment ma­cro­niste est bien de­ve­nu, au prin­temps der­nier, un par­ti au sens de l’ar­ticle 4 de la Cons­ti­tu­tion, dans la me­sure où il « concourt à l’ex­pres­sion du suf­frage ».

Mais LREM, face à une France in­sou­mise ou à des Républicains cor­ti­qués, est un par­ti sans cor­pus idéo­lo­gique. « On a un gros tra­vail doc­tri­nal à faire, nous de­vons construire la co­lonne ver­té­brale idéo­lo­gique du groupe », ad­met Jean- Bap­tiste Dje­bar­ri, jeune dé­pu­té

« C’est un sys­tème où l’ex­pé­rience n’est pas va­lo­ri­sée, et où toute per­sonne en si­tua­tion est sus­pecte », ré­sume un élu

de Haute-Vienne. « Qu’est- ce qu’on pense des grands su­jets struc­tu­rants qui dé­fi­nissent un par­ti, de la place de l’Etat dans la so­cié­té par exemple ? s’in­ter­roge un autre dé­pu­té LREM. On a dé­jà per­du beau­coup de temps, et je ne vois pas les choses se mettre en place pour nous per­mettre de bâ­tir une ligne po­li­tique ».

Dans les co­mi­tés lo­caux, les élus se heurtent sou­vent à une to­tale ab­sence de culture po­li­tique des adhé­rents. « Ils sont dans la vé­né­ra­tion du chef, et n’ont pas du tout in­té­gré la né­ces­si­té de dé­ve­lop­per une ré­flexion au­to­nome » , se dé­sole un dé­pu­té LREM. Dans une vi­déo pos­tée sur YouTube, Ma­ga­li Tran­chant, can­di­date sur la liste « En Marche ci­toyen » – com­po­sée uni­que­ment d’adhé­rents, d’ani­ma­teurs et d’élus lo­caux – se vante ain­si de faire « de la po­li­tique ci­toyenne, de la po­li­tique non po­li­tique, de la po­li­tique apo­li­tique » (sic).

Faute de doc­trine po­li­tique à dé­battre, les af­fron­te­ments entre « mar­cheurs » portent donc sur les places : les places au sein des ins­tances de l’As­sem­blée na­tio­nale, les places au sein du bu­reau exé­cu­tif, bien­tôt les places sur la liste des eu­ro­péennes, mais pas seule­ment...

Sur l’une des boucles Te­le­gram du mou­ve­ment, on a ain­si pu ob­ser­ver, ré­cem­ment, des adhé­rents se cha­mailler sur le choix de ceux qui au­raient le pri­vi­lège de fi­gu­rer dans le pu­blic de l’émis­sion BFM Po­li­tique, le di­manche 5 no­vembre, dont l’in­vi­té était le se­cré­taire d’Etat au­près du mi­nistre de la Co­hé­sion des Ter­ri­toires. « Dom­mage, cette sé­lec­tion de Ju­lien De­nor­man­die », grin­çait ain­si un « mar­cheur » non sé­lec­tion­né.

Fli­cage. Dans les cir­cons­crip­tions, cinq mois après les élec­tions lé­gis­la­tives, les re­la­tions sont par­ti­cu­liè­re­ment tendues entre les par­le­men­taires LREM et le mou­ve­ment. Le ré­fé­rent pa­ri­sien (nom­mé d’en haut, tel un pré­fet, comme tous les ré­fé­rents) a ain­si exi­gé des dé­pu­tés ré­cem­ment re­çus par la maire Anne Hi­dal­go un compte- ren­du cir­cons­tan­cié de l’en­tre­vue. Dans un dé­par­te­ment du sud- est, un par­le­men­taire s’est vu ré­cla­mer par le ré­fé­rent dé­par­te­men­tal « le re­le­vé heb­do­ma­daire de ses dé­penses pour frais de man­dat ». « On est fli­qué ! » s’in­digne- t- il. « C’est un sys­tème où l’ex­pé­rience n’est pas va­lo­ri­sée, et où toute per­sonne en si­tua­tion est sus­pecte », ré­sume un autre élu.

Sans doute les ex­cès de « l’an­cien » sys­tème po­li­tique, très fer­mé, ont- ils conduit à cet ex­cès in­verse, un monde to­ta­le­ment ou­vert dans le­quel cha­cun a sa chance et peut pos­tu­ler à n’im­porte quel poste. Em­ma­nuel Ma­cron lui-même, il y a deux ans, af­fir­mait sa mé­fiance à l’égard des « cur­sus ho­no­rum d’un an­cien temps » . Sa tra­jec­toire qui l’a vu pas­ser, au prix d’une tra­hi­son consé­quente, de conseiller du Pré­sident à pré­sident de la Ré­pu­blique lui-même, a de toute évi­dence li­bé­ré les am­bi­tions au sein de son mou­ve­ment, lais­sant ac­croire que tout est pos­sible, que rien n’est in­ter­dit, que cha­cun a sa chance dans un temps don­né.

« Ceux qui ont dé­ga­gé les te­nants du sys­tème sont me­na­cés d’être dé­ga­gés à leur tour, ob­serve un an­cien ca­ma­rade so­cia­liste de Ch­ris­tophe Cas­ta­ner. C’est une dynamique ré­vo­lu­tion­naire. » Avec, heu­reu­se­ment, les ins­ti­tu­tions pour li­mite.

SIPA PRESS

Ch­ris­tophe Cas­ta­ner.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.