Faut-il sou­te­nir Mo­ha­med Ben Sal­mane?

L'Opinion - - La Fabrique De L'Opinion - Ha­kim El Ka­roui

LE PRO­JET de « nou­velle Ara­bie Saou­dite » se des­sine main­te­nant très clai­re­ment sous nos yeux et consti­tue une rup­ture ma­jeure avec le sys­tème an­cien. Fon­dé sur le consen­sus po­li­tique et la re­dis­tri­bu­tion éco­no­mique, le sys­tème tra­di­tion­nel saou­dien est en train de vo­ler en éclat sous les coups de bou­toirs de Mo­ha­med Ben Sal­mane qui crée du cli­vage po­li­tique et veut in­ci­ter à l’ac­ti­vi­té éco­no­mique.

S’il de­vait par­ve­nir à ses fins, ce­la si­gni­fie­rait que Mo­ha­med Ben Sal­mane a réus­si à mettre les Saou­diens au tra­vail (au­jourd’hui, ils vivent très lar­ge­ment d’une rente di­recte ou in­di­recte) et qu’ils dé­pendent donc moins du tra­vail des étran­gers (un tiers de la po­pu­la­tion en Ara­bie Saou­dite). C’est aus­si à l’aune de ce be­soin de tra­vail qu’il faut in­ter­pré­ter la ré­cente au­to­ri­sa­tion des femmes de conduire : il ne s’agit pas seule­ment de ré­duire les ac­ci­dents de la route, il s’agit sur­tout de per­mettre aux femmes d’al­ler tra­vailler plus fa­ci­le­ment et d’aug­men­ter le taux d’ac­ti­vi­té fé­mi­nin qui n’est que de 20% alors que les jeunes Saou­diennes sont au­jourd’hui plus édu­quées que les Saou­diens (il y a 60% de femmes dans les uni­ver­si­tés).

L’autre ré­vo­lu­tion se­rait évi­dem­ment la fin du sys­tème fa­mi­lial consen­suel qui gère l’Ara­bie de­puis la mort d’Ibn Séoud en 1953 et la fin pro­gram­mée de l’alliance avec la fa­mille ash-Sheikh, hé­ri­tière d’Ab­del­wah­hab, le fon­da­teur du wah­ha­bisme.

Mo­dèle ren­tier. Pour­quoi ces chan­ge­ments ? Parce que l’Ara­bie, qui compte près de trente mil­lions d’ha­bi­tants et qui a une ri­chesse par tête égale à celle du Por­tu­gal ne peut plus se per­mettre de vivre sur un mo­dèle pu­re­ment ren­tier. Autre rai­son pro­fonde, les trans­for­ma­tions fon­da­men­tales de la so­cié­té avec au coeur de ces trans­for­ma­tions le changement de sta­tut des femmes qui sont main­te­nant édu­quées, ont peu d’en­fants (2,8 en moyenne) et s’ap­prêtent à ren­trer en force dans la vie ac­tive. Face à ces trans­for­ma­tions, le pou­voir po­li­tique doit bou­ger et Mo­ha­med Ben Sal­mane s’ap­puie sur la jeu­nesse et sur les femmes pour im­po­ser son mo­dèle. Il joue donc du cli­vage in­terne à la so­cié­té au mo­ment où il s’ap­prête à prendre le pou­voir.

Et c’est parce qu’il di­vise la so­cié­té qu’il adopte une stra­té­gie de la ten­sion dans la ré­gion : la guerre au Yé­men, le conflit po­li­tique avec le Qa­tar et très ré­cem­ment la dé­mis­sion for­cée du Pre­mier mi­nistre li­ba­nais, ju­gé trop faible face au Hez­bol­lah et à l’Iran, ont une double vo­ca­tion : af­fir­mer le re­tour du lea­der­ship saou­dien dans la ré­gion au mo­ment où les Etats-Unis prennent du re­cul mais aus­si sou­der la so­cié­té saou­dienne face aux « en­ne­mis ex­té­rieurs ».

Mo­ha­med Ben Sal­mane par­vien­dra-t-il à ses fins ? Pour l’ins­tant, il fait peur, aux membres de la fa­mille Séoud qui au­rait pu pré­tendre à la suc­ces­sion du roi ain­si qu’aux re­li­gieux contes­ta­taires qui sont d’ailleurs en pri­son. Il a aus­si mu­se­lé les mi­lieux d’affaires en uti­li­sant l’arme bien com­mode de la lutte contre la cor­rup­tion. Son suc­cès est-il dans l’in­té­rêt de la France ? Oui, car lui seul peut pro­ba­ble­ment ju­gu­ler l’ex­por­ta­tion in­dus­tria­li­sée du sa­la­fisme qui est une plaie pour l’Oc­ci­dent mais il peut aus­si être dan­ge­reux s’il dé­sta­bi­lise toute la ré­gion et la fait plon­ger dans une guerre longue. Le rôle de la France – et des Etats-Unis ! – est donc de l’ac­com­pa­gner dans son ac­ces­sion au pou­voir tout en le rai­son­nant.

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