Cy­ber-at­taques Com­ment les dé­pu­tés s’arment

Jus­qu’à ce jour, l’As­sem­blée na­tio­nale a été plu­tôt épar­gnée par les ha­ckers. Mais l’hy­po­thèse d’une at­taque in­for­ma­tique de grande am­pleur est au coeur des pré­oc­cu­pa­tions des nou­veaux élus

L'Opinion - - La Une - Ca­ro­line Vi­gou­reux

Sou­ve­rai­ne­té nu­mé­rique

L’As­sem­blée na­tio­nale s’ap­prête à se conver­tir au 100 % nu­mé­rique. Les liasses d’amen­de­ments pa­piers vont être rem­pla­cées par des ta­blettes dans

l’hé­mi­cycle. Cette di­gi­ta­li­sa­tion im­plique une pro­tec­tion en­core plus forte des don­nées. La cy­ber-sé­cu­ri­té est de­ve­nue un su­jet de pré­oc­cu­pa­tion dé­ter­mi­nant pour les ser­vices de l’As­sem­blée. Dans les pro­chaines se­maines, les dé­pu­tés vont re­ce­voir des for­ma­tions pour les sen­si­bi­li­ser aux « com­por­te­ments à risques ». EN MAI 2015, les dé­pu­tés al­le­mands re­ce­vaient un faux mail de la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel. Le Bun­des­tag fai­sait alors l’ob­jet d’une at­taque in­for­ma­tique de grande am­pleur. En juin 2017, c’était la chambre des com­munes du Royaume- Uni. A quand le Par­le­ment fran­çais ? La ques­tion est dans la tête de nom­breux néo­dé­pu­tés, qui planchent sur la cy­ber- sé­cu­ri­té de l’As­sem­blée na­tio­nale. « En quelques mi­nutes, on peut mettre n’im­porte quelle en­tre­prise à ge­nou, plier n’im­porte quel Etat. C’est

un en­jeu de sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale », plaide le dé­pu­té LREM d’Ille- et-Vi­laine et ques­teur de l’As­sem­blée na­tio­nale Florian Ba­che­lier.

Jus­qu’à ce jour, l’As­sem­blée na­tio­nale a été re­la­ti­ve­ment épar­gnée par les ha­ckers. Au­cune at­taque de grande am­pleur n’a tou­ché le Pa­lais Bour­bon. « On n’ex­clut pas que ce­la puisse ar­ri­ver. Notre ob­jec­tif, c’est de tout mettre en oeuvre pour dé­tec­ter au plus tôt cette com­pro­mis­sion. Chaque pas doit être coû­teux pour l’at­ta­quant », ex­plique Thié­baut Meyer, char­gé de la sé­cu­ri­té des sys­tèmes d’in­for­ma­tion à l’As­sem­blée.

Un peu comme dans une ci­ta­delle, il s’agit de créer plu­sieurs rem­parts avant que les at­ta­quants ne puissent ac­cé­der aux in­for­ma­tions sen­sibles ( don­nées per­son­nelles, lo­gi­ciel de paye de l’As­sem­blée…). Ain­si 10 % des mails en­voyés aux dé­pu­tés n’ar­rivent ja­mais dans leur boîte, pas même dans leur spam (cour­rier in­dé­si­rable). En sep­tembre, sur les 17,5 mil­lions de mails re­çus par les dé­pu­tés, 1,7 mil­lion n’ont ja­mais at­teint leur des­ti­na­taire. Mais il est im­pos­sible de sé­cu­ri­ser la mul­ti­tude de don­nées qui rentrent et qui sortent chaque jour du Pa­lais Bour­bon. Les ser­vices de l’As­sem­blée s’at­tachent à éta­blir un ni­veau de gra­da­tion dif­fé­ren­cié et à concen­trer la sé­cu­ri­té sur 5 à 10 % des in­for­ma­tions.

La piste du vote élec­tro­nique. Le chan­tier est d’au­tant plus ti­ta­nesque que le Pa­lais Bour­bon s’ap­prête à faire sa mue nu­mé­rique. Un ques­tion­naire a été en­voyé la se­maine der­nière aux dé­pu­tés pour sa­voir s’ils pré­fé­raient qu’on leur four­nisse une ta­blette 9 pouces ou s’ils sou­hai­taient uti­li­ser la leur. Il leur a aus­si été de­man­dé s’ils uti­li­saient l’or­di­na­teur fixe dont ils dis­posent sur leur bu­reau. Il s’agit de mieux ci­bler les be­soins nu­mé­riques des par­le­men­taires sa­chant que chaque dé­pu­té dis­pose d’un cré­dit in­for­ma­tique de 15 000 eu­ros sur cinq ans pour lui et ses col­la­bo­ra­teurs.

Au 1er jan­vier 2018, les ta­blettes au­ront en­va­hi l’hé­mi­cycle. Les dé­pu­tés pour­ront y consul­ter les amen­de­ments lors des dé­bats. Exit les huis­siers qui se ba­ladent dans les cou­loirs avec des liasses d’amen­de­ments. « La chose qui m’a le plus sur­pris en de­ve­nant dé­pu­té, c’est la masse de pa­pier in­vrai­sem­blable sous la­quelle on est en­se­ve­li. Je me de­mande com­bien d’hec­tares de fo­rêts on a dé­jà mas­sa­cré de­puis qu’on est ar­ri­vé ! », dé­plore Da­niel La­ba­ronne, dé­pu­té LREM d’Indre-et-Loire. L’im­pres­sion des amen­de­ments coûte chaque an­née 55 000 eu­ros.

Le vote élec­tro­nique sur ta­blette ne se­ra pas en­core pos­sible mais l’idée est à l’étude par les ser­vices de l’As­sem­blée. « Plu­tôt que de pas­ser des heures dans l’hé­mi­cycle à le­ver le bras au­to­ma­ti­que­ment sur des su­jets tech­niques, on pour­rait en­vi­sa­ger un vote élec­tro­nique et sé­cu­ri­sé via nos ta­blettes. Ça nous per­met­trait de vo­ter à dis­tance pour les textes tech­niques. Il faut chan­ger les pro­cé­dures avant la fin de la man­da­ture. L’idée, c’est l’As­sem­blée aug­men­tée », plaide le dé­pu­té LREM du Rhône, Bru­no Bon­nell, en­tre­pre­neur spé­cia­li­sé dans l’in­dus­trie du nu­mé­rique.

« L’ubi­qui­té pour plus d’ef­fi­ca­ci­té ». Le pro­blème, c’est qu’au­jourd’hui, les dé­pu­tés uti­lisent prin­ci­pa­le­ment pour moyens de com­mu­ni­ca­tion des ap­pli­ca­tions sur les­quelles l’As­sem­blée n’a pas la main. A com­men­cer par Te­le­gram, cette mes­sa­ge­rie ins­tan­ta­née très pri­sée par les élus de La Ré­pu­blique en marche. Le Pa­lais Bour­bon pro­pose aux dé­pu­tés et à leurs col­la­bo­ra­teurs une ap­pli­ca­tion si­mi­laire de mes­sa­ge­rie, pour­tant uti­li­sée par 92 % d’entre eux. Il faut dire qu’avec la vague de re­nou­vel­le­ment de l’As­sem­blée en juin, les dé­pu­tés sont de­ve­nus de plus en plus di­gi­ta­li­sés. « Ils sont plus jeunes, plus fé­rus de nu­mé­rique, ils ont sou­vent leurs propres ou­tils. Mais ils sont très de­man­deurs de nou­veaux ser­vices. Et sont par­fai­te­ment ré­cep­tifs aux contraintes de sé­cu­ri­té liées aux ques­tions nu­mé­riques », as­sure Bru­no Vieille­fosse, an­cien­ne­ment res­pon­sable du pro­jet de « Pen­ta­gone fran­çais » ve­nu en sep­tembre 2016 prendre la tête du ser­vice des sys­tèmes d’in­for­ma­tion de l’As­sem­blée na­tio­nale, qui compte 76 per­sonnes.

A leur ar­ri­vée au Pa­lais Bour­bon, plu­sieurs dé­pu­tés ont été sur­pris de consta­ter que cer­tains bu­reaux n’étaient tou­jours pas re­liés au wi-fi ! Cha­cun d’entre eux s’était vu re­mettre un li­vret sur les bonnes pra­tiques en ma­tière de sé­cu­ri­té nu­mé­rique. Pour mieux les sen­si­bi­li­ser aux « com­por­te­ments à risques », des for­ma­tions vont être mises en place dans les se­maines à ve­nir. Un groupe d’études, pré­si­dé par Florian Ba­che­lier et la dé­pu­tée Les Cons­truc­tifs d’Eu­reet-Loire Laure de la Rau­dière, sur la sou­ve­rai­ne­té nu­mé­rique va aus­si être mis en place, ain­si qu’une mis­sion d’in­for­ma­tion par­le­men­taire sur la cy­ber-sé­cu­ri­té.

Mais un cer­tain nombre d’entre eux a dé­jà pris les de­vants. Dans sa per­ma­nence en cir­cons­crip­tion, Bru­no Bon­nell a mis en place un ro­bot de té­lé­pré­sence, qui af­fiche un écran sur le­quel il peut ap­pa­raître en di­rect et par­ler avec ses élec­teurs. « Avoir de l’ubi­qui­té, c’est plus d’ef­fi­ca­ci­té », dé­fend-il. Pour que leur pré­sence soit comp­ta­bi­li­sée dans l’hé­mi­cycle, les dé­pu­tés n’ont en re­vanche d’autres choix que d’y être, en chair et en os.

« La chose qui m’a le plus sur­pris en de­ve­nant dé­pu­té, c’est la masse de pa­pier in­vrai­sem­blable sous la­quelle on est en­se­ve­li. Je me de­mande com­bien d’hec­tares de fo­rêts on a dé­jà mas­sa­cré de­puis qu’on est ar­ri­vé ! »

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