L’au­tomne de la ma­triarche

L'Opinion - - Cyber-attaques : Comment Les Députés S’arment - L’air du Rhin @luc­de­ba­ro­chez Luc de Ba­ro­chez (à Franc­fort)

TOUTE L’EU­ROPE AT­TEND An­ge­la Mer­kel. Plus de sept se­maines se sont écou­lées de­puis les élec­tions en Al­le­magne et au­cune fu­mée blanche n’est en vue à Ber­lin. Les quatre par­tis dé­si­reux de for­mer une coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale en sont tou­jours au stade des « dis­cus­sions ex­plo­ra­toires ». Sans un gou­ver­ne­ment apte à prendre des dé­ci­sions à la tête de la prin­ci­pale puis­sance eu­ro­péenne, les es­poirs sont vains de par­ache­ver l’union ban­caire et de ré­for­mer la zone eu­ro, de sor­tir les né­go­cia­tions du Brexit de l’or­nière, de s’en­tendre sur la taxa­tion des géants du web ou sur des me­sures pour pro­té­ger le cli­mat. A Pa­ris, l’im­pa­tience se fait en­tendre. « La re­fon­da­tion [de l’Eu­rope] est né­ces­saire et ur­gente », a in­sis­té Em­ma­nuel Ma­cron le 10 no­vembre.

Ber­lin pour­tant n’est pas prêt. Les signes se mul­ti­plient qui in­diquent qu’An­ge­la Mer­kel ne tient plus le gou­ver­nail bien en main. Son lea­der­ship sur la scène po­li­tique al­le­mande a été mi­né par le ré­sul­tat des élec­tions. Son par­ti a per­du 55 dé­pu­tés et la dé­fec­tion du SPD so­cial-dé­mo­crate, avec qui elle gou­ver­nait de­puis quatre ans, la contraint à for­mer une coa­li­tion aus­si in­édite que ba­roque qui réuni­rait les li­bé­raux du FDP et les éco­lo­gistes Verts au­tour de son par­ti ch­ré­tien-dé­mo­crate CDU et de sa branche ba­va­roise, la CSU. Trouver un ter­rain com­mun entre ces for­ma­tions est une ga­geure ; leurs ré­fé­ren­tiels idéo­lo­giques font le grand écart et leurs po­si­tions sont éloi­gnées sur les grandes ques­tions de l’heure comme la ges­tion de l’im­mi­gra­tion, la sor­tie du char­bon ou la ré­forme de la fis­ca­li­té.

Usure du pou­voir. En outre, l’usure du pou­voir se fait sen­tir après douze an­nées à la chan­cel­le­rie. Un in­ci­dent hu­mi­liant pour An­ge­la Mer­kel vient d’en ap­por­ter le témoignage. La can­di­date qu’elle sou­te­nait pour prendre la pré­si­dence de la Fon­da­tion Kon­rad-Ade­nauer, un or­ga­nisme ch­ré­tien-dé­mo­crate très in­fluent, a dû se re­ti­rer en dé­but de se­maine de­vant l’op­po­si­tion des ba­rons de la CDU. Un tel re­vers au­rait été in­ima­gi­nable il y a en­core quelques mois pour une pro­té­gée de la chan­ce­lière – en l’oc­cur­rence, l’am­bas­sa­drice au Saint-Siège et an­cienne mi­nistre An­nette Scha­van.

Dans l’opi­nion, le scep­ti­cisme l’em­porte au fur et à me­sure que les né­go­cia­tions traînent en lon­gueur. Le sou­tien des Al­le­mands à la coa­li­tion pro­je­tée, dite « Ja­maïque » car l’as­sem­blage des cou­leurs des par­tis im­pli­qués évoque le dra­peau ja­maï­cain, a chu­té de 12 points en un mois pour re­ve­nir à 45 %, se­lon un son­dage réa­li­sé pour la té­lé­vi­sion pu­blique. Face à la grogne, la pas­si­vi­té d’An­ge­la Mer­kel sou­lève des in­ter­ro­ga­tions. « Mais que fait donc la chan­ce­lière ? » se de­man­dait mar­di le quo­ti­dien Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung, ex­pri­mant un tra­cas ré­pan­du par­mi les cadres chré­tiens-dé­mo­crates. Elle qui a tant mon­tré ses qua­li­tés de né­go­cia­trice lors d’in­ter­mi­nables ses­sions de crise ces der­nières an­nées à Bruxelles au­rait-elle at­teint ses li­mites?

L’heure de vé­ri­té ap­proche. Jeu­di soir en prin­cipe, les chefs des par­tis doivent dé­ci­der si les dis­cus­sions ex­plo­ra­toires ont ou­vert des pers­pec­tives suf­fi­santes pour per­mettre aux né­go­cia­tions d’en­trer en­fin dans le dur. Si tout va bien, l’Al­le­magne pour­rait alors com­men­cer l’an­née 2018 avec un gou­ver­ne­ment en état de marche. Dans le cas contraire, de nou­velles élec­tions se­raient convo­quées pour fé­vrier. Le chef du par­ti li­bé­ral, Ch­ris­tian Lind­ner, a dé­jà évo­qué ou­ver­te­ment cette pos­si­bi­li­té, à la grande contra­rié­té d’An­ge­la Mer­kel. Ce se­rait sans pré­cé­dent en Al­le­magne ; la chan­ce­lière, qui au­rait tout à y perdre, s’ef­for­ce­ra à coup sûr de l’em­pê­cher.

Il est frap­pant de consta­ter que les ques­tions eu­ro­péennes et in­ter­na­tio­nales n’ont pour l’ins­tant joué qu’un rôle mar­gi­nal dans les pour­par­lers ber­li­nois. Au­cun pro­jet n’a en­core été for­mu­lé

Dans l’opi­nion, le scep­ti­cisme l’em­porte au fur et à me­sure que les né­go­cia­tions traînent en lon­gueur. Le sou­tien des Al­le­mands à la coa­li­tion pro­je­tée a chu­té de 12 points en un mois Pour Em­ma­nuel Ma­cron, qui a lié en grande par­tie son des­tin po­li­tique à l’Eu­rope, le dé­clin d’An­ge­la Mer­kel est à double tran­chant

pour ré­pondre aux pro­po­si­tions pour l’Eu­rope avan­cées par Em­ma­nuel Ma­cron le 26 sep­tembre à la Sor­bonne. Même une ques­tion aus­si brû­lante que le Brexit, qui pré­oc­cupe beau­coup d’ex­por­ta­teurs al­le­mands, a été lais­sée de cô­té. L’Al­le­magne peine à as­su­mer son lea­der­ship eu­ro­péen et in­ter­na­tio­nal ; la meilleure illus­tra­tion en est qu’au­cun des di­ri­geants des par­tis de la coa­li­tion ne veut du por­te­feuille des Affaires étran­gères, consi­dé­ré comme se­con­daire. Le chef des Verts Cem Öz­de­mir, qui était pres­sen­ti, a dé­cli­né. Les Li­bé­raux, qui ont sou­vent oc­cu­pé ce poste dans le pas­sé, font la fine bouche.

Coa­li­tion Ja­maïque. Dans le fond pour­tant, une coa­li­tion Ja­maïque se­rait pro-eu­ro­péenne. Les quatre par­tis qui veulent s’al­lier sont tous fa­vo­rables en prin­cipe à une in­té­gra­tion plus pous­sée au sein de l’Union eu­ro­péenne. Mais An­ge­la Mer­kel n’a ja­mais été mo­ti­vée par le su­jet au point d’ar­ti­cu­ler en pu­blic une vi­sion claire de l’Eu­rope du fu­tur, pré­fé­rant gé­rer les crises au fur et à me­sure de leur avè­ne­ment. Et le consen­sus en Al­le­magne veut que rien ne doit être fait au ni­veau eu­ro­péen qui puisse en­cou­ra­ger l’ir­res­pon­sa­bi­li­té bud­gé­taire des Etats. C’est pour­quoi cer­taines des pro­po­si­tions d’Em­ma­nuel Ma­cron, no­tam­ment l’idée d’un bud­get propre de la zone eu­ro ad­mi­nis­tré par un mi­nistre eu­ro­péen des Fi­nances, sont vues avec mé­fiance.

Le mi­nistre de l’Eco­no­mie Bru­no Le Maire a eu rai­son de ve­nir ex­pri­mer sa pré­oc­cu­pa­tion à ce su­jet la se­maine der­nière à Ber­lin. De fait, il se­rait dom­mage qu’Em­ma­nuel Ma­cron ait re­lan­cé le couple fran­co-al­le­mand pour en ar­ri­ver à un bud­get de la zone eu­ro sans moyens et un mi­nistre des Fi­nances sans pou­voir. Le Maire a sug­gé­ré des réunions heb­do­ma­daires entre Pa­ris et Ber­lin pour dis­cu­ter de l’ave­nir de la zone eu­ro. En outre, il a pro­po­sé de pro­cé­der par étapes, avec l’idée de pro­gres­ser dans les mois qui viennent sur l’union ban­caire et le rap­pro­che­ment des fis­ca­li­tés, tan­dis que les dos­siers les plus dif­fi­ciles, comme la ca­pa­ci­té bud­gé­taire com­mune et le mi­nistre des Fi­nances, se­raient évo­qués plus tard.

Pour Em­ma­nuel Ma­cron, qui a lié en grande par­tie son des­tin po­li­tique à l’Eu­rope, le dé­clin d’An­ge­la Mer­kel est à double tran­chant. D’une part il lui per­met de convoi­ter le lea­der­ship de l’Eu­rope – une po­si­tion dans la­quelle le ma­ga­zine Time l’a dé­jà qua­si­ment ins­tal­lé – mais d’autre part, il rend moins réa­liste l’hy­po­thèse que la chan­ce­lière puisse im­po­ser à ses propres troupes et à ses par­te­naires de coa­li­tion des idées fran­çaises am­bi­tieuses pour la zone eu­ro. Les ré­formes sub­stan­tielles se­raient re­por­tées après les élec­tions eu­ro­péennes de mai-juin 2019, dans l’es­poir que celles-ci re­battent suf­fi­sam­ment les cartes sur le conti­nent et per­mettent l’ins­tal­la­tion d’une nou­velle Com­mis­sion eu­ro­péenne plus ef­fi­cace que celle de Jean-Claude Jun­cker. Le­quel pour­rait d’ailleurs être, pour­quoi pas ? rem­pla­cé à Bruxelles par An­ge­la Mer­kel, si celle-ci se cher­chait un moyen de sor­tir par le haut de son qua­trième man­dat à la chan­cel­le­rie.

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