« Les pro­duc­teurs de blé fran­çais sont comme des Casques bleus »

L'Opinion - - Céréales - In­ter­view E.D.

Il faut, pour vous, consi­dé­rer le blé comme élé­ment es­sen­tiel de l’ana­lyse géo­po­li­tique. Que vou­lez-vous dire par là ?

Nous, Oc­ci­den­taux avons ou­blié que le blé, ba­na­li­sé sur nos tables, est plus pré­cieux que le pé­trole à l’échelle du monde et du temps. Le pé­trole est un en­jeu de­puis 150 ans, le blé de­puis 10 000 ans ! Les grandes rup­tures dans le monde ont tou­jours eu un rap­port au blé, que ce soit l’ex­pan­sion d’Athènes, qui était une ville sans blé, le dé­ve­lop­pe­ment de Rome, la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, qui a sui­vi la guerre des fa­rines et l’exas­pé­ra­tion de la dîme, im­pôt sur le blé… Dans l’his­toire plus ré­cente, la stra­té­gie de l’Al­le­magne na­zie in­car­née par l’opé­ra­tion Bar­ba­ros­sa était sous-ten­due par l’idée de mettre la main sur les terres fer­tiles du bas­sin de la Mer Noire. Quant aux ac­cords si­gnés entre l’Egypte et Is­raël en 1979, ils ont pu abou­tir en par­tie parce que Kis­sin­ger a me­na­cé l’Egypte de fer­mer le ro­bi­net à blé.

C’est en­core vrai au­jourd’hui ?

Plus que ja­mais ! La de­mande mon­diale va crois­sant, por­tée par la dé­mo­gra­phie, les chan­ge­ments de mode de vie qui font que le monde consomme de plus en plus de pain. Trois mil­liards de per­sonnes consomment du blé chaque jour. Mais dans la me­sure où 95% du blé mon­dial est pro­duit dans seize pays, les autres sont très dé­pen­dants des ex­por­ta­tions. Et elles sont vi­tales, car les pé­nu­ries créent de grands troubles po­li­tiques. Les prin­temps arabes ont dé­bu­té parce que la sé­cu­ri­té ali­men­taire n’était plus as­su­rée ! Le blé est vi­tal pour la sta­bi­li­té po­li­tique de nom­breux ter­ri­toires. C’est pour­quoi les pays pro­duc­teurs, et no­tam­ment l’Eu­rope des Vingt-Huit qui est la pre­mière zone de pro­duc­tion mon­diale, doivent avoir conscience de leur res­pon­sa­bi­li­té. Par­ler de cir­cuits courts dans le do­maine des cé­réales n'a au­cun sens. La dé­glo­ba­li­sa­tion agri­cole n’est cer­tai­ne­ment pas à pré­co­ni­ser pour le calme de la pla­nète. Consi­dé­rer le blé comme un pro­duit de cir­cuit long, c’est avoir conscience qu’il est un gage de paix, de sta­bi­li­té et d’aide au dé­ve­lop­pe­ment pour tous les pays qui dé­pendent des im­por­ta­tions. Ga­ran­tir les flux de blés vers l’Afrique, le bas­sin mé­di­ter­ra­néen, c’est un moyen de li­mi­ter les grandes vagues mi­gra­toires.

La France a-t-elle son rôle à jouer dans cet équi­libre ?

Oui. Car la France est la seule puis­sance nou­velle qui ait émer­gé de­puis deux siècles pour ce qui est de la culture du blé. N’ou­blions pas que notre pays n’était pas ali­men­tai­re­ment in­dé­pen­dant jus­qu’à l’Après-guerre et qu’il a dû à l’am­bi­tion eu­ro­péenne non seule­ment de le de­ve­nir, mais aus­si de dé­ga­ger des sur­plus qu’elle peut ex­por­ter. Près de 60% de notre pro­duc­tion est ven­due à l’ex­port. De plus, ce­la a du­ra­ble­ment fa­çon­né nos pay­sages et notre image tou­ris­tique : 10 % de la France sont cou­vertes de champs de blé, ce qui lui donne cette iden­ti­té vi­suelle si ai­mée à l’étran­ger.

C’est un élé­ment ca­pi­tal de cette di­plo­ma­tie éco­no­mique que la France es­saie de pro­mou­voir…

Oui. Le blé est un pro­duit par­fait pour va­lo­ri­ser nos pro­duits, étendre notre in­fluence éco­no­mique de ma­nière ver­tueuse. D’au­tant que notre géo­gra­phie rend la lo­gis­tique fa­cile et que nous dis­po­sons de ports ef­fi­caces. Pour ce qui est de fa­vo­ri­ser la paix dans le monde, ce­la a plus de sens de vendre du blé, même par pe­tits ton­nages qu’un Rafale. En cu­mul, les ex­por­ta­tions de cé­réales fran­çaises re­pré­sentent l’équi­valent de deux Air­bus par se­maine ! D’une cer­taine fa­çon, en per­met­tant à des po­pu­la­tions dé­pen­dantes de se nour­rir de leur tra­vail, les cé­réa­liers fran­çais peuvent se consi­dé­rer comme des Casques bleus !

SÉ­BAS­TIEN ABIS cher­cheur as­so­cié à l’IRIS (Ins­ti­tut de re­la­tions in­ter­na­tio­nales et stra­té­giques)

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