Mon frère, ce hé­ros

L'Opinion - - Céréales - Ber­nard Qui­ri­ny

OLIVIA EST SANS NOU­VELLE de son frère aî­né, Mar­cus. Il faut dire qu’ils n’ont pas grand-chose en com­mun. Di­rec­trice com­mer­ciale d’une en­seigne de meubles, mère de deux ado­les­cents, elle est ac­tive, sé­rieuse, ran­gée. Mar­cus, lui, donne plu­tôt dans la bo­hême : cé­li­ba­taire en­dur­ci, il change sans cesse d’adresse et de job. La der­nière fois qu’elle a été en contact avec lui, il ga­gnait sa vie comme coach et vi­vait à l’an­née dans un mo­bil-home, sans élec­tri­ci­té l’hi­ver ! Egoïste, il ne prend ja­mais la peine de lui rendre vi­site, et ou­blie chaque fois le pré­nom de ses en­fants… Il lui té­lé­phone pour­tant au­jourd’hui, en larmes. Il vient d’être ad­mis à l’hô­pi­tal. On va l’am­pu­ter de la jambe. In­cré­dule, Olivia hé­site. Faut-il aban­don­ner Mar­cus à son sort, ou se rap­pro­cher de lui dans cette cir­cons­tance dif­fi­cile ?

Son sens du de­voir l’em­porte : elle re­noue avec ce grand gar­çon gei­gnard de 58 ans, ver­sa­tile, égo­cen­trique et fa­ti­gant. En même temps, elle dé­couvre qu’un ma­gné­tisme étrange émane de lui, comme si, der­rière ses al­lures d’en­fant lu­naire, il était dé­po­si­taire en se­cret d’une sa­gesse in­soup­çon­née. Son pou­voir de sé­duc­tion est éton­nant : le ma­ri d’Olivia, ses en­fants, ses col­lègues, tout le monde s’en­tiche de Mar­cus ! Olivia, qui a com­mis l’er­reur de l’ac­cueillir chez elle, a l’im­pres­sion que ses proches l’éjectent de leur vie pour le rem­pla­cer par lui. En­va­hie, elle ne sait plus com­ment gé­rer son re­tour in­at­ten­du. Peut-être au­rait-il mieux va­lu ne ja­mais le re­voir ?

Liens de sang.

Les re­la­tions frère-soeur sont un su­jet ro­ma­nesque clas­sique, illus­tré ré­cem­ment par le ro­man de Lio­nel Sh­ri­ver, Big Bro­ther, qui met­tait en scène une soeur dé­ci­dée à faire mai­grir son frère obèse. Au re­gistre de co­mé­die choi­si par sa consoeur amé­ri­caine, la Néer­lan­daise Es­ther Ger­rit­sen pré­fère ce­lui du ro­man psy­cho­lo­gique : court, sobre, pré­cis et dia­bo­li­que­ment ef­fi­cace (on de­vine l’in­fluence de son mé­tier de jour­na­liste), Frère et soeur est un ro­man d’une grande fi­nesse qui, en peu de pages, donne chair à des per­son­nages riches et vi­vants, à com­men­cer par le duo Olivia-Mar­cus. Ce der­nier, en par­ti­cu­lier, est fort réus­si : mi-phi­lo­sophe ex­cen­trique, mi-ga­min at­tar­dé au­quel on a en­vie de nouer ses la­cets, il do­mine le livre par son étran­ge­té dé­bon­naire, sa fra­gi­li­té tou­chante.

La ro­man­cière glisse im­per­cep­ti­ble­ment vers le fan­tas­tique dans la deuxième moi­tié du ré­cit, la pré­sence de Mar­cus plon­geant peu à peu sa soeur dans le doute, voire la fo­lie. Tout dé­rape ; la vie bien ran­gée d’Olivia s’écroule pe­tit à pe­tit… Frère et soeur n’est pas seule­ment un ro­man sur la fa­mille et sur les liens du sang, c’est aus­si un livre sur l’ordre et le dé­sordre, et sur la place que nous lais­sons à l’im­pré­vu dans nos exis­tences ca­li­brées, spé­cia­le­ment quand on est, comme l’hé­roïne, une femme de chiffres et de comptes justes. Best­sel­ler sur­prise aux Pays-Bas, où il s’est ven­du à 650 000 exem­plaires, ce pe­tit livre pi­quant et at­ta­chant est l’une des belles dé­cou­vertes étran­gères de l’au­tomne.

PHO­TOS ERIC SPIRIDIGLIOZZI, HER­MANCE TRIAY

Frère et soeur, d’Es­ther Ger­rit­sen (tra­duit du néer­lan­dais par Em­ma­nuèle San­dron, Al­bin Mi­chel, 170 p., 15 €)

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