Em­ma­nuel Ma­cron est-il vrai­ment un Pré­sident de droite ?

Za­ki Laï­di : « Si l’on prend pour ré­fé­rence les Trente glo­rieuses, on n’au­ra au­cune peine à consi­dé­rer la po­li­tique de Ma­cron comme la plus à droite que nous ayons connue de­puis fort long­temps »

L'Opinion - - Céréales - Za­ki Laï­di

Les at­ten­dus sont dé­sor­mais connus. Parce qu’il au­rait sup­pri­mé l’ISF, mis en place une plus grande flexi­bi­li­té du mar­ché du tra­vail, en­ga­gé un pro­ces­sus de ré­forme du lo­ge­ment, ain­si qu’un dis­po­si­tif de sé­lec­tion à l’uni­ver­si­té, Ma­cron mè­ne­rait for­cé­ment une po­li­tique de droite. Et parce qu’une ma­jo­ri­té d’élec­teurs de droite y trou­ve­rait son compte, toute contes­ta­tion en ap­pel de ce ju­ge­ment se­rait in­utile. Faut-il s’en te­nir là ? Pro­ba­ble­ment pas. Car le brouillage des cartes idéo­lo­giques au­quel nous as­sis­tons n’est en réa­li­té que l’ex­pres­sion d’une po­li­tique vi­sant non pas à chan­ger de mo­dèle so­cial, mais à en trans­for­mer le lo­gi­ciel. A le faire bas­cu­ler d’une lo­gique très « ré­pa­ra­trice » à une lo­gique « pré­pa­ra­trice » mieux à même de faire face aux dé­fis de la nu­mé­ri­sa­tion, de la glo­ba­li­sa­tion et de l’in­no­va­tion.

Or ce changement mo­di­fie for­cé­ment le rap­port clas­sique que l’on peut avoir avec la re­dis­tri­bu­tion, et donc à la définition clas­sique que peut en avoir la gauche. En­core faut-il que ce changement de pa­ra­digme soit for­ma­li­sé et ex­pli­qué.

Le cli­vage gauche-droite a une his­toire. Et celle-ci n’est pas for­cé­ment ter­mi­née. La droite in­siste tra­di­tion­nel­le­ment sur la li­ber­té, la gauche sur l’éga­li­té. La pre­mière se montre sou­cieuse de li­mi­ter les en­traves à la li­ber­té de créer, la se­conde des mo­da­li­tés de sa re­dis­tri­bu­tion. Ce cli­vage est for­te­ment res­sen­ti en France, car nous sommes le pays qui l’a in­ven­té, même si pa­ra­doxa­le­ment la puis­sance de l’Etat re­dis­tri­bu­tif a dans les faits beau­coup at­té­nué l’écart entre les deux camps.

Ce cli­vage porte d’abord sur l’éco­no­mique et le so­cial. Mais on en trouve des pro­lon­ge­ments dans le do­maine de l’éducation : sco­la­ri­té longue contre orien­ta­tion pré­coce, par exemple. Ces dif­fé­rences existent et n’ont pas vo­ca­tion à dis­pa­raître. Mais au fil des an­nées, elles ont beau­coup per­du de leur va­leur in­ter­pré­ta­tive, car au sein des deux camps les frac­tures se sont mul­ti­pliées.

En­jeux iden­ti­taires.

Il y a d’abord eu l’émer­gence du Front na­tio­nal, qui em­prunte à la gauche la thé­ma­tique éta­tiste re­dis­tri­bu­tive et à la droite la cri­tique de l’as­sis­ta­nat. Par ailleurs, l’en­trée sur le mar­ché po­li­tique des en­jeux iden­ti­taires a brouillé en­core plus les lignes. A gauche, il n’y a pas eu frag­men­ta­tion mais ato­mi­sa­tion. Il y a bien sûr une ligne de par­tage entre ce que l’on pour­rait ap­pe­ler la gauche ra­di­cale et la gauche de gou­ver­ne­ment.

Mais cette dis­tinc­tion fon­dée ne rend pas compte du fait que ce cli­vage passe à l’in­té­rieur même du Par­ti so­cia­liste. Au­jourd’hui, sur la qua­si-to­ta­li­té des su­jets, de la laï­ci­té à l’Eu­rope en pas­sant par l’éducation et l’en­tre­prise, la gauche est to­ta­le­ment di­vi­sée, ren­dant ex­trê­me­ment dif­fi­cile l’iden­ti­fi­ca­tion de ce que se­rait une po­li­tique de gauche.

Avec l’élec­tion de Ma­cron, ces contra­dic­tions se sont exa­cer­bées. La droite, qui voit une très large par­tie de son pro­gramme éco­no­mique re­pris à son compte par le gou­ver­ne­ment Phi­lippe, ne dis­pose dé­sor­mais que du re­gistre iden­ti­taire pour se dé­mar­quer. Le Par­ti so­cia­liste est confron­té à un pro­blème tout à fait sy­mé­trique. La ligne qu’il s’est pro­vi­soi­re­ment im­po­sée sur le thème « ni Ma­cron ni Mé­len­chon » tra­duit une im­mense dif­fi­cul­té à se dé­fi­nir po­si­ti­ve­ment. Mais pour la droite comme pour la gauche, les dif­fi­cul­tés sont loin d’être ter­mi­nées. L’heure de vé­ri­té son­ne­ra au mo­ment des eu­ro­péennes de 2019, où l’on ver­ra de ma­nière fla­grante que les di­ver­gences sont très fortes à l’in­té­rieur même de chaque camp. LR et le PS jouent leur sur­vie, même si le socle so­cio­lo­gique de la droite est en­core très fort.

Ef­fet d’op­tique.

La plu­part des me­sures mises en place par Ma­cron de­puis son élec­tion sont plé­bis­ci­tées par le centre- droit. Mais cet ef­fet d’op­tique ne doit pas être sur­es­ti­mé, dans la me­sure où Ma­cron a lit­té­ra­le­ment ab­sor­bé dès le dé­part tout le centre- gauche, et où tout ce qui a été en­ga­gé de­puis juin fi­gu­rait dans son pro­gramme pré­si­den­tiel. Il n’est donc pas ab­surde de consi­dé­rer que le centre- gauche, ma­jo­ri­taire au sein de l’élec­to­rat Ma­cron, se re­con­naît dans la po­li­tique ac­tuelle. En réa­li­té, si l’on prend pour ré­fé­rence le mo­dèle des Trente glo­rieuses pour éva­luer la po­li­tique de Ma­cron sur un axe gauche- droite, on n’au­ra au­cune peine à consi­dé­rer celle- ci comme la plus à droite que nous ayons connue en France de­puis fort long­temps.

Mais rap­por­tée aux en­jeux du monde d’au­jourd’hui, elle se si­tue­rait plu­tôt au centre. Au centre-droit pour ce qui est de la po­li­tique éco­no­mique, à tra­vers le dé­ve­lop­pe­ment des in­ci­ta­tions, au centre-gauche pour la po­li­tique so­ciale, puisque l’on de­meure à un ni­veau de re­dis­tri­bu­tion très éle­vé, le plus éle­vé mais pas le plus ef­fi­cace du monde oc­ci­den­tal. Le gou­ver­ne­ment est plu­tôt centre-droit, la ma­jo­ri­té pré­si­den­tielle plu­tôt centre-gauche.

Certes, cette po­li­tique crée des ga­gnants et des per­dants. Mais si l’on fait abs­trac­tion du dé­ca­lage dans le temps d’un cer­tain nombre de me­sures re­dis­tri­bu­tives, qui peuvent d’ailleurs po­ser pro­blème, force est de consta­ter que les per­dants ne se si­tuent pas dans les ca­té­go­ries po­pu­laires mais plu­tôt dans les ca­té­go­ries re­la­ti­ve­ment ai­sées non as­su­jet­ties jusque-là à l’ISF. En réa­li­té, l’image d’une po­li­tique de droite, de Pré­sident des riches, n’a pour fon­de­ment que la sup­pres­sion de l’ISF. Il se­ra tou­jours dif­fi­cile de dé­fendre l’idée que la sup­pres­sion de l’im­pôt sur la ri­chesse pro­fi­te­ra à tous. D’une part parce que la théo­rie du ruis­sel­le­ment est plus que contes­table. En­suite et sur­tout parce que les consé­quences de la sup­pres­sion de l’ISF ne sau­raient avoir d’ef­fet mé­ca­nique ou im­mé­diat. Pour­tant, sa sup­pres­sion pro­cède in­con­tes­ta­ble­ment d’une lo­gique d’in­ci­ta­tion dans un pays où le ca­pi­ta­lisme na­tio­nal a été his­to­ri­que­ment très faible. La fa­ci­li­té avec la­quelle on dé­lo­ca­lise en France tient au fait que le ca­pi­tal d’ori­gine fran­çaise ne s’in­ves­tit pas as­sez dans le pays, cé­dant ain­si sa place à des fonds étran­gers pour qui la pré­ser­va­tion de l’em­ploi en France n’est pas une prio­ri­té.

Lo­gique de préparation.

Or, dans une éco­no­mie d’in­no­va­tion qui se fi­nance dé­sor­mais par le ca­pi­tal et non par la dette, ce han­di­cap his­to­rique en­trave notre in­dus­trie, y com­pris la mon­tée en puis­sance des start-up. Le mo­dèle fran­çais a été construit sur la base d’une vi­sion ré­pa­ra­trice de l’ordre so­cial, à une époque où le nombre de per­dants était re­la­ti­ve­ment li­mi­té. Ce mo­dèle a at­teint ses li­mites, car on ne peut pas in­dé­fi­ni­ment ré­pa­rer so­cia­le­ment une réa­li­té qui a chan­gé. Il ar­rive donc un mo­ment où il im­porte de bas­cu­ler d’une lo­gique de réparation, qui passe par de plus en plus de re­dis­tri­bu­tion mo­né­taire mais au prix d’une in­ef­fi­ca­ci­té crois­sante, à une lo­gique de préparation, qui ne peut pas re­po­ser sur une simple aug­men­ta­tion des moyens.

Ce nou­veau lo­gi­ciel ne vise pas à né­gli­ger les in­éga­li­tés mais à les com­battre en amont. Il a pour am­bi­tion de pas­ser d’une lo­gique de re­dis­tri­bu­tion clas­sique en aval à une lo­gique de pré- dis­tri­bu­tion en amont. Qu’est- ce à dire ? Que l’on ne com­bat pas le chô­mage en éten­dant les em­plois ai­dés, mais en ren­for­çant en pro­fon­deur la for­ma­tion, dont les pro­grammes doivent être en adé­qua­tion avec les be­soins des en­tre­prises plu­tôt qu’avec les at­tentes de l’Edu­ca­tion na­tio­nale. Qu’on ne com­bat pas les in­éga­li­tés sco­laires sim­ple­ment en se do­tant de plus de moyens, mais en in­ter­ve­nant en amont sur la prise en charge pré­coce des plus faibles, l’in­ter­dis­ci­pli­na­ri­té et l’au­to­no­mie des éta­blis­se­ments. Qu’on amé­lio­re­ra la qualité de notre sys­tème de soins non en aug­men­tant les dé­penses de san­té, mais en ac­crois­sant no­tam­ment la di­men­sion pré­ven­tive de la mé­de­cine, qui ac­cuse dans ce do­maine un vé­ri­table re­tard pré­ci­sé­ment parce que construite au­tour de la seule réparation.

« Au­jourd’hui, sur la qua­si-to­ta­li­té des su­jets, de la laï­ci­té à l’Eu­rope en pas­sant par l’éducation et l’en­tre­prise, la gauche est to­ta­le­ment di­vi­sée, ren­dant ex­trê­me­ment dif­fi­cile l’iden­ti­fi­ca­tion de ce que se­rait une po­li­tique de gauche »

Le ra­bot comme ré­gu­la­tion.

Il va néan­moins de soi, que cette am­bi­tion né­ces­site la réunion d’un cer­tain nombre de condi­tions. La pre­mière passe par une ré­forme de l’action pu­blique, qui est to­ta­le­ment in­adap­tée aux en­jeux du nou­veau monde. Or si cet ins­tru­ment n’est pas ré­for­mé, les blo­cages per­sis­te­ront, avec comme seul ins­tru­ment de ré­gu­la­tion le ra­bot. La se­conde condi­tion passe par la mise en mou­ve­ment de l’Eu­rope. Pour le mo­ment, cette iner­tie est mas­quée par le re­tour de la crois­sance. Mais si celle- ci ve­nait à s’af­fais­ser, les dif­fi­cul­tés res­sur­gi­ront. En at­ten­dant une ré­forme de la zone eu­ro, il est im­pé­ra­tif que l’Eu­rope avance sur la voie de l’har­mo­ni­sa­tion fis­cale, no­tam­ment pour tout ce qui touche à la taxa­tion du nu­mé­rique. Le manque à ga­gner est co­los­sal. En­fin, il faut être en me­sure de par­ler et convaincre les Fran­çais qui souffrent. Car si la France qui va bien adhère sans dif­fi­cul­té au pro­jet Ma­cron, celle qui souffre est en­core très du­bi­ta­tive.

Dans une so­cié­té où les lo­giques in­éga­li­taires sont à la fois plus fortes, plus vio­lentes et plus pré­coces, l’en­jeu est de bas­cu­ler de la réparation des dé­gâts à la préparation de l’ave­nir. Il est très pos­sible que cette mu­ta­tion se ré­vèle dif­fi­cile ou plus dou­lou­reuse que pré­vu. D’où l’im­por­tance de la qualité de la mise en oeuvre, à la­quelle l’ap­pa­reil d’Etat n’est pas spon­ta­né­ment pré­pa­ré. Mais c’est à cette aune qu’il fau­dra éva­luer la po­li­tique Ma­cron, et non à celle d’une qua­li­fi­ca­tion idéo­lo­gique qui a per­du une par­tie de son sens.

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