Ma­cron-Hol­lande, dé­tes­ta­tions croi­sées

De­puis la « tra­hi­son » ori­gi­nelle, la re­la­tion entre les deux hommes n’a ces­sé de se dé­gra­der. Et ne dev­rait guère connaître d’amé­lio­ra­tion avec la sor­tie du livre de l’an­cien Pré­sident

L'Opinion - - La Une - Na­tha­lie Se­gaunes

Ce mercredi pa­raît en li­brai­rie Les le­çons du pou­voir, de Fran­çois Hol­lande (Stock). Un livre dans le­quel l’an­cien Pré­sident dresse le bi­lan de son quin­quen­nat, et re­vient sur la tra­hi­son d’Em­ma­nuel Ma­cron. Les deux hommes s’ef­forcent de sou­li­gner la rup­ture entre eux, comme pour mieux se dé­mar­quer. OF­FI­CIEL­LE­MENT, on ne li­ra pas Les le­çons du pou­voir au 55, rue du fau­bourg Saint-Ho­no­ré. « On n’a pas le temps de lire, on tra­vaille », laisse tom­ber sè­che­ment un proche du chef de l’Etat. D’ailleurs, « Fran­çois Hol­lande n’est pas un su­jet de conver­sa­tion ici, pour­suit le même. Comme di­sait Fran­çois Mit­ter­rand, c’est à l’His­toire qu’il ap­par­tient de ju­ger de nos actes. »

Et si Em­ma­nuel Ma­cron donne deux in­ter­views té­lé­vi­sées en quatre jours, après des mois d’évi­te­ment des jour­na­listes, c’est parce que « la si­tua­tion so­ciale le jus­ti­fie », parce qu’il faut « se faire en­tendre par- des­sus le bruit mé­dia­tique », et non pour faire pas­ser au se­cond plan les cri­tiques, que l’on pressent acerbes, du pré­dé­ces­seur.

A quelques rues de là, dans les bu­reaux d’an­cien Pré­sident de Fran­çois Hol­lande, le com­men­taire est plus abon­dant, le verbe comme tou­jours plus pro­lixe. On se plaît à sou­li­gner la « conti­nui­té » en ma­tière de po­li­tique éco­no­mique. « Notre ré­forme de 2013 a da­van­tage fait bou­ger le code du Tra­vail que les or­don­nances Ma­cron, ob­serve Mi­chel Sa­pin, an­cien mi­nistre de l’Eco­no­mie, dé­sor­mais conseiller de Fran­çois Hol­lande : ils n’ont fait que rattraper les deux ou trois su­jets que Ma­cron n’avait pas réus­si à faire pas­ser dans la loi El Khom­ri. »

Le même s’amuse éga­le­ment de « la grande ré­forme de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle : on al­lait voir ce qu’on al­lait voir, et fi­na­le­ment on se re­trouve avec un ren­for­ce­ment du compte per­son­nel de for­ma­tion créé en 2014… ». « Un Pré­sident tra­vaille tou­jours pour son succes- seur et il hé­rite de son pré­dé­ces­seur », af­firme d’ailleurs Fran­çois Hol­lande cette se­maine dans un en­tre­tien à l’Obs.

« Mé­pris ». Il y a pour­tant une rup­ture, d’ordre po­li­tique, que les deux hommes, pour des rai­sons dif­fé­rentes, s’ef­forcent de sou­li­gner. Em­ma­nuel Ma­cron s’ap­plique à prendre le contre­pied, en toute chose, de son pré­dé­ces­seur, afin de ne pas ap­pa­raître comme l’hé­ri­tier ou le conti­nua­teur de ce­lui qui a échoué. « Il a du mé­pris pour la fa­çon dont Hol­lande s’est gâ­ché po­li­ti­que­ment, avec la pro­cras­ti­na­tion per­ma­nente, la syn­thèse molle, le ba­var­dage mé­dia­tique, af­firme un sou­tien du Pré­sident. Il a une très faible consi­dé­ra­tion pour le Pré­sident nor­mal, et une très haute idée du sta­tut pré­si­den­tiel. » Fran­çois Hol­lande, lui, joue

les mouches du coche de­puis un an, met­tant en garde contre les « sa­cri­fices in­utiles » de­man­dés aux Fran­çais par les or­don­nances tra­vail en août, ou contre les agis­se­ments de la Rus­sie et de la Tur­quie en Sy­rie, le mois der­nier. Cette se­maine, à l’oc­ca­sion de la sor­tie de son livre, il ac­cuse son suc­ces­seur, tou­jours dans l’Obs, de « creu­ser les in­éga­li­tés » et de me­ner une po­li­tique an­ti­so­ciale. « La base élec­to­rale de Ma­cron, c’est la tech­no­cra­tie éclai­rée et l’aris­to­cra­tie fi­nan­cière, ac­cuse l’un de ses proches : il gou­verne pour eux. » En clair, la sup­pres­sion de l’ISF et la flat tax re­pré­sen­te­raient le seul chan­ge­ment ma­jeur du quin­quen­nat Ma­cron.

Les condi­tions dans les­quelles Em­ma­nuel Ma­cron a « pi­qué les clés de la mai­son » à Fran­çois Hol­lande, pour re­prendre l’ex­pres­sion d’un par­le­men­taire ma­cro­niste, sont ce­pen­dant au coeur du dif­fé­rend entre les deux hommes, bien da­van­tage que les désac­cords sur la po­li­tique de re­dis­tri­bu­tion.

Fran­çois Hol­lande re­vient, dans son livre, sur la tra­hi­son ori­gi­nelle. Et no­tam­ment sur ce tête-à-tête du 30 août 2016, où son mi­nistre de l’Eco­no­mie vient lui re­mettre sa dé­mis­sion. « Il m’an­nonce qu’il veut re­trou­ver sa li­ber­té. Je lui de­mande ce qu’il fe­ra si je me dé­clare. Il entre dans un dé­ve­lop­pe­ment em­ber­li­fi­co­té sur une “offre po­li­tique” qui ex­prime bien plus la gêne que l’am­bi­guï­té. Sa non-ré­ponse en est une. »

Fran­çois Hol­lande confie­ra plus tard à des proches avoir été stu­pé­fait, ce jour-là, de voir Em­ma­nuel Ma­cron… l’em­bras­ser avant de par­tir. « Il a tou­jours été sur­pris par la fa­ci­li­té avec la­quelle Ma­cron fait la bise », confirme un proche de l’an­cien Pré­sident.

« Aveu­gle­ment ». Fran­çois Hol­lande pointe la du­pli­ci­té de son suc­ces­seur. « Tou­jours cette fa­çon de nier l’évi­dence avec un sou­rire » , écrit-il en­core dans Les le­çons du pou­voir. « La dé­marche de Ma­cron ré­pon­dait à une si­tua­tion po­li­tique sans pré­cé­dent, ana­lyse Aqui­li­no Mo­relle, an­cien conseiller de Fran­çois Hol­lande : Ma­cron avait com­pris que Hol­lande ne pour­rait pas se re­pré­sen­ter et, à sa ma­nière, cher­chait à le lui faire com­prendre, à le ti­rer de son aveu­gle­ment ».

Au fond, « la rup­ture est d’abord af­fec­tive entre eux », re­con­naît un in­time de Fran­çois Hol­lande. « Ma­cron au­rait dû in­vi­ter Fran­çois à dé­jeu­ner après son élec­tion, lui don­ner une mis­sion à l’in­ter­na­tio­nal, l’im­pli­quer dans le dé­but de son quin­quen­nat, l’em­bras­ser en le dé­pas­sant, es­time un proche de l’an­cien Pré­sident. Au lieu de ce­la, il a vou­lu al­ler à la ba­taille tout de suite, rompre avec Hol­lande et avec les

« Ma­cron, c’est l’en­fant pro­dige qui s’est éman­ci­pé du père ca­la­mi­teux »

so­cia­listes, même quand ils l’avaient sou­te­nu. Il a eu tort… »

En re­pre­nant la cri­tique de la Cour des comptes sur le bud­get 2017 « in­sin­cère » (voir ci-des­sous), en re­ce­vant Ni­co­las Sar­ko­zy et son épouse à dî­ner à l’Ely­sée, en mé­pri­sant os­ten­si­ble­ment son pré­dé­ces­seur, Em­ma­nuel Ma­cron s’est fait un en­ne­mi de Fran­çois Hol­lande.

« Il sait ce qu’il me doit », avait dit ce der­nier en avril 2016, alors que son mi­nistre ve­nait de lan­cer son mou­ve­ment po­li­tique. « Je ne suis pas son obli­gé », avait ré­tor­qué Em­ma­nuel Ma­cron, à dis­tance, quelques jours plus tard.

Un an plus tard, on en est tou­jours là : Fran­çois Hol­lande es­time qu’« Em­ma­nuel » lui doit beau­coup. Ce der­nier nie être re­de­vable de quoi que ce soit à ce­lui qui l’a nom­mé se­cré­taire gé­né­ral ad­joint de l’Ely­sée à 34 ans. « Hol­lande n’a pas dé­cou­vert un dia­mant ca­ché dans la fange, que per­sonne n’au­rait vu avant lui, es­time Aqui­li­no Mo­relle. Les ta­lents d’Em­ma­nuel étaient connus de tous. Ce qui a fait naître Ma­cron, c’est la si­tua­tion po­li­tique in­édite dans la­quelle Hol­lande a mis la France et s’est mis lui- même. » « C’est quand même Hol­lande qui l’a fait roi et l’a pro­pul­sé comme un mé­téore, es­time, à l’in­verse, l’un de ceux qui ont été proches des deux hommes. Ma­cron a tort de ne pas le re­con­naître. »

« Ma­cron, c’est l’en­fant pro­dige qui s’est éman­ci­pé du père ca­la­mi­teux », ré­sume l’an­cien dé­pu­té PS Gilles Sa­va­ry. Un père « bru­ta­le­ment se­vré de la po­li­ti­caille­rie qu’il af­fec­tionne, et qui se­ra pu­ni en vi­vant 35 ans en­core », es­père mé­cham­ment un proche d’Em­ma­nuel Ma­cron.

KAK

SI­PA PRESS

Fran­çois Hol­lande et Em­ma­nuel Ma­cron, le 15 sep­tembre 2017 à l’Ely­sée.

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