Les Oc­ci­den­taux de­vant le dé­fi des armes chi­miques

Si la France et les Etats-Unis veulent frap­per le ré­gime de Ba­char al-As­sad, c’est d’abord à cause du type d’armes uti­li­sé, pour évi­ter sa ba­na­li­sa­tion qui po­se­rait un sé­rieux dé­fi aux Oc­ci­den­taux

L'Opinion - - La Une - Jean-Do­mi­nique Mer­chet @jdo­mer­chet

Fran­çais et Amé­ri­cains veulent frap­per en Sy­rie avant tout à cause du type d’arme uti­li­sée

« Nous avons la preuve que, la se­maine der­nière, des armes chi­miques ont été uti­li­sées, au moins du chlore, et qu’elles ont été uti­li­sées par le ré­gime de Ba­char al-As­sad » , a dé­cla­ré le Pré­sident Ma­cron lors de son en­tre­tien, ce jeu­di sur TF1. In­ter­ro­gé sur la pers­pec­tive d’une ac­tion mi­li­taire, il a ex­pli­qué que « nous au­rons des dé­ci­sions à prendre en temps vou­lu, quand nous le ju­ge­rons le plus utile et le plus ef­fi­cace ». As­su­rant « tra­vailler très étroi­te­ment » avec les Etats- Unis, il a pré­ci­sé qu’il s’agi­rait d’ « en­le­ver les moyens d’in­ter­ven­tion chi­mique au ré­gime ». QU’EST CE QUI EST LE PLUS IN­TO­LÉ­RABLE ? Voir un Sy­rien dé­chi­que­té par un obus d’ar­tille­rie ? Le re­gar­der mou­rir à pe­tit feu, ma­lade et pri­vé de mé­di­ca­ments dans un quar­tier as­sié­gé ? L’ima­gi­ner suc­com­ber sous la tor­ture dans une pri­son ? Ou le dé­cou­vrir, suf­fo­cant et convul­sif, après une at­taque chi­mique ? Pour les Oc­ci­den­taux, c’est clair : seule la der­nière éven­tua­li­té jus­ti­fie une ri­poste mi­li­taire.

Si Em­ma­nuel Ma­cron et Do­nald Trump me­nacent de frap­per la Sy­rie, ce n’est pas parce que le ré­gime de Ba­char y com­met des mas­sacres, mais uni­que­ment parce qu’il uti­lise des armes chi­miques pour ce faire. Et que ces armes nous pré­oc­cupent bien plus que les ba­rils d’ex­plo­sifs ou les exé­cu­tions som­maires qui ont cau­sé beau­coup plus de morts. Parce que le chi­mique nou s me­nace – nous. Ce n’est pas un ha­sard si les seules fois où les Oc­ci­den­taux ont failli frap­per des ins­tal­la­tions du ré­gime (été 2013), l’ont fait (Trump en avril 2017) ou me­nacent à nou­veau de le faire, c’est à la suite d’at­taques chi­miques.

Car, avec le chi­mique, les Oc­ci­den­taux se sentent eux- mêmes dé­fiés. Ils re­doutent la ba­na­li­sa­tion de l’usage de ce type d’armes, pros­crites par le droit in­ter­na­tio­nal, sur les dif­fé­rents théâtres de guerre ou par les groupes ter­ro­ristes. Si celle-ci se dé­ve­lop­pait au-de­là de la Sy­rie, cette ba­na­li­sa­tion contrain­drait en ef­fet nos ar­mées à mo­di­fier leurs règles d’en­ga­ge­ment et à pro­cé­der à de lourds in­ves­tis­se­ments de pro­tec­tion et de dé­fense, afin de conser­ver leur ca­pa­ci­té d’opé­rer sous cette me­nace. C’est ce­la qui est en jeu en Sy­rie, bien plus que le sort de la po­pu­la­tion ci­vile qui su­bit les affres de la guerre de­puis plus de sept ans. Les at­taques chi­miques ne sont res­pon­sables que d’une in­fime par­tie – moins de 1 % – des 350 000 morts de ce conflit. Le très sé­rieux Vio­la­tion Do­cu­men­ta­tion Cen­ter in Sy­ria en re­cen­sait no­mi­na­le­ment 1 291 à la date d’hier, même si, du fait de la dif­fi­cul­té de re­cueillir les in­for­ma­tions, le chiffre est sans doute su­pé­rieur.

Ré­ap­pa­ri­tion. Ce qui ca­rac­té­rise les armes chi­miques, c’est le fait qu’elles sont in­ter­dites par le droit in­ter­na­tio­nal – comme les armes bio­lo­giques ou les mines an­ti­per­son­nel, par exemple. En 1993, une Conven­tion sur l’in­ter­dic­tion des armes chi­miques (CIAC) avait été si­gnée à Pa­ris et elle est en­trée en vi­gueur en 1997. Une or­ga­ni­sa­tion des Na­tions Unies est spé­cia­le­ment char­gée de veiller à son ap­pli­ca­tion, l’OIAC. Ba­sée à La Haye ( Pays- Bas), elle a re­çu le Prix No­bel de la paix en 2013. Glo­ba­le­ment, cette in­ter­dic­tion a été un grand suc­cès au ni­veau mon­dial : la plu­part des stocks et des moyens de pro­duc­tion ont été dé­truits ou neu­tra­li­sés. Avant la Sy­rie, l’arme chi­mique n’avait plus été uti­li­sée de­puis de la guerre Iran-Irak (1980-1988). L’his­to­rien de ce conflit, Pierre Ra­zoux, es­time à 25 000 le nombre de morts du­rant cette pé­riode. Ce fut mas­si­ve­ment le fait de notre al­lié, l’Irak, « sans que ce­la n’en­traîne de ré­pri­mandes ma­jeures de la part de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, qui crai­gnait la vic­toire de la Ré­pu­blique is­la­mique d’Iran », note le cher­cheur. La guerre de Sy­rie marque sa ré­ap­pa­ri­tion, après près de 80 cas do­cu­men­tés. C’est es­sen­tiel­le­ment le fait du ré­gime, ain­si que, plus mo­des­te­ment, de Daech, voire d’autres groupes re­belles. Ha­sard du ca­len­drier, l’at­taque de la Ghou­ta – sans doute trois frappes dis­tinctes et suc­ces­sives le sa­me­di 7 avril – est in­ter­ve­nue un mois après celle de Sa­lis­bu­ry contre l’ex-es­pion russe Ser­gueï Skri­pal. Cette af­faire avait dé­jà sus­ci­té une vive émo­tion dans les prin­ci­pales ca­pi­tales oc­ci­den­tales, au vu de la na­ture du pro­duit uti­li­sé, le neu­ro­toxique russe No­vit­chok. Jeu­di, l’Or­ga­ni­sa­tion pour l’in­ter­dic­tion des armes chi­miques a confir­mé qu’il s’agis­sait bien de ce pro­duit « d’une grande pu­re­té ».

Grave pro­blème di­plo­ma­tique. L’im­bri­ca­tion de la crise sy­rienne avec la chi­mie pose un grave pro­blème di­plo­ma­tique. Au­cune puis­sance, grande ou moyenne, ne fait fi de ce der­nier risque, car per­sonne n’a en­vie de se re­trou­ver de­main sur un champ de ba­taille chi­mique… La Rus­sie n’a pas mé­na­gé ses ef­forts de désar­me­ment, comme l’Iran – où la ques­tion reste très sen­sible avec ses mil­liers de morts et de bles­sés de la guerre contre l’Irak. Un consen­sus in­ter­na­tio­nal existe sur ce su­jet, mais il risque de se bri­ser sur l’écueil des ri­va­li­tés en Sy­rie. Ni Mos­cou, ni Té­hé­ran ne veulent en ef­fet lâ­cher leur pro­té­gé Ba­char, même si ce­lui- ci uti­lise des armes chi­miques. C’est la rai­son pour la­quelle ils nient cet emploi, contre toute évi­dence.

En 2013, la Rus­sie était par­ve­nue à désa­mor­cer la crise en op­tant, avec le sou­tien des Etats-Unis et d’Is­raël, pour un désar­me­ment né­go­cié et ac­cep­té par Ba­char. Sauf que le Sy­rien n’a pas to­ta­le­ment res­pec­té ses pro­messes et que la Rus­sie, du fait des cris­pa­tions avec l’Oc­ci­dent, a per­mis le dé­man­tè­le­ment des ins­tru­ments de con­trôle… Mais des frappes, avec leur part d’im­pon­dé­rable, se­raient- elles plus ef­fi­caces ? Rien, mi­li­tai­re­ment, ne per­met de l’as­su­rer.

Em­ma­nuel Ma­cron a rai­son de dis­joindre l’ave­nir de la Sy­rie de la ques­tion des armes chi­miques. Reste qu’il doit convaincre les Russes et les Ira­niens de sa bonne foi. S’af­fi­cher aux cô­tés du prince hé­ri­tier saou­dien, par­ler d’une col­la­bo­ra­tion « très étroite » avec les Etats-Unis n’est sans doute pas la meilleure fa­çon d’y par­ve­nir. D’au­tant que, en 2013, son pré­dé­ces­seur Fran­çois Hol­lande avait al­lè­gre­ment mê­lé les genres, en pré­tex­tant des armes chi­miques pour ten­ter d’ai­der les re­belles à ren­ver­ser Ba­char. Chat échau­dé…

SI­PA PRESS

Un pré­lé­ve­ment réa­li­sé sur le lieu d’un bom­bar­de­ment à l’arme chi­mique en 2013 en Sy­rie.

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