« Il ne change pas son ac­tion, mais son lan­gage »

L'Opinion - - Macron Se Place Au Centre Du Village - Interview Ivanne Trip­pen­bach @IT­rip­pen­bach

FRANCK LOU­VRIER, l’an­cien conseiller en com­mu­ni­ca­tion de Nicolas Sar­ko­zy et pré­sident de Pu­bli­cis Events, ana­lyse l’interview d’Em­ma­nuel Ma­cron sur TF1.

Em­ma­nuel Ma­cron a énu­mé­ré « les » France : la France des quar­tiers, des mé­tro­poles, des villes pé­ri­phé­riques, de la ru­ra­li­té…

A qui s’adres­sait-il ?

A une par­tie de la po­pu­la­tion qu’il sou­hai­tait ci­bler : les re­trai­tés. Ce sont au­jourd’hui les plus scep­tiques et ils font par­tie de la cible du 13 heures de TF1. Mais ne nous y trom­pons pas : cette interview ré­pond à une né­ces­si­té de puis­sance plus que de ci­blage. Em­ma­nuel Ma­cron joue sur la dé­mul­ti­pli­ca­tion de la puis­sance mé­dia­tique : le 13 heures ali­mente le 20 heures, les jour­naux, les ré­seaux so­ciaux… La France des ter­ri­toires, c’est la France. L’en­semble des Fran­çais avaient be­soin d’ex­pli­ca­tion.

Son but est donc d’ex­pli­quer plu­tôt que d’an­non­cer ?

Ce n’est pas un ha­sard si l’interview a lieu dans une classe. Il en­dosse le rôle d’ins­ti­tu­teur de la France. Cette interview amène à une conclu­sion : la pré­si­den­tia­li­sa­tion du pou­voir. Il n’y a que lui qui puisse ex­pli­quer les ré­formes qu’il met en oeuvre. Le maître d’oeuvre, le porte-pa­role, le pro­fes­seur, c’est le Pré­sident. Il est l’un des rares à pou­voir être écou­té. Reste que l’exer­cice de com­mu­ni­ca­tion n’en­traîne pas tou­jours la convic­tion. Cette émis­sion ar­rive un peu tard par rap­port au be­soin de pé­da­go­gie.

Est-il trop tard ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il a trop lais­sé le ter­rain à l’in­ter­ro­ga­tion. Deux émis­sions à trois jours d’in­ter­valle, contre deux en un an de man­dat, c’est qu’il y a ur­gence. Fran­çois Hol­lande a com­pris ce be­soin de pé­da­go­gie, alors qu’au dé­part il mé­pri­sait la com­mu­ni­ca­tion politique. Nicolas Sar­ko­zy l’a tou­jours res­sen­ti. D’ailleurs, Jean-Pierre Per­nault n’a fait que deux in­ter­views pré­si­den­tielles : celle de Nicolas Sar­ko­zy, et celle d’Em­ma­nuel Ma­cron.

Son style di­rect pre­nait par­fois des ac­cents sar­ko­zystes (« Je ne prends pas un re­trai­té pour un por­te­feuille », « Il n’y a pas d’exa­mens en cho­co­lat »). Pour­quoi

? C’est un point com­mun entre Em­ma­nuel Ma­cron et Nicolas Sar­ko­zy. Ce n’est pas l’ac­tion qu’il change, c’est son lan­gage. Le dis­cours tech­no­cra­tique, in­tel­lec­tuel, ne passe pas dans l’opi­nion. Tout est sa­vam­ment pré­pa­ré dans cette émis­sion. La mise en scène, sans table entre lui et le jour­na­liste. On entre to­ta­le­ment dans la classe : le té­lé­spec­ta­teur est un élève. Si elles ne sont pas vul­ga­ri­sées, les ré­formes de­viennent vite éso­té­riques : les re­traites, la SNCF, ce sont des chan­tiers com­pli­qués. Il faut à tout prix pas­ser par le ta­mis de l’ex­pli­ca­tion, en mi­sant sur la lé­gi­ti­mi­té po­pu­laire. En ap­pa­rais­sant dans un vil­lage de l’Orne, Em­ma­nuel Ma­cron tâche d’abo­lir la dis­tance qui s’est créée entre la rue du Fau­bourg Saint-Ho­no­ré et les Fran­çais.

A-t-il eu l’al­lure d’un « Pré­sident nor­mal » dans cette salle de classe ?

Le Pré­sident nor­mal est ce­lui qui est ca­pable de par­ler à l’en­semble des Fran­çais. La classe, c’est un lieu ré­pu­bli­cain. Il n’est pas seule­ment à l’Ely­sée ou sur le pla­teau du 20 heures, mais dans la réa­li­té. C’est toute la com­plexi­té de l’ac­tion politique. Em­ma­nuel Ma­cron doit être à la fois un Pré­sident ju­pi­té­rien et du quo­ti­dien, le chef des ar­mées et un res­pon­sable de proxi­mi­té. Si vous n’êtes pas l’un et l’autre, vous n’in­car­nez pas le Pré­sident du XXIe siècle, qui a cette double cas­quette : être sur le ter­rain et di­ri­ger un G20. Mais je ne pense pas qu’on re­tisse les liens avec la France pé­ri­phé­rique, celle qui se sent éloi­gnée des pôles de dé­ci­sion, avec une émis­sion télévisée. La pé­da­go­gie ne se fait pas par à-coups, mais sur le temps long.

Alors, exer­cice réus­si ou non ?

Réus­si, mais il de­vra être ré­pé­té.

Où, par exemple ?

En en­tre­prise, dans une PME ou une PMI. C’est le pou­mon éco­no­mique de notre pays.

SI­PA PRESS

Franck Louvrier.

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