L’eu­ro­pho­bie at­teint des som­mets en Russie

L'Opinion - - Syrie : Après Les Frappes, Le Refus De L’escalade - Gilles Sen­gès @Gille­senges

L’AF­FAIRE SY­RIENNE ne de­vrait pas ar­ran­ger l’am­biance. « Pau­vre­té », « dé­ca­dence », « ma­ni­fes­ta­tions », « ter­ro­risme », « im­mi­gra­tion » et « sanc­tions »... Tels sont les six grands thèmes qui res­sortent des jour­naux et dé­bats té­lé­vi­sés de Chan­nel One, NTV et Rus­sia 1, les trois pre­mières chaînes russes, lors­qu’est trai­tée l’ac­tua­li­té eu­ro­péenne, se­lon une étude quan­ti­ta­tive réa­li­sée sur la pé­riode 2014-2017 par l’Ukraine Cri­sis Me­dia Cen­ter (UCMC) et pré­sen­tée à Pa­ris sous l’égide du Centre de re­cherches in­ter­na­tio­nales (Ce­riS­cien­cesPo).

Il en res­sort, se­lon l’or­ga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale ukrai­nienne qui a fait « mou­li­ner » des mil­liers d’heures de scripts d’émis­sions que 85 % des in­for­ma­tions tou­chant trente-huit pays du « Vieux conti­nent » sont né­ga­tives, ma­ni­pu­lées et er­ro­nées. Ce­la re­pré­sente une moyenne de dix-huit su­jets par jour ! En­core, l’Ukraine est-elle dé­li­bé­ré­ment ex­clue du champ d’in­ves­ti­ga­tion, du fait des dif­fé­rends qui op­posent Mos­cou et Kiev, de­puis l’an­nexion en 2014 de la Cri­mée et le conflit mi­li­taire en cours dans le Don­bass.

Cible pri­vi­lié­giée. Ré­gu­liè­re­ment bro­car­dée pour la pau­vre­té qui y règne, les ma­ni­fes­ta­tions qui rythment sa vie quo­ti­dienne, les at­ten­tats ter­ro­ristes qui la se­couent et la fai­blesse de son Etat et de ses di­ri­geants, to­ta­le­ment as­ser­vis aux Amé­ri­cains, la France (17 % des su­jets trai­tés) fi­gure en tête des cibles pri­vi­lé­giées lar­ge­ment de­vant l’Al­le­magne (12 %), la Grande-Bre­tagne (10 %) ou l’Union eu­ro­péenne en gé­né­ral (9 %). La Po­logne (4 %) et la Hon­grie (2 %) sont re­la­ti­ve­ment épar­gnées par les cri­tiques russes. Les seuls pays à bé­né­fi­cier d’un trai­te­ment po­si­tif sont la Bié­lo­rus­sie et la Suisse.

« Mos­cou se consi­dère dans une guerre d’in­for­ma­tion per­pé­tuelle et tous les évé­ne­ments eu­ro­péens sont uti­li­sés pour nour­rir un scé­na­rio pré­éta­bli » com­mente Na­ta­lia Po­po­vytch, l’une des res­pon­sables de l’UCMC, en s’in­quié­tant du fait que la lé­gi­ti­mi­té d’une in­ter­ven­tion russe soit ins­til­lée peu à peu dans les es­prits. « L’idée dif­fu­sée dans le pu­blic est que l’Eu­rope est en pleine dé­gé­né­rés­cence avec une éro­sion des va­leurs mo­rales, le ma­riage ho­mo­sexuel, la pé­do­phi­lie etc. et qu’elle est res­pon­sable de ce qui lui ar­rive, même des ca­tas­trophes na­tu­relles », ajoute-telle. L’ob­jec­tif vi­sé est de re­mo­bi­li­ser les Russes au­tour des va­leurs conser­va­trices.

Avec 57 % de parts de mar­ché, la té­lé­vi­sion est la pre­mière source d’in­for­ma­tion en Russie de­vant In­ter­net (16 %), les ré­seaux so­ciaux (11 %) et la presse écrite (4 %). Cu­mu­lant plus de 40 % des au­diences, les chaînes pu­bliques ou se­mi-pu­bliques Chan­nel One et Rus­sia 1 ain­si que NTV, contrô­lée par le groupe pé­tro­lier Gaz­prom, sont toutes di­rec­te­ment liées au Krem­lin. « On a as­sis­té à une re­prise en main de plus en plus forte de l’in­for­ma­tion à la suite de l’an­nexion de la Cri­mée. Il y avait plus de mé­dias in­dé­pen­dants avant le re­tour au pou­voir de Vla­di­mir Pou­tine en 2012 » re­lève Fran­çoise Dau­cé, res­pon­sable du Centre d’études des mondes russe, cau­ca­sien et centre-eu­ro­péen (Cer­cec).

Même si la si­tua­tion n’est plus com­pa­rable à celle de l’Union so­vié­tique, la Russie de­meure as­sez iso­lée du monde ex­té­rieur. Seule 7 % de sa po­pu­la­tion voyage à l’étran­ger, 6 % s’in­forme via des me­dias étran­gers et 5 % parle l’an­glais. Ré­sul­tat, les ef­fets de la pro­pa­gande of­fi­cielle sont plu­tôt ef­fi­caces. « La ma­chine à dés­in­for­ma­tion tourne à plein : en 2013, seuls 18 % des Russes avaient une vi­sion né­ga­tive de l’Eu­rope contre 53 %, au­jourd’hui. Même dans les pires an­nées de la Guerre froide, l’URSS n’af­fi­chait pas une telle hos­ti­li­té » dé­plore la jour­na­liste ukrai­nienne Ta­tya­na Ogar­ko­va, en sou­li­gnant que la France est de­ve­nue le pays plus mal ai­mé des Russes.

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