De la droite dure aux droits des étran­gers, la pen­sée com­plexe de Jacques Tou­bon

Le Dé­fen­seur des droits, ex-fi­gure de la droite conser­va­trice, s’est im­po­sé comme une ré­fé­rence des mi­lieux de gauche et des as­so­cia­tions de dé­fense des mi­grants

L'Opinion - - Syrie : Après Les Frappes, Le Refus De L’escalade - Béa­trice Hou­chard et Ivanne Trip­pen­bach @be­hache3 IT­rip­pen­bach

L’audition du Dé­fen­seur des droits à l’As­sem­blée na­tio­nale, mercredi, n’est pas pas­sée in­aper­çue. Deux dé­pu­tés ma­cro­nistes, Ré­my Re­bey­rotte et Co­ra­lie Du­bost, y cri­tiquent la « ca­ri­ca­ture » et l’« abs­trac­tion » de son dis­cours sur le pro­jet de loi Asile et im­mi­gra­tion, par op­po­si­tion au « prin­cipe de réa­li­té » que por­te­rait Gé­rard Col­lomb. Vieux sage, Jacques Tou­bon ex­plique. Puis bouillonne. « Les droits fon­da­men­taux, ru­git-il, ça n’est pas dans l’éther, c’est sur les trot­toirs du bou­le­vard de la Villette ! » « Sa­cré Tou­bon », sou­rient de vieux rou­tiers de la po­li­tique, de la jus­tice ou du monde as­so­cia­tif, à l’évo­ca­tion de la « saine co­lère » du Ni­çois de 77 ans, lors de son audition sur le pro­jet de loi Col­lomb. De­puis sa no­mi­na­tion comme Dé­fen­seur des droits en 2014, Jacques Tou­bon ne mâche pas ses mots.

« Il était pro­ba­ble­ment la per­sonne qui éner­vait le plus Ber­nard Ca­ze­neuve », se sou­vient un conseiller de l’an­cien mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Des « cour­riers sai­gnants » s’échangent alors entre la Place Beau­vau et la place de Fon­te­noy, où il siège. Dans l’une de ces lettres en oc­tobre 2015, Ca­ze­neuve, pi­qué au vif par un rap­port de Tou­bon sur les mi­grants à Ca­lais, lâche – dé­jà – le mot : « ca­ri­ca­ture ».

« Il ha­bite sa fonction, es­time Pierre Hen­ry, di­rec­teur de France terre d’asile. Il en uti­lise toutes les ma­nettes. Le Dé­fen­seur des droits est une ins­tance qui dé­range le pou­voir. » Et qui, en temps d’ato­nie des op­po­si­tions, peut aus­si ar­ran­ger cer­tains... Pre­nant de la dis­tance ave c s e s deux col­lègues, Au­ré­lien Ta­ché, dé­pu­té LREM en charge du rap­port sur l’in­té­gra­tion, juge le coup de sang de Tou­bon « fon­da­men­tal ». « Pour­quoi re­la­ti­vi­ser les droits fon­da­men­taux ? », en­fonce le jeune élu, tout en concé­dant que le ton « don­neur de le­çon » peut s’avé­rer ir­ri­tant, voire contre-pro­duc­tif.

Vingt-deux ans ont pas­sé de­puis l’époque où Tou­bon, pi­lier de la Chi­ra­quie, par­ti­ci­pait à un exé­cu­tif qui or­don­nait l’éva­cua­tion des sans- pa­piers de l’église Saint Ber­nard. Que s’est-il pas­sé entre-temps ? Beau­coup si­tuent le tour­nant vers 2007, au mo­ment où il pré­side la Ci­té de l’his­toire et de l’im­mi­gra­tion. Mais pour ceux qui l’ont cô­toyé, il y a tou­jours eu « deux Tou­bon ».

Mous­que­taire. Re­tour en 1981. Jacques Tou­bon de­vient dé­pu­té RPR de Pa­ris, en pleine « vague rose ». Il cô­toie Mi­chel Sa­pin à la com­mis­sion des Lois, qu’ils pré­si­de­ront tour à tour. « Il a deux vi­sages, se sou­vient l’an­cien mi­nistre de Fran­çois Hol­lande. L’un a tou­jours été très hu­main, très chi­ra­quien dans son rap­port aux autres. L’autre d’une ex­trême vi­ru­lence dans ses po­si­tions par­ti­sanes. » Le jeune Tou­bon est alors l’un des plus fer­vents « mous­que­taires » de l’op­po­si­tion.

Avec les Ma­de­lin, d’Au­bert, Noir, Sé­guin et Millon, il bataille contre les na­tio­na­li­sa­tions, les lois sur la presse ou le pro­jet de ser­vice pu­blic de l’édu­ca­tion. Hy­per-po­li­tiques et bons tech­ni­ciens, ils as­surent l’am­biance dans l’Hé­mi­cycle. Jus­qu’à l’in­ci­dent : le 2 fé­vrier 1984, en séance de nuit, Tou­bon, d’Au­bert et Ma­de­lin mettent en cause les re­la­tions de Fran­çois Mit­ter­rand avec d’an­ciens col­la­bo­ra­teurs, à la Li­bé­ra­tion. Tol­lé à gauche, in­ci­dents de séance et, à l’ar­ri­vée, pri­va­tion d’un de­mi- mois d’in­dem­ni­té pour les trois cou­pables d’« in­jures et me­naces en­vers le Pré­sident ».

A l’au­tomne 1984, Jacques Tou­bon est pro­pul­sé secrétaire gé­né­ral du RPR. Jacques Chi­rac compte sur lui pour mettre le par­ti en ordre de marche en vue des lé­gis­la­tives de 1986 et, dé­jà, de la pré­si­den­tielle de 1988. Nom­mé au con­grès de Gre­noble, Jacques Tou­bon monte au front, don­nant aux mi­li­tants une feuille de route où on cher­che­rait en vain de l’idéo­lo­gie : « Mouillons la che­mise ! Cre­vons-nous la pa­tate ! », s’ex­cla­met- il à la tri­bune. Jacques Chi­rac ne de­mande pas autre chose. L’au­rait-il prié de sau­ter par la fe­nêtre que Jacques Tou­bon au­rait en­jam­bé la ba­lus­trade.

« Un homme loyal et un homme d’art » , dé­peint Xa­vier Em­ma­nuel­li, qui le croise au gou­ver­ne­ment en 1995. Après avoir été mi­nistre de la Culture d’Edouard Bal­la­dur, Jacques Tou­bon sou­tient Chi­rac à la pré­si­den­tielle et at­ter­rit au mi­nis­tère de la Jus­tice dont il rê­vait. Sa fi­dé­li­té à Chi­rac l’en­traîne en 1996 dans le ro­cam­bo­lesque épi­sode de l’hé­li­co­ptère af­fré­té au Né­pal pour al­ler cher­cher le pro­cu­reur d’Evry en vacances,

« Hol­lande trou­vait chez Tou­bon une bien­veillance réelle – pas feinte en pé­riode de cam­pagne élec­to­rale »

Laurent Da­ve­nas, et em­pê­cher l’ou­ver­ture d’une en­quête contre l’épouse du maire de Pa­ris, Jean Ti­be­ri. Peu re­con­nais­sant, Chi­rac ne sou­tient pas Tou­bon quand ce­lui-ci, en 2000, tente un « putsch » contre le même Ti­be­ri en vue de prendre la mai­rie.

« Caste ». De ses pre­miers pas au Pa­lais Bour­bon jus­qu’à ses fonc­tions gou­ver­ne­men­tales, Jacques Tou­bon collectionne les prises de po­si­tion que la gauche lui colle à la peau. En 1982, il vote contre la fin de la pé­na­li­sa­tion des re­la­tions ho­mo­sexuelles avec les mi­neurs de plus de 15 ans. Après l’as­saut de la grotte d’Ou­véa, où pé­ris­sent dix-neuf Ka­naks et quatre gen­darmes, Tou­bon sa­lue la « fier­té de la France ». En 1995, à peine arrivé Place Ven­dôme, il en­vi­sage d’am­nis­tier les com­man­dos an­ti-IVG. En 1996, à pro­pos du contrat d’union ci­vile entre les ho­mo­sexuels, il es­time que « l’ordre pu­blic s’y op­pose ».

Vingt ans plus tard, pour­tant, Fran­çois Hol­lande pense à lui pour suc­cé­der à Do­mi­nique Bau­dis comme Dé­fen­seur des droits. « Ils s’en­ten­daient bien, Hol­lande trou­vait chez Tou­bon une bien­veillance réelle – pas feinte en pé­riode de cam­pagne élec­to­rale » , ra­conte un proche de l’an­cien chef de l’Etat. La gauche est di­vi­sée. Une pé­ti­tion lan­cée par Ju­lien Bayou (EELV) juge que l’énarque du RPR « in­carne cette caste to­ta­le­ment dé­con­nec­tée de la so­cié­té ». « Ana­chro­nisme in­tel­lec­tuel », dé­plore alors l’in­té­res­sé.

Au­jourd’hui, ceux qui re­dou­taient que la digue des droits saute sa­luent un homme qui « in­carne » la fonction. Ca­ri­ca­tu­ral ? « Au gou­ver­ne­ment, vous n’êtes pas libre de votre pa­role, pré­cise Xa­vier Em­ma­nuel­li, secrétaire d’Etat à l’Ac­tion hu­ma­ni­taire en 1995. Au­jourd’hui, c’est un homme libre. » « On s’est ta­pé sur la gueule dans le temps, mais il s’ex­prime au­jourd’hui avec une fraî­cheur et une jeu­nesse d’es­prit ex­cep­tion­nelles, es­time Mi­chel Sa­pin. Ce sont deux pé­riodes de sa vie. Tous les êtres qui ont de l’in­té­rêt – et il en a – sont com­plexes. » Au mo­ment d’en­dos­ser le rôle, Jacques Tou­bon avait for­mu­lé un sou­hait : « Cas­ser l’in­dif­fé­rence qui gagne notre so­cié­té. » Lui, en tout cas, ne laisse per­sonne in­dif­fé­rent.

SIPA PRESS

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