« Sur les ré­seaux so­ciaux, les sources sont en­core plus tra­fi­quées et ma­ni­pu­lées »

Franck An­nese (So Press) : « Il faut que les jeunes ap­prennent à lire la presse, car lire des ar­ticles, c’est s’in­for­mer mais aus­si com­prendre une ar­ti­cu­la­tion de pen­sée »

L'Opinion - - The Wall Street Journal & L'opnion - In­ter­view Cy­ril La­car­rière @cy_­la­car­riere

Franck An­nese est un jeune pa­tron de presse, 41 ans cette an­née. Son groupe, So Press, ins­tal­lé dans le XIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, fait par­tie des plus dy­na­miques du sec­teur. Bien an­cré sur les édi­tions pa­pier de ses pu­bli­ca­tions, il doit main­te­nant réus­sir à s’im­plan­ter sur le nu­mé­rique.

L’édu­ca­tion aux mé­dias est un des su­jets du mo­ment. Se­lon vous, quel rôle doit jouer de la presse ?

Le pro­blème des mé­dias, c’est que le temps de tra­vail pour ob­te­nir une in­for­ma­tion s’est rac­cour­ci. Dès qu’il se passe quelque chose, ce­la ap­pa­raît sur notre iP­hone, mais en ver­sion ré­su­mée et re­ma­niée, qui fait qu’à la fin, le lec­teur n’a même plus une in­for­ma­tion mais quelques bribes, par­fois dé­tour­nées de leur vé­ri­té pre­mière. La course à la ra­pi­di­té nuit énor­mé­ment à notre mé­tier et ex­plique en par­tie la dé­fiance vis-à-vis des mé­dias. L’autre rai­son à ce­la est leur sou­mis­sion aux pou­voirs po­li­tiques ou éco­no­miques. Si on y re­garde de près, la plu­part des jour­na­listes tra­vaillent de ma­nière in­dé­pen­dante mais il existe un soup­çon. C’est sur ces ques­tions que l’édu­ca­tion doit se faire : com­prendre la ma­nière dont une in­for­ma­tion est ob­te­nue et vé­ri­fiée, comment les mé­dias se fa­briquent et ap­prendre à leur faire confiance. C’est es­sen­tiel parce que pen­ser que l’in­for­ma­tion est meilleure sur les ré­seaux so­ciaux, que tout le monde est un mé­dia et que tout un cha­cun peut vé­hi­cu­ler une in­fo, c’est en­core plus faux ! C’est tout le pa­ra­doxe de notre époque : les gens se disent que pour contrer le sys­tème qui tente de les pol­luer avec une in­for­ma­tion in­féo­dée et ma­ni­pu­lée, il est pré­fé­rable de se ren­sei­gner sur d’autres sup­ports. Et comme il n’y a pas le « S » du sys­tème qui plane au- des­sus de leur tête, ces sources pa­raissent cré­dibles, mais elles sont en­core plus tra­fi­quées et ma­ni­pu­lées. Il faut donc que, dès l’école, nous ap­pre­nions aux plus jeunes à maî­tri­ser les mé­dias et à faire le tri. C’est de­ve­nu fon­da­men­tal, plus que de faire une loi sur les fake news.

Quelle doit être la place de So Press dans tout ce­la ?

Pour com­men­cer, nous ne de­vons pas faire d’er­reur. En­suite, à nous d’es­sayer d’exis­ter et d’avoir des lec­teurs. En re­vanche, je ne suis pas fa­vo­rable à trop de com­mu­ni­ca­tion sur le cré­neau « nous ne sommes pas in­féo­dés au sys­tème », la stra­té­gie que s’était choi­si Eb­do à son lan­ce­ment. Elle n’était pas idiote parce qu’elle cor­res­pond à une ten­dance lourde de la so­cié­té, mais à titre per­son­nel je ne me sen­ti­rais pas de l’as­su­mer. Il se­rait faux de dire que nous ne vou­lons pas de pu­bli­ci­té ou que nous ne connais­sons pas un­tel ou un­tel, mais tout ce­la ne nous em­pêche pas d’être ob­jec­tifs et im­par­tiaux.

Pour­quoi dites-vous qu’une loi sur les fausses nou­velles est in­utile ?

Si nous vou­lons lut­ter contre les fake news, il faut faire en sorte que les gens lisent des mé­dias cré­dibles et ar­rêtent de s’in­for­mer uni­que­ment avec BFMTV. Je ne les ac­cuse pas de dif­fu­ser des men­songes car ce qu’ils disent est ra­re­ment faux mais c’est sou­vent in­com­plet : la chaîne dif­fuse l’in­for­ma­tion pre­mière, la plus brute et le plus ra­pi­de­ment pos­sible. Ce­la n’aide pas à com­prendre ou à creu­ser un phé­no­mène. Il faut que les jeunes ap­prennent à lire car lire des ar­ticles, c’est s’in­for­mer mais aus­si com­prendre une ar­ti­cu­la­tion de pen­sée. Nous ten­dons vers la sim­pli­fi­ca­tion parce que nous sommes hu­mains, mais il n’est pas pos­sible de tou­jours flat­ter nos plus bas ins­tincts.

L’in­ter­view est l’un des exer­cices em­blé­ma­tiques de vos titres. A-t-elle en­core un in­té­rêt à l’heure où la re­lec­ture res­semble de plus en plus à de la ré­écri­ture ?

Si nous, jour­na­listes, nous sommes bons, oui ce­la a du sens. Je n’ai rien contre une re­lec­ture mais si l’in­ter­lo­cu­teur veut ré­écrire, là, oui, j’ai un sou­ci. Je me suis ac­cro­ché avec le ser­vice de presse d’Em­ma­nuel Ma­cron qui vou­lait ré­écrire une in­ter­view don­née à So­cie­ty sur l’Afrique. Naï­ve­ment, j’ai pen­sé qu’il ne s’agis­sait que d’une re­lec­ture mais ils m’ont ré­pon­du cette phrase folle : « Si tu crois que l’in­ter­view de trois heures pa­rue dans Le Point cor­res­pond aux trois heures d’en­tre­tien, tu te trompes ». Or ce n’est pas moi qui me trompe mais Le Point, j’ai donc ré­tor­qué que les choses se­raient dif­fé­rentes avec nous. Lui est pré­sident de la Ré­pu­blique et moi ré­dac­teur en chef, cha­cun sa place. Au bout du compte, nous avons pu­blié ce que nous vou­lions et son ser­vice de presse nous a fait sa­voir que nous n’au­rions plus d’in­ter­view de Ma­cron du­rant le quin­quen­nat. Tant pis même si, au fond, je crois qu’il ar­ri­ve­ra un mo­ment où il se­ra dans leur in­té­rêt de com­mu­ni­quer dans un ma­ga­zine comme So­cie­ty. Je pense que c’est contre-pro­duc­tif pour tout le monde de ré­écrire les in­ter­views et à chaque fois que nous sommes pas­sés en force, les gens ne l’ont pas re­gret­té. Ni Fran­çois Fillon ni la pré­si­dente de France Té­lés… ou en tout cas, ils ne me l’ont ja­mais dit.

Del­phine Er­notte a pour­tant été beau­coup cri­ti­quée sur le ton de cette in­ter­view, où elle « co­gnait » no­tam­ment sur Pu­ja­das, Bol­lo­ré ou Ha­nou­na…

En al­lant à ce ren­dez-vous, je m’at­ten­dais à voir une femme gla­çante, re­lou (sic) et mé­chante. J’en suis res­sor­ti en ayant ren­con­tré une per­sonne dé­com­plexée, as­sez gen­tille et qui dé­fend son point de vue. Avec ma grille de lec­ture, je trouve que cette in­ter­view est bien mais, en ef­fet, elle n’est pas des­ti­née à sa­tis­faire la com­mu­ni­ca­tion in­terne de France Té­lé­vi­sions ou à plaire au pe­tit monde mé­dia­ti­co-po­li­tique. Alors, quand la di­rec­trice de la com­mu­ni­ca­tion de France Té­lés m’ap­pelle à 2 heures du ma­tin pour me dire que Del­phine Er­notte ne veut pas que nous pu­bliions l’in­ter­view, je lui ré­ponds que c’est mal me connaître que de croire que nous avons pas­sé deux heures avec sa pa­tronne pour rien. Je suis per­sua­dé que, non seule­ment cet en­tre­tien ne l’a pas des­ser- vie, mais qu’il l’a ren­due plus sym­pa­thique aux yeux de beau­coup de gens. Ce­la ne veut pas dire que je ne veux pas être conci­liant. S’il y a des choses ob­jec­ti­ve­ment com­pli­quées pour des rai­sons po­li­tiques, nous pou­vons tou­jours dis­cu­ter mais je ne ré­écris pas une in­ter­view et je ne fais pas de com­mu­ni­ca­tion. En­core une fois, c’est une ques­tion d’édu­ca­tion. Nous avons été obli­gés de faire des ef­forts, par­fois épui­sants et que je n’es­ti­mais pas utiles, pour la pre­mière in­ter­view de Fran­çois Fillon. Son équipe nous rap­pe­lait toutes les deux se­condes pour chan­ger quelque chose, c’est fou ! J’ai dû un peu les vio­len­ter parce qu’ils avaient de mau­vaises ha­bi­tudes, mais main­te­nant ça va, parce que les po­li­tiques ont com­pris et savent à quoi s’en te­nir.

Votre groupe n’est pas très ac­tif sur les ré­seaux so­ciaux, quel est votre rap­port à ces pla­te­formes ?

Je di­rais qu’elles ne servent à rien si nous n’avons rien à vendre avec. A part So Foot, dont la page Fa­ce­book fait of­fice de mi­ni-site, rien n’est vrai­ment dé­ve­lop­pé chez nous. A quoi bon avoir un compte Twit­ter très so­phis­ti­qué si ce­la ne draine pas de tra­fic ? Par ailleurs, je me mé­fie beau­coup des bu­si­ness ul­tra- dé­pen­dants de Fa­ce­book ou d’un opé­ra­teur en par­ti­cu­lier, parce que c’est quelque chose que nous ne maî­tri­sons pas. De la même ma­nière que nous n’avons pas un ac­tion­naire qui peut nous dé­bran­cher du jour au len­de­main, j’aime l’idée que per­sonne ne puisse nous ar­rê­ter sans que nous l’ayons choi­si.

Pour­quoi alors avoir choi­si d’in­ves­tir sur Snap­chat en in­té­grant l’offre Dis­co­ver ?

Nous avons com­men­cé par créer So­cie­ty en nous di­sant que la di­gi­ta­li­sa­tion se fe­rait pe­tit à pe­tit. Le site que nous vou­lons faire coûte très cher et nous n’avons pas en­core les moyens de le fi­nan­cer. Nous avons pro­cé­dé de la même ma­nière avec So Foot dont le site m’au­ra fait perdre 30 000 eu­ros par mois pen­dant neuf ans avant de de­ve­nir ren­table. Il faut donc y al­ler dou­ce­ment, sans nous rui­ner. Avec Snap­chat, nous n’avons pas à cons­truire une au­dience car elle est dé­jà là et qu’il suf­fit de la cap­ter. Ce­la re­pré­sente une im­por­tante source d’éco­no­mies pour nous. L’autre avan­tage, c’est que sur Dis­co­ver, nous pou­vons conti­nuer notre lo­gique de ra­con­ter des his­toires mais de ma­nière dif­fé­rente. Une bonne ma­nière de nous tes­ter à la fois vis-à-vis de l’ex­té­rieur mais éga­le­ment en in­terne.

Et donc, quel bi­lan faites-vous de ce par­te­na­riat ?

C’est chouette et ri­go­lo. D’après les chiffres que Snap­chat nous four­nit, un mil­lion et de­mi de per­sonnes re­gardent nos sto­ries chaque se­maine. C’est fou ! S’il y avait au­tant de lec­teurs de So­cie­ty, on le sau­rait ! Mais plus que les chiffres, c’est ce que nous y fai­sons qui me plaît. Comme lorsque nous avons com­men­cé à tra­vailler avec Brut pour sa dé­cli­nai­son sports, nous ne pen­sions pas réus­sir parce que la ré­dac­tion se di­sait que notre mé­tier c’est d’écrire 20 000 signes sur le Ni­ca­ra­gua. Je leur ai ré­pon­du qu’il fal­lait es­sayer et fi­na­le­ment, tout le monde s’est pris au jeu. Snap­chat, comme Brut ou la réa­li­sa­tion de do­cu­men­taires, me per­met de dés­in­hi­ber les équipes et de leur mon­trer qu’elles peuvent faire de très belles choses. Le frein cultu­rel existe de moins en moins grâce à ces ini­tia­tives réus­sies. Il faut main­te­nant veiller à ce que les sa­voirs se trans­mettent entre nous.

« Je me mé­fie beau­coup des bu­si­ness ul­tra-dé­pen­dants de Fa­ce­book ou d’un opé­ra­teur en par­ti­cu­lier, parce que c’est quelque chose que nous ne maî­tri­sons pas »

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