Mid­terms: l’épreuve de vé­ri­té pour Fa­ce­book

A un mois des élec­tions amé­ri­caines de mi-man­dat, Fa­ce­book teste ce week-end, lors du 1er tour de la pré­si­den­tielle bré­si­lienne, sa « war room » mise sur pied pour dé­tec­ter fake news et faux comptes

L'Opinion - - La Une - Cy­ril La­car­rière

Deux ans après l’élec­tion sur­prise de Do­nald Trump, le scru­tin de mi-man­dat qui re­nou­vel­le­ra le 6 no­vembre un tiers des sièges du Sé­nat et l’in­té­gra­li­té de la Chambre des re­pré­sen­tants. Il s’an­nonce très im­por­tant pour la po­li­tique amé­ri­caine, mais aus­si pour la fa­çon dont les ré­seaux so­ciaux, Fa­ce­book, Twit­ter et YouTube en tête, pour­raient être uti­li­sés pour ma­ni­pu­ler le choix des élec­teurs. Se­coués par l’émer­gence des fake news lors de la pré­si­den­tielle de 2016 qu’ils n’avaient pas su en­rayer, les di­ri­geants de la Si­li­con Val­ley savent ce ren­dez-vous dé­ci­sif. LA RÉUNION se dé­roule le ven­dre­di 24 août, dans le centre-ville de San Fran­cis­co. Une dou­zaine de di­ri­geants de la Si­li­con Val­ley se re­trouvent au QG de Twit­ter pour dis­cu­ter des mid­terms – les élec­tions de mi-man­dat – qui se dé­rou­le­ront le 6 no­vembre. Au me­nu : la sé­cu­ri­sa­tion des pla­te­formes pour em­pê­cher toute in­gé­rence étran­gère. Au­tour de la table, les res­pon­sables de la sé­cu­ri­té de Fa­ce­book, Google, Mi­cro­soft ou en­core Snap­chat. Un ren­dez-vous entre géants de l’In­ter­net par­ti­cu­liè­re­ment rare, or­ga- ni­sé dans le plus grand se­cret et ré­vé­lé par le site amé­ri­cain BuzzFeed. L’heure est à la mo­bi­li­sa­tion.

Deux chiffres de l’ins­ti­tut Pew Re­search Cen­ter (PwC) illus­trent la dif­fi­cul­té des dé­bats du mo­ment : deux tiers des Amé­ri­cains s’in­forment au moins oc­ca­sion­nel­le­ment par l’in­ter­mé­diaire des ré­seaux so­ciaux alors que plus de la moi­tié des per­sonnes in­ter­ro­gées (57 %) es­timent que ce qu’ils y trouvent pro­vient de sources « en bonne par­tie in­exactes ». Au diable la schi­zo­phré­nie ! Les Amé­ri­cains ont bien fait de ces pla­te­formes un lieu d’en­jeux dé­mo­cra­tiques à haut risque.

Mark Zu­cker­berg semble avoir bien com­pris sa res­pon­sa­bi­li­té. Après avoir nié l’im­por­tance du phé­no­mène, le PDG de Fa­ce­book mène ces der­nières se­maines une in­tense cam­pagne de com­mu­ni­ca­tion. Par le biais d’une tri­bune dans le Wa­shing­ton Post dé­but sep­tembre ou de notes de blog, il in­siste sur l’im­por­tance du pro­chain scru­tin et sur le tra­vail de ses équipes pour se pré­mu­nir contre de nou­velles in­gé­rences étran­gères. « Notre res­pon­sa­bi­li­té est d’am­pli­fier le bon et d’at­té­nuer le mau­vais », écrit Zu­cker­berg dans le quo­ti­dien lu par tout le Ca­pi­tole. Au coeur de cette lutte, les faux comptes qui pul­lulent et pol­luent les fils d’ac­tua­li­té des uti­li­sa­teurs. 583 mil­lions ont été sup­pri­més au cours du seul pre­mier tri­mestre de 2018 !

Salle de crise. Des pré­cau­tions qui ne ras­surent pas vrai­ment Eric Ro­sen­bach, ex-se­cré­taire gé­né­ral du mi­nistre de la

Dé­fense amé­ri­cain. Dans un en­tre­tien au site Re­code, il dit craindre que « les Russes et peu­têtre même les Ira­niens se pré­parent à pas­ser une étape sup­plé­men­taire dans la guerre de l’in­for­ma­tion au mo­ment où les can­di­dats se­ront le plus vul­né­rables dans les Etats clés. Une se­maine ou deux avant les mid­terms, ils inon­de­ront In­ter­net en uti­li­sant Twit­ter et Fa­ce­book ». Pour faire face à cette éven­tua­li­té, l’en­tre­prise de Zu­cker­berg a mo­bi­li­sé 300 per­sonnes pour mettre sur pied une « war room », opé­ra­tion­nelle de­puis la fin sep­tembre.

Vingt sa­la­riés y sont af­fec­tés à plein-temps pour re­pé­rer la dés­in­for­ma­tion, les fausses nou­velles et sup­pri­mer les faux comptes qui ten­te­raient d’in­fluen­cer les élec­teurs. Une mo­bi­li­sa­tion en vue du scru­tin amé­ri­cain de no­vembre qui se­ra tes­tée gran­deur na­ture dès ce week-end lors du 1er tour de la pré­si­den­tielle bré­si­lienne et se­ra tou­jours ef­fec­tive lors des eu­ro­péennes en mai. « C’est le plus im­por­tant chan­ge­ment de Fa­ce­book de­puis notre ré­orien­ta­tion de l’or­di­na­teur vers le mo­bile », a ex­pli­qué Sa­midh Cha­kra­bar­ti, le res­pon­sable de la team élec­tions et en­ga­ge­ment ci­vique, au New York Times.

Pas de salle de crise en re­vanche chez Twit­ter. A l’ins­tar de son PDG, Jack Dor­sey, moins ex­po­sé que Mark Zu­cker­berg, le site de mi­cro­blog­ging laisse vo­lon­tiers le de­vant de la scène

L’en­ga­ge­ment (j’aime, com­men­taires, par­tage) des uti­li­sa­teurs vis-à-vis des fausses in­for­ma­tions a été ré­duit de moi­tié en presque deux ans

à Fa­ce­book. L’at­ti­tude de Dor­sey lors de son au­di­tion au Sé­nat dé­but sep­tembre mon­trait bien comment se ré­par­tissent les rôles dans cette af­faire. Très en re­trait par rap­port à She­ryl Sand­berg, la nu­mé­ro deux de Fa­ce­book, le vi­sage fer­mé et peu di­sert, Dor­sey s’était ef­for­cé de ré­pondre le plus pré­ci­sé­ment pos­sible à la com­mis­sion d’en­quête en veillant à ne ja­mais trop en faire. S’il était ob­ser­vé par ses in­ter­ro­ga­teurs, qui le re­ce­vaient pour la pre­mière fois, il était aus­si at­ten­du par la salle d’au­di­tion où se trou­vait Alex Jones, le po­lé­miste d’ex­trême droite, à la tête du site conspi­ra­tion­niste In­foWars – il avait an­non­cé son in­ten­tion de per­tur­ber la séance pour de­man­der des comptes à Jack Dor­sey. Si l’ordre a fi­na­le­ment ré­gné, le cas d’In­foWars fait dé­sor­mais fi­gure d’exemple pour les pros et an­ti ré­seaux so­ciaux.

Op­pres­seurs. Un temps consi­dé­ré comme in­tou­chable au mo­tif de dé­fense de la li­ber­té d’ex­pres­sion, les pages et comptes du site et de son fon­da­teur ont été sup­pri­més des prin­ci­paux mé­dias so­ciaux après des mois de pres­sion. Une me­sure ex­trême que les di­ri­geants de la Si­li­con Val­ley ont long­temps re­fu­sé d’en­vi­sa­ger. En juillet, un di­ri­geant de Fa­ce­book bot­tait en­core en touche à ce su­jet : « Nous ne sup­pri­mons pas les fake news. » Une po­si­tion im­pos­sible à te­nir. Fa­ce­book, comme YouTube et Apple ont re­vu leur co­pie et sup­pri­mé toute pré­sence de Jones et d’In­foWars of­fi­ciel­le­ment pour « non-res­pect de leur ré­gle­men­ta­tion ». Plus pa­tient, Twit­ter a fi­ni par suivre la même voie à quelques en­ca­blures d’un scru­tin ô com­bien im­por­tant.

Pur op­por­tu­nisme, semble dire An­ge­lo Ca­ru­sone, pré­sident de Me­dia Mat­ters for Ame­ri­ca, un site de fact-che­cking : « Twit­ter n’a banni Alex Jones que pour sau­ver la face. Ce n’est que lorsque Jack Dor­sey s’est re­trou­vé face à face avec lui qu’il l’a écar­té de la pla­te­forme, ce qui pose des ques­tions sur la ma­nière dont Twit­ter fait res­pec­ter ses condi­tions d’uti­li­sa­tion. » De la cen­sure pure et simple es­time de son cô­té le conspi­ra­tion­niste amé­ri­cain, trop heu­reux d’en­dos­ser le rôle de vic­time et d’ac­cu­ser ces pla­te­formes d’être des « op­pres­seurs mon­dia­listes ». Il sem­ble­rait pour­tant que les ac­tions prises de­puis no­vembre 2016 ne soient pas to­ta­le­ment vaines.

Se­lon une étude des uni­ver­si­tés de Stan­ford et de New York, l’en­ga­ge­ment des uti­li­sa­teurs ( j’aime, com­men­taires, par­tage) de Fa­ce­book vis-à-vis des fausses in­for­ma­tions a été ré­duit de moi­tié en presque deux ans. Un ré­sul­tat en­cou­ra­geant. Il tend à va­li­der les dis­cours ras­su­rants de Zu­cker­berg et de son équipe, même si c’est tou­jours sur ce ré­seau so­cial que tran­sitent les plus gros vo­lumes de fake news.

L’échéance du 6 no­vembre de­vra ap­por­ter des ga­ran­ties en­core plus claires sous peine de sanc­tions. Le site amé­ri­cain Axios s’est pro­cu­ré un do­cu­ment de tra­vail d’élus dé­mo­crates vi­sant à en­ca­drer plus fer­me­ment les pla­te­formes. Une me­sure no­tam­ment pré­co­nise de les rendre res­pon­sables de tout conte­nu « dif­fa­ma­toire, s’in­gé­rant dans la vie pri­vée, ou ré­vé­lant pu­bli­que­ment des don­nées pri­vées ». Tout ce que veulent évi­ter les mé­dias so­ciaux, sou­cieux de conser­ver leur sta­tut d’hé­ber­geur. A eux de faire leurs preuves.

KAK

SI­PA PRESS

She­ryl Sand­berg, nu­mé­ro deux de Fa­ce­book, et Jack Dor­sey, PDG de Twit­ter, lors de leur au­di­tion de­vant le Sé­nat amé­ri­cain.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.