Gou­rou des mar­chés un jour, gou­rou des mar­chés tou­jours?

L'Opinion - - 7 Menaces Sur La Croissance Mondiale - Mu­riel Motte @mu­riel­motte

« MON IN­QUIÉ­TUDE AU­JOURD’HUI est que l’ex­plo­sion de la bulle im­mo­bi­lière, que nous n’avons pas en­core vue, va pro­vo­quer des pro­blèmes ban­caires sys­té­miques plus larges. Ce­la va com­men­cer par les cré­dits sub­primes, qui souffrent dé­jà de la hausse des dé­fauts et des sai­sies, et se pro­pa­ger en­suite à l’en­semble des banques et du sys­tème fi­nan­cier de ce pays. » Ain­si par­lait Nou­riel Rou­bi­ni dans un dis­cours très étayé au Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal, en sep­tembre 2006. Deux ans avant la faillite de Leh­man Bro­thers, l’éco­no­miste dé­cri­vait l’en­chaî­ne­ment de la ré­ces­sion qui se pro­fi­lait aux Etats-Unis. La réa­li­té a dé­pas­sé la fic­tion puisque, con­trai­re­ment à ses at­tentes, la ré­ces­sion fut mon­diale. Mais ce dis­cours pro­phé­tique va­lu au pro­fes­seur Rou­bi­ni le sur­nom de Dr Doom (« M. Ca­tas­trophe ») et le sta­tut de gou­rou.

A prio­ri, ses der­nières pré­vi­sions ont de quoi in­quié­ter. « D’ici à 2020, les condi­tions ten­dront vers une crise fi­nan­cière sui­vie d’une ré­ces­sion mon­diale », pro­phé­tise-t-il dans Les Echos, en lis­tant les cinq failles éco­no­miques de la pla­nète : les Etats-Unis croissent au-des­sus de leur po­ten­tiel, ce n’est pas te­nable ; les pres­sions in­fla­tion­nistes vont faire re­mon­ter les taux d’in­té­rêt ; les ten­sions com­mer­ciales freinent la crois­sance mon­diale ; le po­pu­lisme risque d’en­gen­drer une dy­na­mique de dette in­te­nable. En cas de ré­ces­sion, Rome et d’autres pays « pour­raient quit­ter pu­re­ment et sim­ple­ment la zone eu­ro », pré­vient-il. En­fin, les dettes pu­bliques et Wall Street valent au­jourd’hui trop cher.

Sa le­çon d’éco­no­mie n’au­ra pas, cette fois, la même por­tée. D’une part, ses ar­gu­ments ne sur­prennent per­sonne. Eco­no­mistes et stra­té­gistes pointent ré­gu­liè­re­ment la cher­té des ac­tifs fi­nan­ciers, les fra­gi­li­tés liées au sur­en­det­te­ment mon­dial et les dan­gers du pro­tec­tion­nisme. D’autre part, le gou­rou n’est pas in­faillible. Ce que sou­lignent ré­gu­liè­re­ment les mé­dias amé­ri­cains de­puis qu’en mars 2009, Nou­riel Rou­bi­ni an­non­çait la pour­suite de la ré­ces­sion et de la chute de Wall Street, alors que la Bourse était dé­jà en­ga­gée dans un cycle de hausse his­to­rique… qui dure en­core au­jourd’hui.

« Bea­rish ». Si, de­puis dix ans, Dr Doom a ré­gu­liè­re­ment été vic­time de son tro­pisme bais­sier, pour Ab­by Co­hen ce fut le contraire. Cette pé­da­gogue des mar­chés, qui prit sa re­traite l’an der­nier après vingt-huit ans chez Gold­man Sachs, fut une ir­ré­duc­tible op­ti­miste. Et une vé­ri­table star. A la fin des an­nées 1990, le ma­ga­zine Smart Mo­ney la dé­crit comme « la stra­té­giste la plus constam­ment exacte » de toutes les grandes firmes de Wall Street. Son in­fluence est telle qu’un jour de no­vembre 1996, la ru­meur qu’Ab­by Co­hen est de­ve­nue « bea­rish » (bais­sière) suf­fit à faire perdre 50 points à l’in­dice Dow Jones. Une conférence té­lé­pho­nique de mise au point est alors or­ga­ni­sée par la gou­rou : elle n’a pas chan­gé d’avis. L’his­toire veut que la séance se ter­mine alors en hausse. Mais le mythe s’ef­fondre avec le mar­ché, en 2008. Les pre­miers cra­que­ments des sub­primes n’ébranlent pas la pa­pesse de Gold­man Sachs, son ob­jec­tif est de 1 675 points pour le S&P 500. L’in­dice ter­mi­ne­ra l’an­née 46 % plus bas, à 903 points !

Au pan­théon des idoles dé­chues, Bill Gross tient aus­si son rang. « The bond king » fut, chez Pim­co, le gé­rant très scru­té du plus gros fonds obli­ga­taire de la pla­nète, avec plus de 240 mil­liards de dol­lars d’ac­tifs. Il a presque tout bon jus­qu’à la grande ré­ces­sion de 2008-2009, mais l’en­vi­ron­ne­ment post-crise des sub­primes le dé­sta­bi­lise com­plè­te­ment. Dé­but 2011, il juge que le cycle his­to­rique de baisse des taux amé­ri­cains est ar­ri­vé à son terme. La dette à dix ans vaut alors au­tour de 3,4 %. Dé­jouant le pro­nos­tic du « roi des obligs », elle tombe à 1,32 % en juin 2016 – mais à l’époque Bill Gross a dé­jà quit­té Pim­co de­puis près de deux ans…

Im­pos­sible d’avoir tou­jours rai­son. Cer­tains ga­gnèrent et per­dirent tour à tour des for­tunes sur des coups de mar­ché, ce fut le cas de George So­ros. D’autres conti­nuent d’ins­pi­rer les jeunes gé­né­ra­tions, tel le fi­nan­cier mil­liar­daire John Paul­son dont les dé­ci­sions d’in­ves­tis­se­ment sont dé­taillées sur le bien nom­mé site Gu­ru­fo­cus.

Que pense de tout ce­la Ro­bert Shil­ler, qui avait si bien vu ve­nir la cor­rec­tion des « dot­com » en 2000 et la chute de l’im­mo­bi­lier sui­vie d’une « pa­nique fi­nan­cière » en 2007 ? Le prix No­bel d’éco­no­mie 2013 an­ti­cipe des temps plus dif­fi­ciles à Wall Street, avec des ren­de­ments net­te­ment plus bas que ceux aux­quels les in­ves­tis­seurs sont ha­bi­tués de­puis neuf ans. « Je n’an­nonce pas de krach », a-t-il pré­ci­sé le mois der­nier. Pour­vu qu’il n’ait pas per­du la main.

SIPA PRESS

Sur­nom­mé Dr Doom(« M. Ca­tas­trophe »), Nou­riel Rou­bi­ni avait pré­dit en 2006 la crise fi­nan­cière qui al­lait écla­ter deux ans plus tard.

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