Le­çon pour l’Eu­rope du vo­lon­ta­risme de Trump

L'Opinion - - 7 Menaces Sur La Croissance Mondiale - Eric Le Bou­cher t @EricLeBou­cher

QUAND ON VEUT ON PEUT. Il est des res­pon­sables po­li­tiques qui clament que la vo­lon­té peut dé­pla­cer les mon­tagnes. Ils se nomment vo­lon­ta­ristes et ils ac­cusent les réa­listes de se cou­cher trop vite, de man­quer de poigne et de cou­rage. Ils en ap­pellent aux Grands Hommes et mo­bi­lisent les foules sous l’éten­dard de l’am­bi­tion.

En face, les so­ciaux-dé­mo­crates, sous toutes leurs cou­leurs (li­bé­raux-so­ciaux, dé­mo­crates-chré­tiens, cen­tristes…), ont du mal à ré­sis­ter. Ce sont des réa­listes qui, par dé­fi­ni­tion, croient aux com­pro­mis. Les vo­lon­ta­ristes les bous­culent en mon­trant que ces « com­pro­mis », l’al­ter­nance gauche-droite, l’Eu­rope, le mul­ti­la­té­ra­lisme, sont en­glués. Les « gens » vont mal, il est temps de faire preuve, en­fin, de vo­lon­té.

Il est beau­coup d’ex­pé­riences de vo­lon­ta­risme en cours mais pre­nons-en trois : le Brexit, le nou­veau gou­ver­ne­ment ita­lien et Do­nald Trump. Sans au­cun doute, on ne dé­place pas les mon­tagnes en un quart d’heure, il faut don­ner un peu de temps pour ju­ger s’ils se­ront Au­guste ou Né­ron. Mais il n’est pas in­ter­dit de faire un point de si­tua­tion.

Le Brexit ne plaide pas en leur fa­veur. Il donne au contraire à voir le triomphe du vo­lon­ta­risme in­éclai­ré, au­tre­ment dit de la bê­tise. Le Royaume-Uni, qui avait mis fi­na­le­ment la main sur l’Union eu­ro­péenne, qui avait fait de la Com­mis­sion sa chose, qui avait conduit l’élar­gis­se­ment et tué l’ap­pro­fon­dis­se­ment, n’a rien trou­vé de mieux que de quit­ter le na­vire et la barre du na­vire. L’idée des brexi­ters est que, re­de­ve­nue maître de son des­tin, le Royaume-Uni, avec son gé­nie et ses charges so­ciales ré­duites, va pou­voir de­ve­nir ul­tra­com­pé­ti­tif. Puis, pas­sant des ac­cords com­mer­ciaux plus avan­ta­geux que ceux si­gnés par l’Union, se trans­for­mer en un grand Hong-Kong, bé­né­fi­ciant de tous les avan­tages d’être l’amie com­mer­çante aux portes des trois em­pires : l’Eu­rope par la géo­gra­phie, les Etats-Unis par l’his­toire et la Chine par la fi­nance.

Naufrage bri­tan­nique. Le conte de fées s’est bri­sé sur la vo­lon­té plus ferme que pré­vu des Eu­ro­péens res­sou­dés. Le Royaume-Uni ne trouve pas les moyens d’être de­hors sans perdre les bé­né­fices d’être de­dans. Un ac­cord « Ca­na­da + », disent les hard-brexi­ters en ré­fé­rence au ré­cent trai­té si­gné. Mais au nom de quoi Bruxelles leur don­ne­rait un « + » ? Le dé­bat au­rait pu naître au sein de l’Union mais il n’existe pas – hé­las à mes yeux – pour sa­voir s’il ne fal­lait pas concé­der un pe­tit as­sou­plis­se­ment à Londres pour en conser­ver la pré­sence en notre sein. Mais non, ce dé­bat ne s’est pas ou­vert. Il faut y voir le signe que le sort de la Grande-Bretagne ne compte plus vrai­ment. En outre, la ques­tion de la fron­tière entre les deux Ir­lande est un casse-tête au­quel les idéa­listes n’avaient pas pen­sé une se­conde.

Le vo­lon­ta­risme de l’in­dé­pen­dance re­pose sur une ana­lyse fausse de l’Union, beau­coup plus fa­vo­rable aux Bri­tan­niques que ne le di­saient les ta­bloïds, et une ana­lyse fausse du monde : dans l’ère pré­sente de guerre éco­no­mique, le Royaume-Uni ne peut pas être l’ami spé­cial, choyé par les trois géants. Un trai­té com­mer­cial est un com­pro­mis dont la qua­li­té des termes dé­pend de votre force, de votre taille. La grande Union eu­ro­péenne ga­gne­ra tou­jours « + » qu’une pe­tite île eu­ro­péenne. Les An­glais, la tête éven­tée par les ta­bloïds et les idéa­listes, ont plon­gé. Et les voi­là nau­fra­gés.

Les Ita­liens ne sont qu’au dé­but du pro­ces­sus de des­sille­ment. Le vo­lon­ta­risme des po­pu­listes trans­al­pins, la Ligue et le Mou­ve­ment 5 Etoiles, est du même type que ce­lui des Brexi­ters. Pour les

Au pire, le pro­blème de l’Ita­lie de­vien­dra ce­lui de la zone eu­ro et, à cause de la taille du pays, il fau­dra d’une fa­çon ou d’une autre mu­tua­li­ser les dettes. Le vo­lon­ta­risme consiste en clair à for­cer l’Al­le­magne. Ça passe ou ça casse. L’Union plie ou ex­plose

Pour les An­glais, on peut être de­hors avec tous les avan­tages du de­dans; pour les Ita­liens, on peut être de­dans sans les contraintes du de­dans

An­glais, on peut être de­hors avec tous les avan­tages du de­dans ; pour les Ita­liens, on peut être de­dans sans les contraintes du de­dans. On garde l’eu­ro, on jette les règles bud­gé­taires. Cette po­si­tion est très clas­sique chez les an­ti-Maas­tricht qui pensent que la re­lance des dé­penses pu­bliques va ac­cé­lé­rer la crois­sance et donc se rem­bour­ser elle-même. Au pire, si ce­la n’ar­rive pas, le pro­blème de­vien­dra ce­lui de la zone eu­ro et, à cause de la taille de l’Ita­lie, il fau­dra alors d’une fa­çon ou d’une autre mu­tua­li­ser les dettes. Le vo­lon­ta­risme consiste en clair à for­cer l’Al­le­magne. Ça passe ou ça casse. L’Union plie ou ex­plose.

On ver­ra. Mais le rap­pel au réa­lisme pour­rait ve­nir plus vite que ne l’es­compte Rome. Les taux d’in­té­rêt ont crû à 3,4 % et ils viennent han­di­ca­per voire an­ni­hi­ler l’ef­fet re­lance du gou­ver­ne­ment. Les in­ves­tis­se­ments pu­blics sont né­ces­saires mais plus en­core ceux des en­tre­prises, des PMI, pour re­le­ver la pro­duc­ti­vi­té, le mal en­dé­mique ita­lien. Au­tre­ment dit, l’Ita­lie se sa­bote elle-même comme le Royaume-Uni l’a fait.

Le son des trum­pettes. Le cas Trump est dif­fé­rent, à cause de la puis­sance amé­ri­caine. Si le vo­lon­ta­risme d’un pe­tit pays fait pen­ser à ce­lui d’un gé­né­ral avec une épée de bois, il est évident que, au contraire, l’oc­cu­pant de la Mai­son Blanche a une arme qui porte. Arme ju­ri­dique, on le voit sur l’Iran avec l’ex­tra­ter­ri­to­ria­li­té du droit amé­ri­cain. Eco­no­mique, on le voit dans les né­go­cia­tions com­mer­ciales. Le vo­lon­ta­risme de Do­nald Trump a per­mis de faire plier le Mexique et le Ca­na­da pour réécrire l’Ale­na, « au pro­fit du tra­vailleur amé­ri­cain ». Des né­go­cia­tions sont ou­vertes pour obli­ger les Al­le­mands à s’oc­cu­per en­fin de leur ex­cé­dent com­mer­cial. Et, ob­jec­tif fi­nal, la Chine de­vra elle aus­si ar­rê­ter de tri­cher et de ti­rer à elle tous les avan­tages de la mon­dia­li­sa­tion. Au départ, in­cons­tant, ir­ré­flé­chi, le pré­sident amé­ri­cain montre au­jourd’hui qu’il a de la suite dans les idées et que, par son vo­lon­ta­risme, les Etats-Unis peuvent sor­tir de l’im­puis­sance pas­sive et vic­time dont au­rait fait preuve son pré­dé­ces­seur.

Quelle est la por­tée réelle des bous­cu­lades trum­piennes ? L’exa­men du nou­vel ac­cord nord-Amé­ri­cain (USMCA ou AEUMC) reste à faire mais il ap­pa­raît vite que le chan­ge­ment est bien moins fort que le son des trum­pettes. Sur les pro­duits lai­tiers, l’ou­ver­ture du mar­ché ca­na­dien est très li­mi­tée. Sur l’au­to­mo­bile, l’aug­men­ta­tion du conte­nu fait en Amé­rique du Nord pour­rait ser­vir l’em­ploi mais il ren­ché­rit les au­to­mo­biles amé­ri­caines, avec un ef­fet en­core in­con­nu sur les ventes do­mes­tiques et sur les ex­por­ta­tions. Trump a mon­tré sa force mais de­vant des pe­tits pays. Qu’en se­ra-t-il de­vant la Chine qui est son vé­ri­table ob­jec­tif ? Il a bles­sé ses par­te­naires. Avec quels al­liés peut-il af­fron­ter Pé­kin ?

La conclu­sion d’étape est que le vo­lon­ta­risme d’un pe­tit pays em­pire a toutes les chances d’échouer mais qu’un em­pire a de la force, plus qu’on pou­vait l’ima­gi­ner. On se prête à rê­ver qu’une « Eu­rope-puis­sance » l’ad­mette, s’en dote et en fasse preuve. Pas seule­ment contre le pe­tit An­glais.

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