La mar­chan­di­sa­tion mar­chan­di­sée

L'Opinion - - News - Maxime Sbai­hi

LE CONSEIL consul­ta­tif na­tio­nal d’éthique a ren­du son avis sur la ré­vi­sion de la loi de bioé­thique. Les 165 pages du rap­port passent tout en re­vue, de la cryo­con­ser­va­tion des em­bryons à la GPA. Si vous n’êtes pas en­core fa­mi­lier avec cet énième acro­nyme, il dé­fi­nit la ges­ta­tion pour au­trui, une pra­tique per­met­tant aux per­sonnes dans l’in­ca­pa­ci­té de por­ter leur propre en­fant de re­cou­rir à une femme por­teuse vo­lon­taire pour le faire.

Comme pour tout su­jet bioé­thique, le ter­rain est mi­né et les mots pié­gés. Un mot l’est en par­ti­cu­lier : la « mar­chan­di­sa­tion » du corps. C’est l’ar­gu­ment le plus ré­cur­rent dans la bouche des op­po­sants à la GPA et il n’est pas in­ha­bi­tuel de le re­trou­ver au dé­tour d’une ques­tion jour­na­lis­tique. Le La­rousse dé­fi­nit la mar­chan­di­sa­tion comme « ten­dance à ti­rer un pro­fit mer­can­tile d’une ac­ti­vi­té non mar­chande ». Si le terme fait ir­rup­tion dans la dis­cus­sion, c’est que vous ve­nez de fran­chir les pe­tits poin­tillés sé­pa­rant mo­rale et mar­ché dans la tête de votre in­ter­lo­cu­teur.

Pour ses op­po­sants à gauche, la GPA ins­tau­re­rait l’ex­ploi­ta­tion fi­nan­cière du corps de la femme. Pour ses op­po­sants à droite même ren­gaine, bien que les ré­serves soient d’abord d’ordre na­tu­ra­liste. Tous clament en choeur que le corps ne se mar­chande pas. C’est pour­tant faux, le corps se mar­chande tous les jours. N’est-il pas la prin­ci­pale source de re­ve­nue des man­ne­quins ? Que fait un ath­lète si­non ga­gner sa vie avec les per­for­mances de ses membres ? Et que dire des la­bo­ra­toires qui ré­mu­nèrent les cou­ra­geux ac­cep­tant de prê­ter leur corps à la science ? Avis aux in­té­res­sés : c’est payé jus­qu’à 4 500 eu­ros par an, net d’im­pôts.

Deux poids deux me­sures. Comme l’a fait re­mar­quer le phi­lo­sophe Ru­wen Ogien, on dit d’une femme qui se fait ré­mu­né­rer pour por­ter un en­fant qu’elle « loue son ventre », mais bi­zar­re­ment pas d’un ki­né­si­thé­ra­peute qui masse pour de l’ar­gent qu’il « loue ses mains ». Le deux poids deux me­sures ré­vèle un biais mo­ral der­rière le­quel se cache une cu­rieuse dé­fi­ni­tion de la di­gni­té hu­maine. Res­pec­ter la di­gni­té hu­maine n’est-ce pas avant tout re­con­naître sa li­ber­té à tout in­di­vi­du ? C’est par cet angle que Gé­né­ra­tion Libre, le think-tank que je di­rige, re­com­mande une lé­ga­li­sa­tion de la GPA avec un cadre as­su­rant le consen­te­ment libre et éclai­ré, dé­pour­vu d’er­reur, vio­lence ou contrainte éco­no­mique, de la femme por­teuse.

Dans son avis, le CCNE sou­ligne qu’il « reste at­ta­ché aux prin­cipes qui jus­ti­fient la pro­hi­bi­tion de la GPA, prin­cipes in­vo­qués par le lé­gis­la­teur : res­pect de la per­sonne hu­maine, re­fus de l’ex­ploi­ta­tion de la femme, re­fus de la réi­fi­ca­tion de l’en­fant, in­dis­po­ni­bi­li­té du corps hu­main et de la per­sonne hu­maine ». Pour­tant, c’est la pro­hi­bi­tion qui porte at­teinte au res­pect de la per­sonne hu­maine en pié­ti­nant sa li­ber­té. C’est la pro­hi­bi­tion qui pousse les pa­rents vers l’étran­ger, dans des pays où les femmes sont réel­le­ment ex­ploi­tées. C’est la pro­hi­bi­tion qui nuit à l’in­té­rêt su­pé­rieur de l’en­fant, d’où les condam­na­tions de la France par la Cour eu­ro­péenne des Droit de l’Homme.

N’en déplaisent aux mo­ra­li­sa­teurs de tous bords, le mar­ché de la GPA existe dé­jà en France. La pro­hi­bi­tion ré­serve ce mar­ché aux plus ai­sés et cou­ra­geux qui peuvent se per­mettre d’af­fron­ter un long par­cours du com­bat­tant. En plus d’être li­ber­ti­cide, la mo­rale des op­po­sants à la GPA les rend aveugles à l’in­jus­tice. Au lieu de ré­pé­ter mar­chan­di­sa­tion, ils de­vraient crier lé­ga­li­sa­tion. Maxime Sbai­hi est di­rec­teur gé­né­ral du think tank Gé­né­ra­tion Libre.

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