Avant de pri­va­ti­ser, cas­sons les mo­no­poles

L'Opinion - - Wauquiez Fait De L’oeil Aux Entreprises - Sé­bas­tien Laye

L’AU­TO­RI­SA­TION DON­NÉE par l’As­sem­blée na­tio­nale de cé­der la Fran­çaise des Jeux (FDJ) et Aé­ro­ports de Pa­ris (ADP) re­lance la guerre pi­cro­cho­line des

« pro » et des « an­ti » pri­va­ti­sa­tions. Ce qui frappe, pour­tant, c’est da­van­tage l’im­pré­pa­ra­tion de l’exé­cu­tif – comme tant d’autres avant lui… In­ca­pable de lan­cer une vé­ri­table ré­forme de l’Etat, qui seule dé­ga­ge­rait d’au­then­tiques marges de ma­noeuvre bud­gé­taires, il se trouve ac­cu­lé à em­ployer un ex­pé­dient bud­gé­taire usé jus­qu’à la corde : la vente de bi­joux de fa­mille. Sans au­cune ré­flexion stra­té­gique préa­lable.

Les li­bé­raux et les en­tre­pre­neurs ont pour cou­tume de dé­fendre les pri­va­ti­sa­tions au nom d’un rai­son­ne­ment simple : le pri­vé se­rait plus ef­fi­cace que le pu­blic pour four­nir ces biens et ces ser­vices, à un moindre coût et à une meilleure qua­li­té. Cet ar­gu­ment jus­ti­fie les de­mandes de pri­va­ti­sa­tion du cor­tège d’en­tre­prises pu­bliques en France, re­pré­sen­tant en­core une va­leur nette comp­table de 100 mil­liards d’eu­ros.

On ne sau­rait nier sa per­ti­nence mais il fait trop vite fi de la ques­tion de la concur­rence. Si les en­tre­prises pri­vées fonc­tionnent en gé­né­ral mieux que les pu­bliques, c’est parce que les pro­prié­taires pri­vés s’y font concur­rence. Frie­drich Hayek pré­co­ni­sait de par­ler de « pro­prié­té plu­rielle » plu­tôt que « pri­vée » car le grand en­jeu en la ma­tière n’est pas tant la « dés­éta­ti­sa­tion » que la « dé­mo­no­po­li­sa­tion ». Or le gou­ver­ne­ment, en an­non­çant la pri­va­ti­sa­tion de FdJ et d’AdP, re­pro­duit le sché­ma er­ro­né de pré­cé­dentes pri­va­ti­sa­tions.

Ca­pi­ta­lisme de conni­vence. Le risque est grand de don­ner les clefs de mas­to­dontes à des ac­teurs pri­vés qui joui­ront d’une po­si­tion mo­no­po­lis­tique, alors qu’il au­rait fal­lu com­men­cer par dé­man­te­ler ces géants. Le cas de FDJ est évident, avec un mo­no­pole de fait, ren­for­cé par le pou­voir ré­ga­lien de le­ver des taxes sur les jeux qui lui est as­so­cié. Fort heu­reu­se­ment, l’Etat conti­nue­ra de pré­le­ver ces taxes au­près du fu­tur opé­ra­teur pri­vé qui, lui, ré­cu­pé­re­ra le di­vi­dende ver­sé his­to­ri­que­ment à l’Etat. Il s’agit du grand re­proche fait à cette pri­va­ti­sa­tion : l’Etat se pri­ve­rait d’une source de di­vi­dendes. Sauf qu’en ven­dant, il ré­cu­pé­re­ra im­mé­dia­te­ment l’équi­valent de dix an­nées de di­vi­dendes. D’ailleurs, la struc­ture com­plexe de FDJ fait que les can­di­dats ne se bous­culent pas, un Vi­ven­di ayant même je­té l’éponge. Le risque est plu­tôt à iden­ti­fier du cô­té d’un prix de vente dé­ce­vant et d’un fu­tur mo­no­pole pri­vé : n’au­rait-il pas mieux va­lu dé­ré­gu­ler le sec­teur des jeux et des pa­ris ?

Le cas d’ADP est dif­fé­rent, puisque le juge de paix du prix d’achat se­ra le ni­veau du cours de Bourse, qui se porte plu­tôt bien. Mais là en­core, nous ris­quons de pas­ser d’un mo­no­pole par­tiel­le­ment pu­blic à un mo­no­pole pri­vé. Comme nous l’avons vu lors des pri­va­ti­sa­tions d’au­to­routes ou d’aé­ro­ports pas­sées, l’Etat s’est ré­vé­lé in­ca­pable de bien vendre ou d’im­po­ser un strict ca­hier des charges aux ache­teurs. Son re­trait ne s’est pas tra­duit par plus d’ému­la­tion au pro­fit des usa­gers : les mêmes com­por­te­ments mo­no­po­lis­tiques ont conti­nué à do­mi­ner un sec­teur, ce­lui des in­fra­struc­tures, où les bar­rières à l’en­trée sont consi­dé­rables.

Le gou­ver­ne­ment ne de­vrait pas faire preuve de pré­ci­pi­ta­tion et veiller à ce qu’un ca­pi­ta­lisme de conni­vence (ma­ni­feste quand une « caste » de hauts fonc­tion­naires reste à la tête de ces en­tre­prises des dé­cen­nies après les pri­va­ti­sa­tions) et mo­no­po­lis­tique ne de­vienne pas la marque de fa­brique de l’ère Ma­cron. Sé­bas­tien Laye est cher­cheur as­so­cié à l’Ins­ti­tut Tho­mas-More.

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