« Le pro­jet chi­nois amène la France à ré­flé­chir au type de mon­dia­li­sa­tion qu’elle en­tend dé­fendre »

L’Ifri pu­blie ce mer­cre­di une in­té­res­sante étude in­ti­tu­lée « La France face aux nou­velles routes de la soie chi­noises ». qui l’a di­ri­gée, évoque les en­jeux du pro­jet chi­nois pour notre pays

L'Opinion - - Wauquiez Fait De L’oeil Aux Entreprises - In­ter­view Claude Le­blanc Alice Ek­man, In­ter­view Claude Le­blanc

En dé­pit d’un re­cul de 19 % des in­ves­tis­se­ments chi­nois à l’étran­ger en 2017, les sommes in­ves­ties par la Chine dans des pro­jets la­bel­li­sés « B&R » (Belt & Road, Une cein­ture, une route) ont aug­men­té de plus de 30 % au cours de la même pé­riode, soit 20,1 mil­liards de dol­lars.

Alors que la Chine le pré­sente comme une « ini­tia­tive » peu struc­tu­rée, vous es­ti­mez dans votre rap­port que le pro­jet Belt&Road (B&R, Une cein­ture, une route) est « un plan stra­té­gique » et que de ne pas le consi­dé­rer comme tel se­rait une grave er­reur. Pour­riez-vous mo­ti­ver ce point de vue ?

La forte pla­ni­fi­ca­tion du pro­jet « Belt & Road » est un fait, que notre équipe de re­cherche a pu consta­ter ces der­nières an­nées lors des échanges en Chine no­tam­ment. C’est le pro­jet du pré­sident Xi Jin­ping, qui a une vi­sion stra­té­gique de la place que doit oc­cu­per son pays dans la ré­gion Asie-Pa­ci­fique et dans le monde au­jourd’hui et d’ici à 2050. Il est su­per­vi­sé par la Na­tio­nal De­ve­lop­ment and Re­form Com­mis­sion (NDRC), l’or­gane cen­tral de pla­ni­fi­ca­tion. Il in­tègre les prio­ri­tés du gou­ver­ne­ment cen­tral, men­tion­nées dans les nom­breux do­cu­ments de pla­ni­fi­ca­tion chi­nois (plans quin­quen­naux, Plan « Made in Chi­na 2025 », etc.). De plus en plus, « Belt & Road » est un vec­teur de pro­mo­tion des prio­ri­tés du gou­ver­ne­ment chi­nois à l’étran­ger – de l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion des en­tre­prises chi­noises à la créa­tion de nou­veaux som­mets mul­ti­la­té­raux, en pas­sant par le dé­ve­lop­pe­ment des ca­pa­ci­tés ma­ri­times du pays. Au­jourd’hui, la Chine suit et pro­meut à l’étran­ger la mé­thode qu’elle a jus­qu’à pré­sent em­ployée sur son ter­ri­toire : pla­ni­fi­ca­tion de long terme de pro­jets en termes gé­né­raux, cen­trés au­tour d’un concept clé mar­te­lé par l’en­semble des ac­teurs chi­nois pre­nant part à la stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion. Mais si les grands axes stra­té­giques sont éla­bo­rés à haut ni­veau, les dé­cli­nai­sons lo­cales ne semblent jus­qu’à pré­sent pas avoir été l’ob­jet d’une ré­flexion stra­té­gique de même im­por­tance. La ma­jo­ri­té des fonc­tion­naires chi­nois qui en ont la charge évitent de prendre des ini­tia­tives qui pour­raient être mal per­çues par le gou­ver­ne­ment, de prendre des risques alors que leur contrôle po­li­tique et idéo­lo­gique s’est ren­for­cé ces der­niers mois, no­tam­ment de­puis le 19e Congrès qui s’est te­nu à l’au­tomne 2017. Ces évo­lu­tions de po­li­tique in­té­rieure pour­raient li­mi­ter le dé­ve­lop­pe­ment du pro­jet chi­nois.

A la lec­ture de votre étude, on com­prend aus­si que la France est consciente du dé­fi consti­tué par le pro­jet B&R. Pour­tant, on n’a pas l’im­pres­sion qu’il existe une stra­té­gie claire de la part du pays, no­tam­ment dans l’ac­com­pa­gne­ment des en­tre­prises qui peuvent être concer­nées. Com­ment l’ex­pli­quez-vous ?

L’ab­sence de stra­té­gie claire s’ex­plique en par­tie par le ca­rac­tère re­la­ti­ve­ment am­bi­gu du pro­jet chi­nois lui-même. Dif­fi­cile de se po­si­tion­ner face à un pro­jet qui ne cesse d’évo­luer. Le cadre géo­gra­phique et sec­to­riel du pro­jet n’était pas clai­re­ment dé­li­mi­té lors de son lan­ce­ment à l’au­tomne 2013, et ce­lui ne cesse de s’élar­gir au fil du temps. De plus en plus de pays et de sec­teurs sont concer­nés. Elle s’ex­plique aus­si par le fait que le rôle de la France dans le pro­jet chi­nois n’était pas clai­re­ment dé­fi­ni à Pé­kin. Le gou­ver­ne­ment chi­nois avait, en 2013-2014, pro­mu son pro­jet da­van­tage dans les pays d’Eu­rope cen­trale et orien­tale qu’en Eu­rope de l’Ouest. Dans ce contexte, une di­ver­si­té d’ac­teurs pu­blics et pri­vés fran­çais ont as­su­ré un sui­vi de B&R ces der­nières an­nées, no­tam­ment les mi­nis­tères, mais aus­si plu­sieurs grandes en­tre­prises fran­çaises. Celles-ci abordent la ques­tion en fonc­tion de leur Le rap­port pu­blié par l’Ins­ti­tut fran­çais des re­la­tions in­ter­na­tio­nales (Ifri) per­met de mieux ap­pré­hen­der les am­bi­tions de la Chine qui uti­lise son pro­jet des nou­velles routes de la soie pour dif­fu­ser sa vi­sion re­nou­ve­lée des re­la­tions in­ter­na­tio­nales. https://www.ifri.org/sites/ de­fault/files/atoms/files/ ek­man_i­fri_­fran­ce_­rou­tes_ soie_2018.pdf sec­teur d’ac­ti­vi­té et de leur propre stra­té­gie de dé­ve­lop­pe­ment. La si­tua­tion est dif­fé­rente en Chine, où les grandes en­tre­prises, en pre­mier lieu les en­tre­prises d’Etat, ont l’obli­ga­tion d’in­té­grer le pro­jet gou­ver­ne­men­tal à leur stra­té­gie – l’équi­libre entre dé­ci­sion po­li­tique et ra­tio­na­li­té éco­no­mique est par­fois dif­fi­cile à te­nir.

Quels sont les moyens dont dis­pose la France pour ré­pondre au pro­jet chi­nois ou du moins quels de­vraient être, se­lon vous, les prio­ri­tés fran­çaises pour y faire face ?

« Le cadre géo­gra­phique et sec­to­riel du pro­jet chi­nois n’était pas clai­re­ment dé­li­mi­té lors de son lan­ce­ment à l’au­tomne 2013, et ce­lui ne cesse de s’élar­gir au fil du temps. De plus en plus de pays et de sec­teurs sont concer­nés »

Ses moyens pour ré­pondre au pro­jet chi­nois ne sont pas né­gli­geables. Elle dis­pose no­tam­ment de bonnes ca­pa­ci­tés d’ana­lyse stra­té­gique, par­mi les meilleures d’Eu­rope au­jourd’hui. Nous avons pu le consta­ter lors de notre tra­vail de re­cherche que nous avons éga­le­ment conduit dans plu­sieurs ca­pi­tales européennes. La France a plei­ne­ment pris conscience de la di­men­sion stra­té­gique du pro­jet chi­nois, de l’uti­li­sa­tion mi­li­taire po­ten­tielle de cer­taines in­fra­struc­tures, de sa di­men­sion im­ma­té­rielle (normes, stan­dards, etc.)… Cette der­nière pour­rait être en­core da­van­tage prise en compte, alors qu’elle conti­nue­ra pro­ba­ble­ment à se conso­li­der dans les pro­chaines an­nées. Si l’ana­lyse est as­sez dé­ve­lop­pée, la mé­thode l’est moins. Concer­nant B&R, elle est aus­si im­por­tante que le fond. Face à un pro­jet en évo­lu­tion constante, il ap­pa­raît ap­pro­prié d’adop­ter une ap­proche souple, non fi­gée dans le marbre, elle-même ca­pable d’évo­luer. Il ap­pa­raît éga­le­ment im­por­tant, que ce soit pour la France ou d’autres pays eu­ro­péens, de par­ler de pro­jets concrets plu­tôt que de se ré­fé­rer à des termes of­fi­ciels gé­né­raux dont la dé­fi­ni­tion n’est pas ar­rê­tée ; le terme B&R lui-même est de­ve­nu source de mal­en­ten­du. Plus fon­da­men­ta­le­ment, le pro­jet chi­nois amène la France et l’Eu­rope à ré­flé­chir au type de mon­dia­li­sa­tion qu’elles sou­haitent dé­fendre ou voir se dé­ve­lop­per dans les pro­chaines dé­cen­nies, et à dé­fi­nir un plan d’ac­tion en ce sens.

SI­PA PRESS

Bri­gitte et Em­ma­nuel Ma­cron à Xian en Chine, le 8 jan­vier 2018.

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