Des fan­tômes et des mômes

L'Opinion - - La Fabrique De I'Opinion - Ber­nard Qui­ri­ny

LE NAR­RA­TEUR, qu’on sup­pose âgé d’une dou­zaine d’an­nées, dé­barque dans un pen­sion­nat pour or­phe­lins. On ne sait rien sur ce qui l’y a conduit ni sur le pen­sion­nat lui-même (où est-il si­tué, à quelle époque, etc.), si­non qu’il peut re­ce­voir trente élèves maxi­mum, et que notre hé­ros est… le trente-et-unième. Après un en­tre­tien avec le di­rec­teur et un pas­sage chez le tailleur qui confec­tion­ne­ra son uni­forme, il prend ses quar­tiers dans l’in­ter­nat et tente de se fondre par­mi ses congé­nères. Hé­las, les choses s’an­noncent dif­fi­ciles. D’em­blée, il a maille à par­tir avec un gar­çon qui l’agresse au moyen d’un crayon poin­tu. Plus gé­né­ra­le­ment, l’am­biance du pen­sion­nat lui pa­raît hos­tile et bi­zarre.

Bien­tôt, tout dé­rape : notre hé­ros dé­terre par mé­garde le ca­davre d’une en­sei­gnante dans le po­ta­ger ; un élève dis­pa­raît ; les autres se re­tournent contre lui, pré­ten­dant qu’il est un fan­tôme. Pour ajou­ter à l’am­biance, des guêpes au com­por­te­ment er­ra­tique font leur ap­pa­ri­tion, un orage éclate, le pen­sion­nat se re­trouve cou­pé du monde, en pleine nuit. Dans l’es­prit du nar­ra­teur, les hy­po­thèses se bous­culent : est-ce une ma­chi­na­tion du di­rec­teur pour lui faire por­ter le cha­peau du crime, un ri­tuel mor­bide in­ven­té par les élèves, ou une simple mise en scène pour lui faire peur ? Par­mi les ar­gu­ments de ses ac­cu­sa­teurs fi­gure le fait qu’on ne l’a ja­mais vu sai­gner, ce qui le rend tout de même un peu sus­pect. Peut-être fau­drait-il lui tran­cher une veine ou deux, pour vé­ri­fier...

Ro­man vic­to­rien. L’amé­ri­cain Co­lin Win­nette, 34 ans, avait fait forte im­pres­sion l’an der­nier avec Coyote,

un ro­man court et très mys­té­rieux sur la dis­pa­ri­tion d’une fillette. Le Rôle de la guêpe confirme qu’il n’est nulle part plus à l’aise que dans ce genre de ro­mans dé­ca­lés et étranges, proches du conte mo­ral et d’une cer­taine lit­té­ra­ture go­thique. Le dé­cor du Rôle de la guêpe fait évi­dem­ment pen­ser à Di­ckens et au vieux ro­man vic­to­rien, ain­si peut-être qu’à l’Ins­ti­tut Ben­ja­men­ta

de Ro­bert Wal­ser (l’écri­vain suisse est d’ailleurs ci­té comme source d’ins­pi­ra­tion dans les re­mer­cie­ments) ; le thème des en­fants plus ou moins li­vrés à eux-mêmes, qui rendent entre eux une jus­tice ap­proxi­ma­tive et bru­tale, rap­pelle quant à lui Sa Ma­jes­té des mouches,

le chef-d’oeuvre de William Gol­ding.

Le Rôle de la guêpe est-il donc un conte fan­tas­tique, un ré­cit d’épou­vante, une énigme po­li­cière ? Tout à la fois, sans doute, ce mé­lange fai­sant jus­te­ment la force du livre, en lui confé­rant un cô­té ré­so­lu­ment in­clas­sable et tout à fait ori­gi­nal. C’est aus­si sa fai­blesse, car Win­nette semble par­fois se ré­fu­gier dans l’étran­ge­té pour se fa­ci­li­ter la tâche, et jus­ti­fier les chan­ge­ments de cap bru­taux d’un scé­na­rio in­cer­tain. Le ré­cit n’en pro­duit pas moins son pe­tit ef­fet, propre à faire fris­son­ner conve­na­ble­ment les ama­teurs d’his­toires de fan­tômes et d’at­mo­sphères in­dé­cises, ain­si que tous ceux qui savent com­bien l’en­fance et l’ado­les­cence, pa­ra­doxa­le­ment, font bon mé­nage avec le crime et l’hor­reur.

HERMANCE TRIAY

Le Rôle de la guêpe, de Co­lin Win­nette (tra­duit de l’an­glais par Ro­bin­son Le­beau­pin, De­noël, 200 p., 20 eu­ros).

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