« Le Quai d’Or­say est me­na­cé par le rôle de l’Ely­sée dans la po­li­tique étran­gère »

: « Lorsque l’on se plonge dans les ar­chives ré­centes, on constate que les di­plo­mates passent leur temps à se plaindre! Mais il est pos­sible que le mal soit plus cultu­rel que réel »

L'Opinion - - La Fabrique De I'Opinion - Mau­rice Vaïsse In­ter­view Jean-Do­mi­nique Mer­chet t @jdo­mer­chet

Tout ou presque a chan­gé au Quai d’Or­say » constate l’his­to­rien Mau­rice Vaïsse, qui a di­ri­gé l’ou­vrage col­lec­tif Di­plo­ma­tie fran­çaise. Ou­tils et ac­teurs de­puis 1980 (Odile Ja­cob, 27 eu­ros). Pro­fes­seur d’his­toire des re­la­tions in­ter­na­tio­nales à Sciences Po, Mau­rice Vaïsse a ras­sem­blé une qua­ran­taine d’au­teurs, uni­ver­si­taires ou ac­teurs de la di­plo­ma­tie fran­çaise, pour of­frir une des­crip­tion très fouillée, non pas de la po­li­tique étran­gère, mais des ins­tru­ments et des hommes qui la mettent en oeuvre. L’ou­vrage est pré­fa­cé par le mi­nistre Jean-Yves Le Drian.

Le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères (MAE) fran­çais, que vous ve­nez d’exa­mi­ner sous toutes les cou­tures, est-il vrai­ment adap­té aux grands en­jeux di­plo­ma­tiques du monde d’au­jourd’hui ?

Ce qui m’a sur­pris, en di­ri­geant cet ou­vrage, c’est la trans­for­ma­tion pro­fonde, phé­no­mé­nale même, entre le Quai d’Or­say que j’ai connu par mes tra­vaux d’his­to­rien – ce­lui de l’entre-deux-guerres à la fin des an­nées 1970 – et le Quai d’au­jourd’hui. C’est un monde to­ta­le­ment dif­fé­rent, comme j’ai pu le consta­ter en par­ti­ci­pant à tous les tra­vaux de la confé­rence des am­bas­sa­deurs de 2017. On le voit, par exemple, avec la fé­mi­ni­sa­tion ou l’in­for­ma­ti­sa­tion. En étu­diant la mac­hine di­plo­ma­tique, j’ai eu l’im­pres­sion de voir la France se trans­for­mer. Est-il adap­té au monde d’au­jourd’hui ? Je n’ai sans doute pas les ou­tils pour vous ré­pondre, mais je constate qu’il n’a pas ces­sé de s’adap­ter de­puis le dé­but des an­nées 1980. Il a fait au mieux, avec le pro­blème spé­ci­fique de la di­mi­nu­tion constante de ses moyens bud­gé­taires. Ain­si, ses ef­fec­tifs ont bais­sé de 39 % de­puis 1980.

Vous écri­vez que le Quai d’Or­say tra­verse une « crise per­ma­nente » de­puis les an­nées 1980. Est-ce aus­si grave que ce­la ?

Lorsque l’on se plonge dans les ar­chives ré­centes et que l’on mul­ti­plie des en­tre­tiens, on constate que les di­plo­mates passent leur temps à se plaindre ! Ils ex­pliquent ne pas avoir as­sez de cré­dits et souf­frir d’un manque de consi­dé­ra­tion de la part des di­ri­geants po­li­tiques. Alors qu’ils es­timent avoir un rôle im­por­tant, ils n’ont pas vrai­ment de lob­bies qui agissent en leur fa­veur. Mais il est pos­sible que le mal soit plus cultu­rel que réel. Un di­plo­mate me confiait qu’il est de bon ton de faire une tête d’en­ter­re­ment ! Tou­te­fois, les ré­formes à ré­pé­ti­tion – au moins cinq grandes en moins de qua­rante ans – peinent à por­ter re­mède. J’ai dé­cou­vert dans les ar­chives un nombre consi­dé­rable de pro­jets de ré­formes, sou­vent de bonnes idées ins­pi­rées de ce que font les Bri­tan­niques d’ailleurs. Au sein du Quai, on en dis­cute par­fois pen­dant des an­nées, mais pour que ce­la marche, il faut un mi­nistre suf­fi­sam­ment ferme qui tienne la barre et reste as­sez long­temps en poste. Mais comme le fai­sait re­mar­quer Pierre Sel­lal, an­cien se­cré­taire gé­né­ral du MAE, « une ré­forme de struc­ture ne fait pas une po­li­tique ».

Hors de toute pré­fé­rence po­li­tique, quels ont été les grands mi­nistres des Af­faires étran­gères de­puis 1980 ?

Sans hé­si­ta­tion, les plus im­por­tants ont été Alain Jup­pé (1993-1995, puis 2011-2012) et Hu­bert Vé­drine (1997-2002). Ils ont lais­sé une marque pro­fonde. Sauf pour le der­nier Jup­pé, je note que c’était en pé­riode de co­ha­bi­ta­tion.

Se­lon vous, le MAE est « me­na­cé par la pré­si­den­tia­li­sa­tion de la po­li­tique étran­gère ». Est-ce dé­sor­mais à l’Ely­sée que se fait la di­plo­ma­tie ?

Ce qui était de l’ordre de la concep­tion, du temps de Charles de Gaulle ou de Fran­çois Mit­ter­rand, est en ef­fet de­ve­nu de la ges­tion di­recte de cer­taines af­faires. Au­pa­ra­vant, l’Ely­sée don­nait le « la », mais il n’était pas le pre­mier vio­lon. De­puis une ving­taine d’an­nées et en­core plus avec l’ins­tau­ra­tion du quin­quen­nat, l’Ely­sée est par­fois ten­té de se sub­sti­tuer au MAE, dans le rôle de concep­teur de la di­plo­ma­tie. Le Quai de­vient un exé­cu­tant de la po­li­tique ély­séenne. C’est une évo­lu­tion as­sez nette de la di­plo­ma­tie fran­çaise, d’ailleurs à l’unis­son de ce que se fait ailleurs. On l’ob­serve avec le Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique ou la chan­ce­lière al­le­mande, qui conduit sa po­li­tique étran­gère. Ce n’est donc pas une ex­cep­tion fran­çaise. Par­tout, on constate une per­son­na­li­sa­tion du pou­voir avec une ten­dance de plus en plus mar­quée aux ren­contres per­son­nelles « au som­met » entre di­ri­geants. La po­li­tique ex­té­rieure se traite donc à l’Ely­sée, mais elle ne peut être mise en oeuvre sans un ou­til spé­ci­fique, le « Dé­par­te­ment » comme l’ap­pellent les di­plo­mates. On voit d’ailleurs l’im­por­tance que le pré­sident de la Ré­pu­blique ac­corde à la no­mi­na­tion des am­bas­sa­deurs et des consuls.

Autre me­nace sur le « pré car­ré » du Quai, celle des autres mi­nis­tères qui veulent avoir leur propre po­li­tique ex­té­rieure.Qu’en est-il ?

Le MAE a eu constam­ment la han­tise de se voir prendre un cer­tain nombre d’at­tri­bu­tions, par d’autres mi­nis­tères qui dé­ve­lop­paient leurs pré­ro­ga­tives à l’in­ter­na­tio­nal et se pro­je­taient à l’étran­ger dans un contexte de mon­dia­li­sa­tion. Il y a, au Quai, la vo­lon­té de re­prendre en main un cer­tain nombre de ses at­tri­bu­tions, comme on le voit en­core avec l’an­nonce ré­cente du ren­for­ce­ment des pou­voirs des am­bas­sa­deurs. Ce n’est pas nou­veau. Dès l’époque de Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing, on a vu, dans le ré­seau di­plo­ma­tique, des « at­ta­chés spé­cia­li­sés » re­le­vant d’autres mi­nis­tères faire ca­va­lier seul, sans en ré­fé­rer à l’am­bas­sa­deur… Le MAE a per­du cer­taines de ses com­pé­tences tra­di­tion­nelles, comme la maî­trise de la po­li­tique mi­gra­toire et des étran­gers en France, qui re­lève dé­sor­mais du mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Dans le même temps, il en a ac­quis d’autres, la ré­forme la plus im­por­tante étant l’ab­sorp­tion du mi­nis­tère de la Co­opé­ra­tion, sous le gou­ver­ne­ment Jos­pin. Cette trans­for­ma­tion consi­dé­rable a eu lieu sans cas­ser trop d’oeufs.

C’était de­puis trente ans un vé­ri­table serpent de mer. Qui, en Afrique, avait le der­nier mot ? C’était moins sou­vent l’am­bas­sa­deur que le chef de mis­sion de l’aide et de la co­opé­ra­tion, parce que ce­lui-ci avait les moyens fi­nan­ciers… En ab­sor­bant la Co­opé­ra­tion, la France a fait le choix in­verse du Royaume-Uni, où un grand mi­nis­tère du Dé­ve­lop­pe­ment co­existe avec le Fo­rei­gn Of­fice.

L’une des consé­quences de la dé­ci­sion fran­çaise est, sans doute, que les aides au dé­ve­lop­pe­ment et à l’Afrique ont été un peu né­gli­gées… Et l’on a as­sis­té à la mon­tée en puis­sance de l’Agence fran­çaise du dé­ve­lop­pe­ment (AFD), qui ne va pas sans fric­tions avec le Quai. Long­temps pro­fes­seur à Sciences Po, his­to­rien des re­la­tions in­ter­na­tio­nales, Mau­rice Vaïsse, 72 ans, est l’au­teur de nom­breux ou­vrages, dont deux clas­siques :

(Points Seuil) et

(Ar­mand Co­lin, 15e édi­tion). Son fils, Jus­tin, di­rige le Centre d’ana­lyse, de pré­vi­sion et de stra­té­gie (CAPS) du Quai d’Or­say.

L’une des grandes vic­toires de Laurent Fa­bius au MAE (2012-2016), qui met­tait en avant la di­plo­ma­tie éco­no­mique, a été de prendre le com­merce ex­té­rieur à Ber­cy. Est-ce une dé­ci­sion aus­si im­por­tante que celle concer­nant la Co­opé­ra­tion ?

Laurent Fa­bius a ra­vi le com­merce ex­té­rieur et le tou­risme. Ce n’est pas rien ! Mais la di­plo­ma­tie éco­no­mique n’est pas son in­ven­tion, même s’il a fait ins­tal­ler des ma­quettes d’Air­bus ou d’Ariane dans les sa­lons du Quai. Jusque dans les an­nées 1960, il n’y avait que deux grandes di­rec­tions au MAE : les af­faires po­li­tiques et les af­faires éco­no­miques. L’in­sis­tance sur l’ex­por­ta­tion et les in­ves­tis­se­ments à l’étran­ger était par­ti­cu­liè­re­ment forte sous la pré­si­dence de Georges Pom­pi­dou, qui en fai­sait un leit­mo­tiv. On ne peut donc pas dire que Laurent Fa­bius a in­ven­té la di­plo­ma­tie éco­no­mique, mais il l’a dé­ve­lop­pée. Il y a un do­maine par­ti­cu­lier qui est ce­lui des ex­por­ta­tions d’ar­me­ments. Le mi­nis­tère de la Dé­fense, au­jourd’hui des Ar­mées, joue un rôle dé­ter­mi­nant, avec son ré­seau d’at­ta­chés de dé­fense, les so­cié­tés com­mer­ciales pa­ra­pu­bliques et les contacts per­son­nels, comme on l’a vu avec Jean-Yves Le Drian à l’Hô­tel de Brienne.

« Les af­faires européennes sont le do­maine le plus dé­li­cat de l’or­ga­ni­sa­tion gou­ver­ne­men­tale, car elles sont à la jonc­tion de la po­li­tique ex­té­rieure et de la po­li­tique in­té­rieure »

L’ac­tuel mi­nis­tère est ce­lui

« de l’Eu­rope et des Af­faires étran­gères » Qu’est-ce qu’un mi­nis­tère de l’Eu­rope ?

Les af­faires européennes sont le do­maine le plus dé­li­cat de l’or­ga­ni­sa­tion gou­ver­ne­men­tale, car elles sont à la jonc­tion de la po­li­tique ex­té­rieure et de la po­li­tique in­té­rieure. En réa­li­té, le vé­ri­table mi­nistre de l’Eu­rope, c’est le pré­sident de la Ré­pu­blique – c’est peu­têtre même le coeur de l’ac­tion ély­séenne. Outre le Quai, avec un mi­nistre dé­lé­gué à ces ques­tions, il existe un Se­cré­ta­riat gé­né­ral des af­faires européennes dé­pen­dant du Pre­mier mi­nistre. Mais tout est dé­ci­dé à l’Ely­sée. C’est un autre exemple de la pré­si­den­tia­li­sa­tion de la di­plo­ma­tie.

DRFP

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.