Re­ma­nie­ment Phi­lippe tente le rap­port de force

Le Pre­mier mi­nistre veut pous­ser son avan­tage avec le re­ma­nie­ment, et pro­pose des noms de droite pour le poste clé de l’In­té­rieur. Le Pré­sident peine à trou­ver une al­ter­na­tive de gauche

L'Opinion - - La Une - Na­tha­lie Se­gaunes et Lu­do­vic Vi­gogne

« Le re­ma­nie­ment n’au­ra pas lieu [...] tant que le pré­sident de la Ré­pu­blique se­ra à Ere­van », a fait sa­voir mer­cre­di ma­tin l’Ely­sée. Avant de s’en­vo­ler pour le Som­met de la Fran­co­pho­nie en Ar­mé­nie, où il sé­journe jus­qu’à ven­dre­di, Em­ma­nuel Ma­cron a sou­li­gné au Conseil des mi­nistres qu’il « as­su­mait to­ta­le­ment de prendre le temps de faire ce fa­meux re­ma­nie­ment ». Et qu’il n’y a « pas l’ombre d’un es­pace » entre lui et son Pre­mier mi­nistre sur la com­po­si­tion du gou­ver­ne­ment.

HUMAINEMENT, ce que vivent cer­tains mi­nistres, de­puis une bonne se­maine et pour quelques jours en­core, s’ap­pa­rente au sup­plice chi­nois. Ils savent qu’ils vont être congé­diés, mais doivent faire bonne fi­gure en at­ten­dant le jour fa­tal, qui tarde à ve­nir. A en croire cer­tains de ses proches, le Pré­sident lui-même vi­vrait mal cette pé­riode. « Il est dans une re­la­tion tou­jours très af­fec­tive avec les gens, ça le rend ma­lade de de­voir se sé­pa­rer de cer­tains de ses mi­nistres », as­sure un sou­tien de la pre­mière heure. « Les mi­nistres ne sont pas des ob­jets po­sés sur une éta­gère », a lâ­ché mer­cre­di ma­tin Em­ma­nuel Ma­cron, en conseil des… mi­nistres. Jacques Mé­zard, 70 ans, mi­nistre de la Co­hé­sion des ter­ri­toires, s’ap­prête ain­si à re­tour­ner au Sé­nat avec une belle pro­messe d’Em­ma­nuel Ma­cron : ce fi­dèle du Pré­sident se­ra nom­mé au Conseil consti­tu­tion­nel, où trois postes se­ront à pour­voir dé­but 2019.

Par­ti­cu­liè­re­ment long et dou­lou­reux donc, l’ac­cou­che­ment du pro­chain gou­ver­ne­ment achoppe, de sources concor­dantes, sur l’iden­ti­té du fu­tur mi­nistre de l’In­té­rieur. Sor­ti ren­for­cé, la se­maine der­nière, de la sé­quence ou­verte par la dé­mis­sion ro­cam­bo­lesque du mi­nistre d’Etat Gé­rard Col­lomb, Edouard Phi­lippe en­tend ne pas perdre l’oc­ca­sion of­ferte par ce re­ma­nie­ment de ren­for­cer son gou­ver­ne­ment. Pour s’être vu confier, avant l’été, le soin de faire pas­ser à chaque mi­nistre un en­tre­tien an­nuel, le lo­ca­taire de Ma­ti­gnon connaît mieux que qui­conque l’ama­teu­risme des uns, les « fluc­tua­tions de l’âme » des autres. Et me­sure la né­ces­si­té de conso­li­der son équipe avant l’échéance des élec­tions européennes.

Vieux cli­vage. Il au­rait pro­po­sé, pour la place Beau­vau, un duo Dar­ma­nin-Pé­che­nard, sur le mo­dèle du ti­cket Pas­qua-Pan­draud à la fin des an­nées 1980. Mais l’ac­tuel mi­nistre du Bud­get et l’an­cien di­rec­teur gé­né­ral de la po­lice na­tio­nale sont tous les deux is­sus de LR, et proches de Ni­co­las Sar­ko­zy, ce qui a fait promp­te­ment ré­agir l’aile gauche de la Ma­cro­nie. « C’est dan­ge­reux de mettre un sar­ko­zyste à l’In­té­rieur, qui est aus­si le mi­nis­tère des élec­tions et du re­dé­cou­page de la carte élec­to­rale, confie un conseiller du gou­ver­ne­ment ve­nu du PS. Alors deux… »

« Edouard Phi­lippe cherche à ren­for­cer sa po­si­tion au sein de l’exé­cu­tif, en nom­mant des amis à lui », dé­nonce éga­le­ment un par­le­men­taire LREM ve­nu du PS. Où l’on voit ré­ap­pa­raître le vieux cli­vage droite-gauche, que le « nou­veau monde » était cen­sé dé­pas­ser…

Al­ter­na­tives. Mais quelle al­ter­na­tive Em­ma­nuel Ma­cron peut-il op­po­ser au duo pro­po­sé par son Pre­mier mi­nistre ? Ch­ris­tophe Cas­ta­ner, se­cré­taire d’Etat char­gé des Re­la­tions avec le Par­le­ment et dé­lé­gué gé­né­ral de La Ré­pu­blique en marche, a fait connaître de­puis de longs mois dé­jà son dé­sir im­pé­rieux d’en­dos­ser le cos­tume de pre­mier flic de France. Em­ma­nuel Ma­cron a confiance dans ce sou­tien his­to­rique, qui l’a re­joint dès le dé­but de l’aven­ture. Mais cette no­mi­na­tion obli­ge­rait Em­ma­nuel Ma­cron à trou­ver un nou­veau pa­tron pour LREM. Où au­cun nom ne s’im­pose, là non plus.

Sur­tout, Edouard Phi­lippe juge l’idée mau­vaise. L’an­cien dé­pu­té PS des Alpes-de-Hau­teP­ro­vence, s’il a com­men­cé sa car­rière dans les ca­bi­nets de Ca­the­rine Traut­mann (Culture) ou de Mi­chel Sa­pin (Fonc­tion pu­blique), n’a au­cun état de ser­vice à faire va­loir dans le do­maine de la sé­cu­ri­té. « Cas­ta­ner, ça risque d’être com­pli­qué avec les flics », es­time un proche du

« C’est af­fo­lant, se dé­sole un ma­cro­niste ve­nu du PS. La droite est ca­pable de sor­tir des mecs jeunes, nous on n’a que des vieux! »

Pré­sident. D’au­tant qu’il re­fu­se­rait de se voir ad­joindre un se­cré­taire d’Etat « tech­ni­cien » aux états de ser­vice sar­ko­zystes.

Par ailleurs, Ma­ti­gnon soup­çonne Ch­ris­tophe Cas­ta­ner d’avoir re­layé au­près du chef de l’Etat les cri­tiques ve­nus des ter­ri­toires sur le pas­sage aux 80 km/h sur les routes, au lieu de dé­fendre la me­sure. A Ber­cy, on pense qu’il a beau­coup en­tre­te­nu les doutes ély­séens sur le pré­lè­ve­ment à la source. Au sein de l’aile droite de la ma­jo­ri­té, on lui re­proche d’en­tre­te­nir les éti­quettes an­ciennes. « Il nour­rit beau­coup Le Ca­nard En­chaî­né, ajoute en­core un conseiller mi­nis­té­riel. L’en­ca­dré de la page 2 en haut à gauche est tou­jours à sa gloire ». A cette place, dans le jour­nal sa­ti­rique de cette se­maine, on peut lire que le chef de l’Etat veut pour Beau­vau le chef des Mar­cheurs…

Si le Pre­mier mi­nistre a quelques ar­gu­ments à op­po­ser au choix de Ch­ris­tophe Cas­ta­ner pour l’In­té­rieur, Em­ma­nuel Ma­cron ne trouve per­sonne, sur son flanc gauche, pour suc­cé­der à Gé­rard Col­lomb. Jean-Yves Le Drian, mi­nistre des Af­faires étran­gères, a re­fu­sé le poste. « C’est af­fo­lant, se dé­sole un ma­cro­niste ve­nu du PS : la droite est ca­pable de sor­tir des mecs jeunes, des Dar­ma­nin, des Le­cor­nu, des Bé­chu, nous on n’a que des vieux ! Il n’y au­ra pas d’autre Dus­sopt… », du nom du der­nier dé­pu­té PS dé­bau- ché par Em­ma­nuel Ma­cron, en no­vembre 2017.

Dans ce contexte très ten­du, Edouard Phi­lippe n’a pas vou­lu en ra­jou­ter. Le Pre­mier mi­nistre a an­nu­lé le dé­jeu­ner qu’il avait pré­vu, ce mer­cre­di, avec les maires de la droite et du centre, qu’il réunit ré­gu­liè­re­ment au­tour de sa table à Ma­ti­gnon. « Vu le contexte, ce­la au­rait été contre-pro­duc­tif », com­prend l’un d’eux.

Le dé­jeu­ner avec la quin­zaine de maires qui lui sont proches au­rait-il pu être mal in­ter­pré­té par l’Ely­sée ? Ré­gu­liè­re­ment, des dé­pu­tés ma­cro­nistes pestent dé­jà contre ces agapes et en­tre­tiennent l’idée que le Pre­mier mi­nistre veut faire sa propre cui­sine, en de­hors de La Ré­pu­blique en marche, en vue des mu­ni­ci­pales de 2020. « Il a ré­cem­ment dis­sua­dé un sé­na­teur cen­triste d’adhé­rer à LREM, en lui di­sant, l’air en­ten­du : Reste où tu es… », rap­porte un élu ma­cro­niste.

Le dé­bat qu’Edouard Phi­lippe a eu avec Laurent Wau­quiez dans « L’Emis­sion po­li­tique », sur France 2 le 27 sep­tembre, a éga­le­ment mon­tré que le Pre­mier mi­nistre n’avait en rien re­non­cé à in­car­ner la droite. Ce soir-là, en af­fron­tant le pa­tron de LR, il vou­lait mon­trer qu’il exis­tait une autre fa­cette de la droite, ac­cré­di­tant là qu’il n’avait re­non­cé à rien pour l’ave­nir. « Il te­nait beau­coup à ce dé­bat », confie un de ses proches.

Niant tout désac­cord au som­met de l’Etat sur la com­po­si­tion du gou­ver­ne­ment, l’Ely­sée ex­plique que les deux hommes « ont dé­ci­dé d’évi­ter de s’im­po­ser des gens dont l’un ou l’autre ne vou­drait pas et de prendre leur temps ». Mais la pé­riode de grande ten­sion que tra­versent le Pré­sident et son chef de gou­ver­ne­ment rap­pellent des sou­ve­nirs à cet an­cien mi­nistre de Fran­çois Hol­lande : « Entre Ma­cron et Phi­lippe, ce­la se fi­ni­ra par “il sait ce qu’il me doit” et par “je ne suis pas son obli­gé”. » Les deux pe­tites phrases qui ont ac­té la rup­ture Hol­lande-Ma­cron.

KAK

SIPA PRESS

Ch­ris­tophe Cas­ta­ner se ver­rait bien au mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Une idée qui plaît moins au Pre­mier mi­nistre.

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