Une am­biance aigre-douce au « mi­nis­tère sans tête »

L'Opinion - - Remaniement : Philippe Tente Le Rapport De Force - Ivanne Trip­pen­bach t @IT­rip­pen­bach

QU’IM­PORTE QU’IL AIT PAR­FOIS été sur­nom­mé le « mi­nistre fan­tôme » par les membres de sa mai­son. Gé­rard Col­lomb se­ra bien­tôt im­mor­ta­li­sé dans la my­thique ga­le­rie de por­traits des mi­nistres de l’In­té­rieur, celle du cou­loir du rezde-chaus­sée de l’hô­tel de Beau­vau. Pen­dant que le 163e cadre at­tend d’être ac­cro­ché, que le re­ma­nie­ment ne vient pas et qu’Edouard Phi­lippe as­sure l’in­té­rim, l’at­mo­sphère se tend au sein du mi­nis­tère d’Etat.

Dans les di­rec­tions cen­trales, l’aga­ce­ment a lais­sé place à l’abat­te­ment. « Dix jours sans mi­nistre, c’est lu­naire. On a dé­jà vu des trucs lu­naires, mais là… », lâche un pa­tron d’ad­mi­nis­tra­tion, en mal de mots. Cette sé­quence est in­so­lite. En 1998, Jean-Jack Quey­ranne, se­cré­taire d’État à l’outre-mer, avait bien as­su­ré l’in­té­rim de JeanPierre Che­vè­ne­ment du­rant trois mois. Mais il était dé­lé­gué au­près du mi­nistre de l’In­té­rieur. De­puis 1958, au­cun Pre­mier mi­nistre n’était ve­nu prendre les rênes de la Place Beau­vau.

Les « im­pul­sions po­li­tiques » sont en sus­pens. « On ne court plus après l’agen­da du pa­tron », ré­sume un membre de l’équipe de Gé­rard Col­lomb, tou­jours en poste. Mer­cre­di der­nier, Edouard Phi­lippe est al­lé sa­luer la BRI et la po­lice ju­di­ciaire après l’ar­res­ta­tion de Re­doine Faïd. Jeu­di, il était à Ro­dez (Avey­ron) pour l’hom­mage au chef de la po­lice lo­cale et mar­di soir, en pa­trouille avec la BAC pa­ri­sienne. « Phi­lippe ne peut pas tout faire. Ici, toute l’ac­tion quo­ti­dienne est ryth­mée par le mi­nistre. Pas de mi­nistre, pas d’ar­bi­trage. On est en roue libre », pour­suit le même haut fonc­tion­naire.

« Désa­bu­sés ». Par­mi ces dé­ci­sions tem­po­rai­re­ment « ge­lées » : en­voyer des forces sur un point du ter­ri­toire ou un autre, main­te­nir le contrôle aux fron­tières, si­gner un ar­rê­té de no­mi­na­tion… Trois sièges de di­rec­tion at­tendent d’ailleurs d’être pour­vus : ce­lui de Ma­rie-France Mo­né­ger-Guyo­marc’h, pa­tronne de l’IGPN, la « po­lice des po­lices », par­tie à la re­traite fin sep­tembre ; ce­lui de Pas­cal Lalle, di­rec­teur cen­tral de la sé­cu­ri­té pu­blique, qui su­per­vise toute la po­lice en te­nue hors de Pa­ris, et qui de­vrait nor­ma­le­ment prendre la tête de l’IGPN, et ce­lui de l’an­cienne pa­tronne d’In­ter­pol Mi­reille Bal­les­traz­zi, à la di­rec­tion cen­trale de la po­lice ju­di­ciaire.

Dans les pré­fec­tures, les ca­sernes et les com­mis­sa­riats, tou­te­fois, la mac­hine tourne. « On est désa­bu­sés, on en a vu tel­le­ment pas­ser, sou­pire Jean-Marc Bailleul, pa­tron du syn­di­cat des cadres de la sé­cu­ri­té in­té­rieure (SCSI-CFDT). C’est la preuve que ce mi­nis­tère est te­nu par les énarques et les pré­fets. Pour ré­for­mer, il faut un mi­nistre aux cou­dées franches. » Gé­rard Col­lomb lui-même le di­sait dès que l’oc­ca­sion se pré­sen­tait. « En tant que maire, j’ap­puyais sur un bou­ton et le sur­len­de­main les dé­ci­sions étaient ap­pli­quées. Au sein de ce mi­nis­tère, c’est plus com­pli­qué », confiait-il aux syn­di­cats de po­lice, le 6 sep­tembre, lors d’une réunion à Beau­vau.

Tous, rue des Saus­saies ou sur le ter­rain, s’ac­cordent en re­vanche sur la sym­bo­lique, ju­gée dé­sas­treuse. « Quelle dé­va­lo­ri­sa­tion pour le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, un dé­mis­sion­naire qui pré­fère des élec­tions lo­cales deux ans en avance, au­cun rem­pla­çant qui ne veut y al­ler… Nos forces et nos pré­fets sont vi­rés pour moins que ça. Le mes­sage en­voyé est dé­lé­tère », énu­mère un haut fonc­tion­naire en cen­trale.

Le pro­chain mi­nistre est dé­jà at­ten­du au tour­nant. Les syn­di­cats avancent leurs pions. « Il au­ra des épreuves : sau­ra-t-il s’op­po­ser à la ré­forme de la pro­cé­dure pé­nale de Ni­cole Bel­lou­bet ? », lance Pa­trice Ri­bei­ro, se­cré­taire gé­né­ral du syn­di­cat Sy­ner­gie-Of­fi­ciers. D’autres ques­tions suivent na­tu­rel­le­ment. Au­ra-t-il une puis­sance d’in­car­na­tion de l’Etat comme un Ber­nard Ca­ze­neuve ? Une pré­sence po­li­tique, comme un Valls ? Sau­ra-t-il dé­fendre la bou­tique dans le dé­bat bud­gé­taire, comme Col­lomb ?

« On a be­soin de sta­bi­li­té », achève le po­li­cier syn­di­ca­liste. De la sta­bi­li­té, c’est ce qui semble man­quer de­puis les deux dé­mis­sions fra­cas­santes du gou­ver­ne­ment Phi­lippe. Mais la re­marque ne date pas d’hier. Pré­cé­dant l’em­pla­ce­ment qui ac­cueille­ra le por­trait de Gé­rard Col­lomb, dans le cou­loir de l’hô­tel mi­nis­té­riel, ceux de deux ti­tu­laires : Bru­no Le Roux dé­bar­qué après trois mois et de­mi en rai­son d’une af­faire d’em­plois pré­su­més fic­tifs (dé­cembre 2016-mars 2017) et Mat­thias Fekl, son suc­ces­seur jus­qu’à l’ar­ri­vée du pou­voir ma­cro­niste (mars-mai 2017). Ils sont par­fois dé­crits comme des mi­nistres « in­té­ri­maires » de fait.

SIPA PRESS

Gé­rard Col­lomb, dans son bu­reau de la Place Beau­vau, qu’il a quit­té la se­maine der­nière.

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