Le fan­tasme to­ta­li­taire des zé­lotes du cli­mat

L'Opinion - - Remaniement : Philippe Tente Le Rapport De Force - Oli­vier Ba­beau

LA PAS­SION de l’au­to­dé­pré­cia­tion et de la dé­crois­sance a rem­pla­cé chez nous celle de l’in­no­va­tion, comme au­tre­fois Rome s’était in­cli­née de­vant les hordes conqué­rantes ra­va­geant un em­pire trop las pour se dé­fendre. Les his­to­riens ra­con­te­ront sans doute avec pas­sion dans quelques siècles cette époque éton­nante où une ci­vi­li­sa­tion a mul­ti­plié les signes de son ab­sence d’en­vie de vivre. La vieille Eu­rope mé­rite plus que ja­mais ce sur­nom. Notre re­tard tech­no­lo­gique en ma­tière d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ou de ré­vo­lu­tion nu­mé­rique en gé­né­ral n’est que le symp­tôme d’un mal plus pro­fond. La dé­na­ta­li­té est la nou­velle ma­rotte de ceux qui, crai­gnant la fin du monde, prêchent la fin de l’homme.

Re­layant des chiffres de l’En­vi­ron­men­tal re­search let­ters, l’Agence France presse pro­pose un sché­ma éton­nant où dif­fé­rents moyens de « ré­duire son em­preinte car­bone » sont pro­po­sés. Par­mi eux, chan­ger ses am­poules, étendre son linge, ou aban­don­ner la voi­ture à es­sence. Mais, à en croire le­dit sché­ma, au­cun n’est ap­pa­rem­ment aus­si ef­fi­cace que ce­lui-là : « Avoir un en­fant en moins. » Ô gé­nie ! Rien de tel en ef­fet que de ne pas exis­ter pour ne pas nuire. A la ré­flexion de Pé­guy sur le ri­go­risme kan­tien ex­pli­quant « Kant a les mains pures mais il n’a pas de main », nos bons éco­lo­gistes ajou­te­raient « les meilleurs hu­mains sont ceux qui n’existent pas [ou plus] ».

Le sui­cide col­lec­tif comme acte éco­lo­gique est en fait to­ta­le­ment co­hé­rent avec la mon­tée d’une autre idéo­lo­gie : l’an­ti­spé­cisme, qui est à l’être hu­main ce que l’an­ti­ra­cisme est au mâle blanc. Sous cou­vert de pro­mou­voir le res­pect de la condi­tion ani­male, ce nou­veau fon­da­men­ta­lisme a pour prin­ci­pal pro­jet de faire de l’homme le cou­pable im­pres­crip­tible d’une op­pres­sion qu’il n’au­rait dé­sor­mais qu’à ex­pier pour l’éter­ni­té. La meilleure fa­çon de se faire par­don­ner se­rait, fort lo­gi­que­ment, de dis­pa­raître.

Ci­vi­li­sa­tion sé­nes­cente. Ces éton­nantes spé­cu­la­tions sont le symp­tôme d’une ci­vi­li­sa­tion sé­nes­cente où des ci­toyens re­pus gros­sissent leurs peurs à plai­sir et s’in­ventent des en­ne­mis (faute de voir ceux qui existent vrai­ment). Alors que les dé­mo­cra­ties li­bé­rales, en lam­beaux, abritent des ma­ni­fes­ta­tions contre les pes­ti­cides, se perdent en conjec­tures by­zan­tines vi­sant à ban­nir les pseu­do-pra­tiques d’op­pres­sions et spé­culent sur la meilleure fa­çon de dé­croître, d’autres ci­vi­li­sa­tions, idéo­lo­gi­que­ment plus jeunes, avancent en rou­leau com­pres­seur, em­por­tées par la force de leur fer­veur re­li­gieuse ou leur soif de pro­grès éco­no­mique.

Il n’est pas ques­tion de nier l’ur­gence cli­ma­tique. Mais de stig­ma­ti­ser les mou­ve­ments idéo­lo­giques qui le prennent pour pré­texte. Le con­cept de « pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique » marque le re­tour par la fe­nêtre de la bonne vieille pla­ni­fi­ca­tion tout court, dont le prin­cipe est tou­jours le même : des bu­reau­crates dé­cident ce qui est bien en notre nom. Les zé­lotes du cli­mat mul­ti­plient les dé­cla­ra­tions mar­tiales dans les­quelles ils in­diquent clai­re­ment que le choix in­di­vi­duel et libre, au­tre­ment dit la dé­mo­cra­tie, n’est plus une op­tion en­vi­sa­geable. A la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, ils ont sub­sti­tué une forme plus mo­derne de fan­tasme col­lec­ti­viste et to­ta­li­taire. Vê­tu, pour pa­ra­phra­ser Hu­go, de la pro­bi­té et du lin blanc de l’éco­lo­gie, par construc­tion ir­ré­pro­chable, un an­ti-hu­ma­nisme pro­gresse. Son slo­gan mal­thu­sien est clair : « Faites la guerre éco­lo­gique, pas l’amour ! » Oli­vier Ba­beau est pré­sident de l’Ins­ti­tut Sa­piens.

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