Al­le­magne : les Verts vec­teurs de re­com­po­si­tion

Don­nés à 18 % en Ba­vière, les éco­lo­gistes font jeu égal avec le SPD au ni­veau fé­dé­ral

L'Opinion - - La Une - Luc An­dré (à Ber­lin)

Cré­di­té de 18 % des voix, le par­ti éco­lo­giste pour­rait ter­mi­ner en se­conde po­si­tion lors des élec­tions en Ba­vière di­manche. La dy­na­mique s’étend au ni­veau na­tio­nal, ali­men­tée par les couacs de la grande coa­li­tion et la fai­blesse du SPD. Elle va­lide l’ou­ver­ture à d’autres al­liances et le re­nou­vel­le­ment des cadres.

AN­DREA NAHLES AU­RA TEN­TÉ le coup de bluff. A trois jours des élec­tions ba­va­roises, la pa­tronne du SPD a me­na­cé de rompre la grande coa­li­tion au ni­veau fé­dé­ral si les conser­va­teurs ne met­taient pas un terme à leurs luttes in­tes­tines. Le par­ti so­cial-dé­mo­crate, mal en point dans les son­dages, n’a au­cun in­té­rêt à se me­su­rer de ma­nière pré­ma­tu­rée au ver­dict des urnes. Un tel ap­pel vi­sait sur­tout à re­mo­bi­li­ser les sym­pa­thi­sants, soit dé­çus par le bi­lan de l’al­liance droite-gauche, soit op­po­sés à sa re­con­duc­tion au prin­temps der­nier.

Dif­fi­cile de croire que la tac­tique soit suf­fi­sante pour évi­ter un re­vers cin­glant di­manche en Ba­vière. Avec 10 % des in­ten­tions de vote seule­ment, moi­tié moins que son ré­sul­tat de 2013, le SPD pour­rait n’ar­ri­ver qu’en qua­trième ou cin­quième po­si­tion. La for­ma­tion de centre-gauche cé­de­rait au par­ti éco­lo­giste Bünd­nis 90/die Grü­nen (18 %) le titre de force po­li­tique nu­mé­ro 2 dans la pros­père ré­gion du sud de l’Al­le­magne.

Nou­velle ban­de­rille. Ce pas­sage de té­moin semble pré­sa­ger d’une re­com­po­si­tion de jeu po­li­tique al­le­mand. Au ni­veau fé­dé­ral, les éco­lo­gistes font dé­sor­mais jeu égal avec un SPD tom­bé à 15-17 %. Les Verts es­pèrent pro­fi­ter de la dy­na­mique pour plan­ter une nou­velle ban­de­rille dans deux se­maines en Hesse, où les so­ciaux-dé­mo­crates sont sur le re­cu­loir. « Les éco­lo­gistes pro­fitent de la fai­blesse du SPD et aus­si par­tiel­le­ment de celle de la CDU. La moi­tié des sym­pa­thi­sants ac­tuels n’ont pas vo­té Verts lors des der­nières lé­gis­la­tives en 2017, mais SPD ou CDU, dé­taille le son­deur Pe­ter Ma­tu­schek de l’ins­ti­tut For­sa. Les Verts pro­fitent d’un vide au centre. La CDU a ten­dance à s’en éloi­gner et le SPD s’est dé­pla­cé vers la gauche. » Néan­moins, il ap­pelle à une cer­taine pru­dence. Les éco­lo­gistes ont dé­jà dé­pas­sé la barre des 20 % en 2011 dans le sillage du lan­ce­ment de la tran­si­tion éner­gé­tique, sans que la ten­dance soit du­rable. Au­jourd’hui, les Verts sont avan­ta­gés par les couacs de la grande coa­li­tion et un agen­da do­mi­né par leurs thèmes de pré­di­lec­tion : die­sel, cli­mat, dé­fense de l’Etat de droit face à la mon­tée de l’ex­trême droite.

Bünd­nis 90/die Grü­nen tire les di­vi­dendes de son éman­ci­pa­tion, en­ta­mée il y a dix ans, du car­can des al­liances uni­que­ment à gauche. Dé­sor­mais, la for­ma­tion, as­so­ciée à neuf des seize exé­cu­tifs des Län­der, oc­cupe une po­si­tion pi­vot : elle gou­verne aus­si bien avec le SPD, la gauche ra­di­cale die Linke qu’avec la CDU et les li­bé­raux du FDP. « Les nou­veaux élec­teurs éco­lo­gistes en­tre­tiennent moins de ta­bous en­vers de nou­velles al­liances, par exemple, avec les conser­va­teurs, par rap­port au mi­lieu éco­lo­giste tra­di­tion­nel », note Pe­ter Ma­tu­schek. Les Verts étaient prêts à de sub­stan­tielles conces­sions afin de for­mer une coa­li­tion avec la CDU/CSU d’An­ge­la Mer­kel et le FDP de Chris­tian Lind­ner à l’is­sue des lé­gis­la­tives de sep­tembre 2017. L’échec de ce for­mat, tes­té dé­jà dans un Land, est à mettre sur le compte des li­bé­raux.

Pour au­tant, les éco­lo­gistes main­tiennent un ca­nal de dis­cus­sion avec le FDP pour ne pas in­sul­ter l’ave­nir. Un groupe de dé­pu­tés se ren­contre ré­gu­liè­re­ment de ma­nière in­for­melle. « Il est na­tu­rel d’avoir une re­la­tion col­lé­giale avec un par­ti comme le FDP, ex­plique Kons­tan­tin von Notz, l’un des ins­ti­ga­teurs de ces ren­dez-vous. Ces échanges ne sont pas exempts de confron­ta­tion. Il existe des di­ver­gences de fond sur les ré­fu­giés ou sur le cli­mat. Des ir­ri­ta­tions sont ap­pa­rues lors des né­go­cia­tions de coa­li­tion. Les deux par­ties tâchent de les dis­si­per. »

Mul­ti­plier ses op­tions est de­ve­nu plus en­core né­ces­saire de­puis l’en­trée du par­ti d’ex­trême droite AfD, dé­sor­mais cré­di­té de 15 % à 18 % des voix, sur l’échi­quier po­li­tique. « La for­ma­tion de coa­li­tions de­vient de plus en plus dif­fi­cile », constate la dé­pu­tée Fran­zis­ka Brant­ner. Les tra­di­tion­nelles al­liances à deux par­tis de­viennent l’ex­cep­tion.

Réa­listes. Le chan­ge­ment est in­car­né par le duo aux com­mandes de­puis dé­but 2018. A l’is­sue d’élec­tions lé­gis­la­tives tout juste sa­tis­fai­santes, les éco­lo­gistes ont joué la carte du re­nou­veau en dé­si­gnant le cha­ris­ma­tique qua­dra­gé­naire Ro­bert Ha­beck et la brillante tren­te­naire An­na­le­na Baer­bock. « Tous deux sont is­sus du camp des “réa­listes”. Ils tirent dans la même di­rec­tion. Nous n’as­sis­tons pas à un com­bat in­terne per­ma­nent », note Fran­zis­ka Brant­ner. Ces nou­veaux vi­sages « per­mettent de s’adres­ser à d’autres élec­teurs », at­teste le son­deur Pe­ter Ma­tu­schek.

Quelle est la marge de pro­gres­sion ? Bünd­nis 90/Die Grü­nen peut-il s’éle­ver au rang de « par­ti po­pu­laire » et rem­pla­cer le SPD ? La for­ma­tion en fait l’ex­pé­rience dans l’in­dus­trieux Bade-Würt­tem­berg, qu’il di­rige de­puis 2011 et où il sé­duit dé­sor­mais 30 % des élec­teurs. Ce score té­moigne d’une pé­né­tra­tion al­lant au­de­là des cibles tra­di­tion­nelles (mi­lieux ai­sés, culti­vés, ur­bains). Le par­ti en « a le po­ten­tiel », juge Pe­ter Ma­tu­schek, mais il doit élar­gir sa base dans les autres ré­gions et éga­le­ment amé­lio­rer son an­crage dans l’an­cienne Al­le­magne de l’est où il est peu im­plan­té hor­mis dans les villes uni­ver­si­taires.

Kons­tan­tin von Notz comme Fran­zis­ka Brant­ner se re­fusent à cette am­bi­tion. « En 2018, la no­tion de par­ti po­pu­laire in­duit en er­reur, es­time von Notz. Les temps où des par­tis pou­vaient ras­sem­bler 30 %, voire 40 % des voix sont ré­vo­lus. Les for­ma­tions po­li­tiques doivent plu­tôt ten­ter d’ap­por­ter des ré­ponses mo­dernes aux pro­blèmes ur­gents et être prêtes à plus de dia­logue. »

« Les nou­veaux élec­teurs éco­lo­gistes en­tre­tiennent moins de ta­bous en­vers de nou­velles al­liances, par exemple, avec les conser­va­teurs »

SI­PA PRESS

Lud­wig Hart­mann et Ka­tha­ri­na Schulze, des Verts al­le­mands lors d'une réunion élec­to­rale à Mu­nich le 7 oc­tobre 2018

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