« Pour­quoi j’ai re­fu­sé un por­te­feuille sous Hol­lande »

L'Opinion - - Ministre ? Non Merci ! - In­ter­view Ca­ro­line Vi­gou­reux t @Ca­roVi­gou­reux

COMME PAS­CAL CAN­FIN ou plus ré­cem­ment le pré­sident so­cia­liste du conseil dé­par­te­men­tal de Meurthe-et-Mo­selle, Ma­thieu Klein, ALAIN CLAEYS fait par­tie de ceux qui ont re­fu­sé d’en­trer dans un gou­ver­ne­ment. Le so­cia­liste avait été sol­li­ci­té par Fran­çois Hol­lande lors du re­ma­nie­ment de juin 2015 alors qu’il était maire de Poi­tiers et dé­pu­té PS de la Vienne.

Comme deux de vos col­lègues dé­pu­tés de l’époque, vous avez re­fu­sé d’être mi­nistre lors du pré­cé­dent quin­quen­nat. Pour­quoi ?

Pas pour des rai­sons po­li­tiques. J’étais proche de Fran­çois Hol­lande et je le suis tou­jours. Il m’avait pro­po­sé le poste de se­cré­taire d’Etat à l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur et à l’In­no­va­tion parce que j’avais tra­vaillé sur le su­jet pen­dant plu­sieurs an­nées. On a beau­coup dis­cu­té, je n’ai pas don­né suite. La pre­mière rai­son était conjonc­tu­relle. Je pré­pa­rais à ce mo­ment-là la pro­po­si­tion de loi « fin de vie » avec Jean Leo­net­ti (alors dé­pu­té Les Ré­pu­bli­cains des Alpes-Ma­ri­times) et nous n’avions pas fi­ni nos tra­vaux. Deuxiè­me­ment, j’ai tou­jours pen­sé – non par or­gueil per­son­nel – que l’en­sei­gne­ment et la re­cherche né­ces­si­taient un mi­nistre plein et non pas un se­cré­ta­riat d’Etat. Troi­sième rai­son, il ne res­tait plus qu’un bud­get à éta­blir dans le quin­quen­nat. Avec seule­ment un bud­get, dif­fi­cile d’im­pri­mer sa marque...Mal­gré l’ami­tié que j’avais pour le pré­sident de la Ré­pu­blique, j’ai donc dé­cli­né sa pro­po­si­tion.

Etre mi­nistre est pour­tant une op­por­tu­ni­té que beau­coup es­pèrent voir se pré­sen­ter un jour. Le poste fait-il moins rê­ver qu’au­pa­ra­vant ?

Pou­voir, au ni­veau d’un mi­nis­tère, concré­ti­ser le su­jet sur le­quel on a tra­vaillé de­puis des an­nées, c’est ex­trê­me­ment im­por­tant. Dans d’autres cir­cons­tances, si la pro­po­si­tion était ve­nue plus tôt, j’au­rais ac­cep­té le chal­lenge. Mais il faut faire at­ten­tion de ne pas vé­hi­cu­ler un dis­cours qui pour­rait être très dan­ge­reux se­lon le­quel il ne fau­drait qu’un gou­ver­ne­ment de tech­ni­ciens. Il ne faut pas que cette tour­nure prenne forme. Il faut des po­li­tiques connais­sant les su­jets dans un gou­ver­ne­ment, quels qu’ils soient.

Pen­sez-vous que le maire d’une grande ville comme Poi­tiers a plus de pou­voir qu’un mi­nistre ?

Quand vous êtes maire d’une ag­glo­mé­ra­tion de 200 000 ha­bi­tants, vous pe­sez sur les choses, vous avez une ac­ti­vi­té de ter­rain. Et vous avez le sen­ti­ment de créer des choses. Mais pour être très clair, je n’ai pas re­fu­sé le poste de se­cré­taire d’Etat parce que je vou­lais res­ter maire. Ça n’a ja­mais été dans mon état d’es­prit.

La loi sur le non-cu­mul, celle sur la trans­pa­rence de la vie pu­blique, la pré­ven­tion des conflits d’in­té­rêts ne sont-elles pas au­tant de nou­veau­tés qui rendent l’aven­ture mi­nis­té­rielle très contrainte ?

« Il faut faire at­ten­tion de ne pas vé­hi­cu­ler un dis­cours qui pour­rait être très dan­ge­reux se­lon le­quel il ne fau­drait qu’un gou­ver­ne­ment de tech­ni­ciens »

Je suis fa­rou­che­ment fa­vo­rable à cette trans­pa­rence. Par dé­fi­ni­tion, quel­qu’un qui vient de la so­cié­té ci­vile a fait une car­rière dans le pri­vé, il peut donc ap­pa­raître des conflits d’in­té­rêts à un mo­ment ou un autre. C’est vrai aus­si dans le pu­blic. Le ma­ri de la mi­nistre de la San­té Agnès Bu­zyn était pa­tron de l’In­serm. Il a fal­lu qu’elle se dé­porte pour ne pas avoir à gé­rer cet éta­blis­se­ment (A la fin de son man­dat, Yves Le­vy a re­non­cé à être re­con­duit ; il vient d’être nom­mé au Conseil d’Etat).

Em­ma­nuel Ma­cron peine à trou­ver des per­son­na­li­tés is­sues des rangs so­cia­listes. Con­si­dé­rez-vous que la rup­ture est consom­mée entre le pré­sident de la Ré­pu­blique et la gauche ?

Il suf­fit de re­gar­der les en­quêtes d’opi­nion ! Il s’est pro­duit en quinze mois dans l’opi­nion une déso­rien­ta­tion. Il faut écou­ter les gens sur le ter­rain. La vraie dif­fi­cul­té au­jourd’hui, c’est qu’on ne peut pas ré­su­mer la vie po­li­tique d’un cô­té aux pro­gres­sistes et de l’autre aux conser­va­teurs iden­ti­fiés comme Ma­rine Le Pen et Jean-Luc Mé­len­chon. Beau­coup de per­sonnes ne s’y re­trouvent pas. Le camp du pro­grès est plu­riel, il ne peut pas être in­car­né par une seule per­sonne. On ne peut pas être ma­chia­vé­lique là-des­sus. Il faut faire at­ten­tion à ce­la pour que la vie po­li­tique ne s’as­sèche pas.

S. LA­VAL

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