Pour­quoi Gé­rard Col­lomb a traî­né les pieds pour or­ga­ni­ser l’is­lam de France

En un an et de­mi, la struc­tu­ra­tion du culte mu­sul­man en France a peu avan­cé... Des op­po­sants soup­çonnent l’ex-mi­nistre de l’In­té­rieur d’avoir pri­vi­lé­gié des in­té­rêts élec­to­ra­listes

L'Opinion - - Ministre ? Non Merci ! - Ivanne Trip­pen­bach t @IT­rip­pen­bach

L’or­ga­ni­sa­tion de l’is­lam de France fi­gure par­mi les nom­breux chan­tiers qui at­tendent le pro­chain mi­nistre de l’In­té­rieur. S’il né­ces­site du temps pour lais­ser éclore des pro­jets bâ­tis par les mu­sul­mans, le dos­sier a peu avan­cé de­puis mai 2017. IL Y A NEUF JOURS, aux cô­tés d’Edouard Phi­lippe sur le per­ron de Beau­vau, Gé­rard Col­lomb alerte sur la « ghet­toï­sa­tion » de quar­tiers où règne la « loi du plus fort », celle – no­tam­ment – des « is­la­mistes ra­di­caux ». Ce sont ses der­nières pa­roles de mi­nistre de l’In­té­rieur. De­puis long­temps, comme le pré­sident de la Ré­pu­blique, il pré­co­nise l’af­fir­ma­tion d’un is­lam de France trans­pa­rent, éman­ci­pa­teur et au­to­nome des Etats étran­gers comme so­lu­tion face à l’in­té­grisme. Pour­tant, pen­dant ses dix­sept mois au gou­ver­ne­ment, il ne s’est pas vrai­ment sai­si du dos­sier.

« C’est une énigme », re­con­naît une source de la place Beau­vau. D’au­tant que l’an­cien maire de Lyon se ré­jouis­sait de por­ter la cas­quette de mi­nistre des re­la­tions avec les cultes. En mai 2017, fait iné­dit, il in­siste sur son rôle de dé­fen­seur de la li­ber­té de croire et de ne pas croire. Il exige que fi­gure le « dia­logue in­ter­re­li­gieux » dans sa feuille de route fraî­che­ment tam­pon­née par Ma­ti­gnon. Et, en pri­vé, ne feint pas son in­té­rêt pour l’is­lam de France.

Mais à l’heure du bi­lan, ce su­jet est le seul à pro­vo­quer le si­lence gê­né de Ma­ti­gnon. Comme un « jo­ker ». Gé­rard Col­lomb a plu­sieurs fois de­man­dé à Em­ma­nuel Ma­cron de re­por­ter la prise de pa­role pré­si­den­tielle sur la ques­tion, an­non­cée pour jan­vier 2018, puis avant l’été, puis à l’au­tomne, et à pré­sent dé­but 2019… Les « as­sises ter­ri­to­riales de l’is­lam de France », consul­ta­tions sous l’égide des pré­fets qui viennent de s’ache­ver, étaient prêtes pour re­ce­voir le « go » mi­nis­té­riel dès l’hi­ver. La cir­cu­laire n’a été en­voyée qu’en juin, signe que Col­lomb n’était pas pres­sé. Vo­lon­té de ne pas mé­lan­ger les su­jets — loi an­ti­ter­ro­riste, loi asile et im­mi­gra­tion — ou de ne pas s’aven­tu­rer sur un ter­rain mi­né ? Une autre ex­pli­ca­tion, « lyon­naise », se des­sine, évo­quée aus­si bien par l’op­po­si­tion lo­cale que par des membres de l’équipe gou­ver­ne­men­tale.

Poids lourd. Dans la « ga­laxie Col­lomb », on trouve Ka­mel Kab­tane, le rec­teur de la Grande mos­quée de Lyon où af­fluent jus­qu’à 3 000 fi­dèles. A 75 ans, l’homme jo­vial à l’agenda sur­char­gé est un poids lourd de l’is­lam ré­gio­nal. Trente ans que Kab­tane et Col­lomb, de la même gé­né­ra­tion, se cô­toient. Le pre­mier a ren­con­tré le jeune dé­pu­té Col­lomb dans les an­nées 1980, quand ce dernier ha­bi­tait le même im­meuble que l’ar­chi­tecte de la mos­quée.

« Gé­rard Col­lomb est sur la même lon­gueur d’onde que nous : l’is­lam se construit à la base », as­sume le rec­teur. Dans le dé­tail, cette lon­gueur d’onde n’est pas tout à fait celle de l’Ely­sée. Dès juin 2017, Em­ma­nuel Ma­cron avait aver­ti que la ges­tion de l’is­lam pour­rait se pas­ser du Conseil fran­çais du culte mu­sul­man (CFCM). Cette par­tie n’est pas pour dé­plaire à Ka­mel Kab­tane. D’ori­gine al­gé­rienne, ce pour­fen­deur du fon­da­men­ta­lisme a co­fon­dé l’ins­tance en 2003, mais ne perd pas une oc­ca­sion de l’écor­ner. « C’est le noyé qui se rat­trape à la bouée », bro­carde-t-il.

Sauf que l’Ely­sée a in­clus le con­sul­tant Ha­kim El Ka­roui dans la boucle. L’idée d’une as­so­cia­tion de fi­nan­ce­ment trans­pa­rente du culte, abon­dée par une re­de­vance des fi­dèles sur les pro­duits ha­lal et les pè­le­ri­nages, sé­duit Ma­cron. Pas Kab­tane. « El Ka­roui est bien gen­til, mais que connaît-il de l’is­lam ? Son pro­jet est un sché­ma de ban­quier », tacle-t-il. L’idéal de Kab­tane, c’est une troi­sième voie : que chaque mos­quée se struc­ture au ni­veau dé­par­te­men­tal. En toute li­ber­té. Ain­si de Lyon, qui s’al­lie avec Villeur­banne. « Kab­tane est un re­dou­table ges­tion­naire, un pa­tron, avec des ré­seaux puis­sants à Lyon et aux alen­tours, ana­lyse une source proche du dos­sier. Il rêve de des­ser­rer l’étau des fé­dé­ra­tions lo­cales du CFCM mais n’a au­cune en­vie d’un réseau cen­tra­li­sé et uni­fié. Comme Col­lomb, c’est un Gi­ron­din qui tient à son ter­ri­toire. » Et dans la ca­pi­tale des Gaules qu’il a gou­ver­née seize ans du­rant, Gé­rard Col­lomb cultive ses re­la­tions. « Il com­par­ti­mente l’élec­to­rat : les chefs d’en­tre­prise, les Ar­mé­niens, les ca­tho­liques, les mu­sul­mans… », dé­crit un ponte de la droite LR à la ré­gion Au­vergne-Rhône-Alpes.

Les at­tentes d’un Kab­tane au­raient-elles joué aux yeux de l’ex-fu­tur mi­nistre de Lyon ? Ou sim­ple­ment celles de la com­mu­nau­té mu­sul­mane de la ré­gion lyon­naise (400 000 per­sonnes), l’une des plus im­por­tantes de France ? La ré­ponse du rec­teur fuse. « La seule pres­sion, c’est celle de la pa­role don­née. En 2002, Col­lomb est ve­nu nous voir à la mos­quée en pro­met­tant : je vous sou­tien­drai », ra­conte-t-il. Chose pro­mise… « Col­lomb a sau­vé le pro­jet Kab­tane », sou­ligne un proche de l’édile. Ce pro­jet, c’est l’ins­ti­tut fran­çais de ci­vi­li­sa­tion mu­sul­mane (IFCM) : un centre cultu­rel de 2 500 m2, avec salle de conférences, es­pace d’ex­po­si­tion et salles de cours – un « Ins­ti­tut du monde arabe lyon­nais ». Tout un sym­bole pour l’is­lam fran­çais.

Coup de pouce. Lors­qu’en 2016, le conseil ré­gio­nal de Laurent Wau­quiez re­fuse de le sub­ven­tion­ner, Col­lomb vole à la res­cousse. Il fer­raille à la ville et à la mé­tro­pole de Lyon, qu’il pré­side, et ob­tient de cha­cune 1 mil­lion d’eu­ros. L’Etat ap­porte aus­si 1 mil­lion, la mos­quée de Lyon 2 mil­lions. Mais le coû­teux chan­tier, es­ti­mé à 11 mil­lions, est au point mort. Kab­tane se dé­mène : il sol­li­cite Ba­kou, Ko­weït, Du­baï, Mé­dine… sans ré­sul­tat.

En no­vembre 2017, le mi­nistre Col­lomb re­çoit le se­cré­taire gé­né­ral de la Ligue is­la­mique mon­diale, Mo­ham­med al-Is­sa, ve­nu en Eu­rope re­pré­sen­ter l’or­ga­ni­sa­tion ba­sée à La Mecque. En tête-à-tête avec lui, il ap­puie le pro­jet lyon­nais. Le Saou­dien dé­jeune en­suite avec… Ka­mel Kab­tane, en pré­sence de Georges Ké­pé­né­kian, fi­dèle de Col­lomb et maire de Lyon. Le soir, il par­ti­cipe à un dî­ner of­fert par le mi­nistre aux élus et aux per­son­na­li­tés re­li­gieuses du Rhône. Kab­tane re­part avec la pro­messe d’un coup de pouce fi­nan­cier.

Sa­chant le dos­sier dé­li­cat, le mi­nistre prend des pré­cau­tions. L’ar­gent met­tra du temps à ar­ri­ver… Une heure après la pas­sa­tion de pou­voir avec Edouard Phi­lippe, 5 mil­lions d’eu­ros sont trans­fé­rés de­puis l’Ara­bie. « Le temps des va­lises est ter­mi­né, l’Ara­bie saou­dite joue la trans­pa­rence, désa­morce Kab­tane. La mos­quée de Lyon a été fi­nan­cée à 80 % par Riyad et ja­mais un Saou­dien n’est ve­nu me voir pour exi­ger un imam ou un dis­cours. » Le rec­teur es­père inau­gu­rer l’ins­ti­tut au prin­temps 2019. Si les fac­tures sont payées à temps. Car, dit-il, « je suis comme Saint Thomas : je ne crois que ce que je vois ! »

«Col­lomb a sau­vé le pro­jet Kab­tane», sou­ligne un proche du maire. Ce pro­jet, c’est l’ins­ti­tut fran­çais de ci­vi­li­sa­tion mu­sul­mane

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