Chez Dior Cou­ture, pour la beau­té du geste

L'Opinion - - Ministre ? Non Merci ! - Em­ma­nuelle Du­cros t @em­ma_­du­cros

PARDONNEZ MON MANQUE de conscience pro­fes­sion­nelle. Aus­si­tôt fou­lé le ta­pis gris de l’hô­tel par­ti­cu­lier his­to­rique de Chris­tian Dior, au 30 ave­nue Mon­taigne, la jour­na­liste éco­no­mique a ces­sé de comp­ter. Prix des robes ? Chiffre d’af­faires de la mai­son de cou­ture ? Nombre de clientes ? Ce n’est plus le su­jet. Il n’y a de toute fa­çon rien que l’on pour­rait rai­son­na­ble­ment dé­nom­brer : ni le nombre de plis d’un ju­pon en mous­se­line, cou­sus un à un sous une robe de soie oran­gée. Ni le nombre de points né­ces­saires au pi­que­tage du col d’un tailleur Bar, une des pièces em­blé­ma­tiques que la mai­son pro­duit de­puis la pre­mière col­lec­tion de haute cou­ture de 1947. Ils res­te­ront ca­chés, mais ga­ran­ti­ront à l’étoffe un bom­bé somp­tueux. On perd de vue les ra­tios fi­nan­ciers pour se concen­trer sur la beau­té des gestes.

Une seule chose a de l’im­por­tance lorsque la mai­son Dior ouvre ses portes et montre ses sa­voir-faire : le ta­lent des 100 « pe­tites mains » qui fa­çonnent les pièces de rêve pré­sen­tées deux fois l’an lors des dé­fi­lés de haute cou­ture. 60 mo­dèles à chaque fois, prin­temps-été et au­tomne-hi­ver. On est loin des 200 robes pré­sen­tées par Chris­tian Dior aux dé­buts de sa mai­son de cou­ture, lorsque son pre­mier em­ployé s’ap­pe­lait Pierre Car­din et que les élé­gantes et les jour­na­listes de mode se pres­saient sur les marches de l’es­ca­lier pour aper­ce­voir les man­ne­quins.

Dans l’es­prit, rien n’a chan­gé. « Tout doit être par­fait, ex­plique Lau­rence, qui de­puis 25 ans of­fi­cie au “tailleur”. Il nous faut de la pa­tience pour faire, dé­faire, re­faire. Les pre­mières ver­sions des vê­te­ments sont cou­sues main, sur des bustes aux me­sures des clientes. » « Il faut sa­voir gé­rer son stress, on n’a pas le droit à l’er­reur », ajoute Eme­line, ap­pren­tie, ai­guille en main. Re­cru­tée il y a deux ans par le concours LVMH, qui pour­voit neuf places dans les dif­fé­rentes mai­sons du groupe, elle ap­prend les se­crets mai­sons.

Mé­ti­cu­lo­si­té sans li­mite. Plus loin, Hong­bo dé­taille le pa­tient tra­vail né­ces­saire à la fa­bri­ca­tion d’une robe au « flou ». Dans cet ate­lier, on ma­nie les or­gan­zas et soies sau­vages, on rou­lotte à la main chaque our­let. C’est là que l’on tra­duit les des­sins de l’ac­tuelle sty­liste de Dior, Ma­ria-Gra­zia Chiu­ri, d’abord en ébauches de toile blanche, puis en robes réelles. On in­vente l’ar­chi­tec­ture de mous­se­line, ar­ma­tures et cor­set qui sous-tend la créa­tion. Il faut sou­vent plus de 180 heures de tra­vail pour une robe. Si elle est en­ri­chie de bro­de­ries, de paillettes ou de plumes, les hor­loges perdent la tête.

Haute joaille­rie, hor­lo­ge­rie, sou­liers, cha­peaux, sacs et par­fums, à cha­cun des mé­tiers vi­sibles lors des Jour­nées par­ti­cu­lières, le même sou­ci ex­trême du dé­tail, fut-il in­vi­sible. Se dou­tet-on qu’un sac La­dy Dior né­ces­site l’as­sem­blage à la main de 140 pièces ? Que les sou­liers sont cou­pés et cou­sus main ? La mé­ti­cu­lo­si­té sans li­mite prend tout son sens lorsque l’on vi­site le « théâtre de la mode » ima­gi­né pour ma­gni­fier le tra­vail de cou­ture. Il s’agit d’une pièce em­plie de te­nues mi­nia­tures, re­pro­duc­tions au tiers de leur taille réelle des plus belles robes de la mai­son. Tout, de la taille des ma­te­las­sages à celle des bou­tons, en pas­sant par les fleurs de tis­sus et l’épais­seur des our­lets, est re­mis à l’échelle. Là, la jour­na­liste éco­no­mique a dé­fi­ni­ti­ve­ment ces­sé de comp­ter, se trans­for­mant en pe­tite fille éba­hie.

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