Pé­kin pré­pare la ver­sion 2.0 des routes de la soie

Les au­to­ri­tés chi­noises veulent dé­sor­mais pri­vi­lé­gier la qua­li­té dans le cadre de l’ini­tia­tive « Une cein­ture, une route »

L'Opinion - - La Une - Claude Le­blanc (en­voyé spé­cial à Pé­kin) @Ja­pon­line

Face aux cri­tiques et aux risques fi­nan­ciers, les au­to­ri­tés chi­noises veulent dé­sor­mais pri­vi­lé­gier la qua­li­té

Crai­gnant de tom­ber dans le piège de la dette, le Sier­ra Leone a an­non­cé, le 25 oc­tobre, l’aban­don du pro­jet aé­ro­por­tuaire de 318 mil­lions de dol­lars que la Chine de­vait fi­nan­cer à Free­town. C’est la pre­mière fois qu’un pays afri­cain re­nonce à un in­ves­tis­se­ment la­bel­li­sé « une cein­ture, une route », illus­tra­tion du re­tour de flamme su­bi ré­cem­ment par l’ini­tia­tive chi­noise. Les pays afri­cains doivent au­jourd’hui quelque 130 mil­liards de dol­lars à la Chine, se­lon les don­nées de la Johns Hop­kins SAIS Chi­na-Africa Re­search Ini­tia­tive. EN JUILLET DER­NIER, le quo­ti­dien ke­nyan The Stan­dard pu­bliait une longue en­quête sur la ligne de che­min de fer Mom­ba­sa-Nai­ro­bi construite par la Chi­na Road and Bridge Com­pa­ny (CRBC) dans le cadre d’un pro­jet la­bel­li­sé « Une cein­ture, une route ». Se­lon le jour­nal, « sous le ver­nis du Ma­da­ra­ka Ex­press se cache une vé­ri­table dés­illu­sion pour une mul­ti­tude de Ke­nyans qui se sentent pris au piège par ce train ». Outre la dis­cri­mi­na­tion dont les em­ployés lo­caux font l’ob­jet de la part des Chi­nois et les dan­gers que re­pré­sente le train pour la faune sau­vage, l’ar­ticle met sur­tout en lu­mière l’in­croyable far­deau fi­nan­cier que ce­lui-ci consti­tue pour les contri­buables ke­nyans.

Comme le sou­ligne The Stan­dard, ces der­niers doivent payer tous les mois un mil­liard de shil­lings ke­nyans (8,6 mil­lions d’eu­ros) à la CRBC pour la ges­tion de la ligne, sans par­ler des sommes à rem­bour­ser à la Chine pour les prêts consen­tis. Au to­tal, ce sont plus de 4,3 mil­liards d’eu­ros que le Ke­nya a in­ves­tis dans la construc­tion de cette ligne créée et gé­rée par des in­té­rêts chi­nois. Tout est fait d’ailleurs pour que les Ke­nyans n’y par­ti­cipent pas. La ma­jo­ri­té des conduc­teurs sont Chi­nois, les sa­la­riés lo­caux étant re­lé­gués à des tâches su­bal­ternes, dans la me­sure où une grande par­tie de la do­cu­men­ta­tion est dans la langue de Con­fu­cius.

Au cours des der­niers mois, d’autres exemples met­tant en lu­mière la mau­vaise ges­tion de pro­jets lan­cés dans le cadre de l’ini­tia­tive « Une cein­ture, une route » ont été dé­non­cés, alors que du cô­té chi­nois on ne ces­sait de mettre en avant les bien­faits de ces in­ves­tis­se­ments in­dis­pen­sables pour sor­tir les pays bé­né­fi­ciaires du sous-dé­ve­lop­pe­ment, à l’ins­tar de Shi Jiyang, pré­sident du Fonds de dé­ve­lop­pe­ment Chine-Afrique, le­quel fi­nance 92 pro­jets dans 36 pays afri­cains. Es­ti­mant que l’Afrique est « un par­te­naire na­tu­rel » des nou­velles routes de la soie et sou­li­gnant « la com­mu­nau­té de des­tin entre la Chine et l’Afrique », il rap­pelle que « l’éta­blis­se­ment de li­mites dans le fi­nan­ce­ment re­vient à li­mi­ter le dé­ve­lop­pe­ment de ces pays ».

Haute qua­li­té. Cette ap­proche semble au­jourd’hui re­mise en cause y com­pris au som­met de l’Etat et il y a fort à pa­rier que, dans les pro­chains mois, les res­pon­sables des dif­fé­rents pro­jets soient ame­nés à adop­ter de nou­velles règles. C’est Xi Jin­ping lui-même qui a ma­ni­fes­té la né­ces­si­té de chan­ger d’ap­proche à l’oc­ca­sion d’une ré­cente réunion consa­crée aux 5 ans de son ini­tia­tive. Re­prises lon­gue­ment dans un ar­ticle pa­ru lun­di dans le Quo­ti­dien du peuple, l’or­gane du Par­ti com­mu­niste lu par l’en­semble de ses cadres et les prin­ci­paux ac­teurs éco­no­miques, ses re­marques doivent fa­vo­ri­ser « un dé­ve­lop­pe­ment de haute qua­li­té ».

Ama­teur de mé­ta­phore, le nu­mé­ro un chi­nois dé­sire pas­ser de la phase du « coup de pin­ceau gros­sier » à celle du « jo­li coup de pin­ceau » pour que son ini­tia­tive soit mieux re­çue par les po­pu­la­tions lo­cales et que l’on tienne da­van­tage compte des risques. Il s’agit dé­sor­mais

Il s’agit d’ac­cor­der « plus d’at­ten­tion à l’amé­lio­ra­tion de la qua­li­té et de l’ef­fi­ca­ci­té des pro­jets »

d’ac­cor­der « plus d’at­ten­tion à l’amé­lio­ra­tion de la qua­li­té et de l’ef­fi­ca­ci­té des pro­jets ». Xi Jin­ping sou­haite no­tam­ment que les in­ves­tis­se­ments « ré­pondent aux be­soins des po­pu­la­tions lo­cales » pour que celles-ci « puissent con­crè­te­ment res­sen­tir les bien­faits de ces construc­tions ».

Sans re­mettre en cause tel ou tel pro­jet, le Pré­sident chi­nois semble ain­si prê­ter l’oreille aux nom­breuses cri­tiques qui ont fait sur­face, ces der­niers mois, dans plu­sieurs pays concer­nés par son ini­tia­tive. Du Pakistan à la Ma­lai­sie, en pas­sant par le Sri Lan­ka ou le Ke­nya, la manne fi­nan­cière chi­noise et la fièvre bâ­tis­seuse qui en a dé­cou­lé n’ont pas tou­jours sus­ci­té l’en­thou­siasme, sans par­ler des ob­jec­tions émises par les Oc­ci­den­taux sur le manque de trans­pa­rence et l’ac­cès pri­vi­lé­gié ré­ser­vé aux ac­teurs éco­no­miques chi­nois. Se­lon le Cen­ter for Stra­te­gic and In­ter­na­tio­nal Stu­dies, un think tank amé­ri­cain ba­sé à Wa­shing­ton, seuls 3,4 % des pro­jets fi­nan­cés par la Chine ont été at­tri­bués à des so­cié­tés étran­gères.

Fra­gi­li­sée par le bras de fer com­mer­cial qui l’op­pose aux Etats-Unis, la Chine doit aus­si se mon­trer plus réa­liste dans ses in­ves­tis­se­ments. Fai­sant écho aux pré­oc­cu­pa­tions de Xi Jin­ping, Wang Wen, chef éco­no­miste chez Si­no­sure, l’équi­valent chi­nois de la Co­face, ex­plique que les opé­ra­teurs des pro­jets la­bel­li­sés « Une cein­ture, une route » doivent à tout prix amé­lio­rer leur ges­tion du risque afin, dit-il, « d’évi­ter un dé­sastre ». Il cite l’exemple de la ligne fer­ro­viaire Ad­dis-Abe­ba-Dji­bou­ti, qui a dé­jà coû­té 1 mil­liard de dol­lars à l’as­su­reur pu­blic en rai­son des très nom­breux dys­fonc­tion­ne­ments et note que de nom­breux in­ves­tis­se­ments mal pré­pa­rés, ailleurs dans le monde, pour­raient créer de gros sou­cis fi­nan­ciers. Au­tant de rai­sons pour pas­ser à la ver­sion 2.0 des nou­velles routes de la soie.

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