Le mo­dèle au­to­ri­tai­re­na­tio­na­liste, la nou­velle donne

L'Opinion - - Opposition : La Grande Panne - Fré­dé­ric Cha­rillon

LE CLUB DES ÉMER­GENTS ou ré-émer­gents – Bré­sil, Rus­sie, Inde, Chine, Afrique du Sud – qui a don­né son acro­nyme au groupe des BRICS, a été for­mé en 2001 (l’Afrique du Sud s’y est jointe en 2011 – d’où le « s » pour « South Africa »). Ces pays re­pré­sen­taient alors aux yeux des di­plo­ma­ties oc­ci­den­tales la pos­si­bi­li­té d’une gou­ver­nance mon­diale ré­con­ci­liée, à la­quelle sous­cri­rait le Sud. Le Bré­sil de Lu­la (2003-2011) et l’Inde de Man­mo­han Singh, is­su du Par­ti du Con­grès (2004-2014), in­car­naient la mo­dé­ra­tion tout en réin­ven­tant les rap­ports Sud-Sud. La Rus­sie du nou­veau pré­sident Pou­tine (2000-), après l’ère Elt­sine, avait re­joint le G7 de­ve­nu G8 de­puis 1998, et le man­dat de Med­ve­dev (2008-2012) lais­sait es­pé­rer un nou­veau dia­logue. La Chine res­tait au­to­ri­ta­riste mais dé­ve­lop­pait une di­plo­ma­tie de sé­duc­tion, pro­met­tait un « dé­ve­lop­pe­ment har­mo­nieux » et re­je­tait l’idée d’hé­gé­mo­nie. l’Afrique du Sud de Tha­bo Mbe­ki (1999-2008) sor­tait en­core de l’état de grâce de la pré­si­dence Man­de­la (1994-1999).

Les an­nées 2010 virent les re­la­tions de l’Oc­ci­dent avec ce groupe pas­ser de « l’en­ga­ge­ment » à l’éloi­gne­ment. L’au­to­ri­ta­risme a lar­ge­ment triom­phé par­mi ses membres. Les BRICS in­carnent bel et bien au­jourd’hui une nou­velle dy­na­mique forte des re­la­tions in­ter­na­tio­nales. Mais pas celle que l’on en­tre­voyait ini­tia­le­ment.

DE L’« EN­GA­GE­MENT » À L’ÉLOI­GNE­MENT

Le mo­dèle sud-afri­cain de ré­con­ci­lia­tion post-apar­theid, l’es­sor du com­merce avec la Chine et son mar­ché pro­met­teur, les mul­tiples dia­logues avec la Rus­sie (du par­te­na­riat pour la paix de l’Otan au trai­té New START – Stra­te­gic Arms Re­duc­tion Trea­ty si­gné en 2010), les par­te­na­riats stra­té­giques avec l’Inde, le rayon­ne­ment de la di­plo­ma­tie de Lu­la, sym­bo­li­saient « l’en­ga­ge­ment » du Sud et de la Rus­sie. C’est-à-dire le suc­cès de l’Oc­ci­dent à en­traî­ner ces pays dans un agen­da glo­bal aux ob­jec­tifs par­ta­gés, lar­ge­ment ins­pi­rés d’une vi­sion li­bé­rale de l’ordre in­ter­na­tio­nal. La COP21 de 2015 à Pa­ris au­ra peut-être re­pré­sen­té le point d’orgue de cet es­poir, lorsque de Wa­shing­ton à Pé­kin, un com­pro­mis for­gé par la France fut trou­vé pour lut­ter contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique avec l’aide de grands pays du Sud en plus de ce­lui de l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma.

Pour­tant, plu­sieurs voix s’éle­vaient dé­jà de­puis quelque temps pour re­froi­dir les en­thou­siasmes. Les di­plo­mates ha­bi­tués aux dis­cus­sions tech­niques onu­siennes (à Ge­nève plus en­core qu’à New York) té­moi­gnaient des dif­fi­cul­tés à trai­ter avec les puis­sances du Sud, souvent so­li­daires pour faire bloc contre nombre d’ini­tia­tives ve­nues d’Eu­rope ou d’Amé­rique du Nord. Dans son bi­lan de la po­li­tique étran­gère du pre­mier man­dat d’Oba­ma (Ba­rack Oba­ma et sa po­li­tique étran­gère, 2012), Jus­tin Vaïsse sou­li­gnait l’échec amé­ri­cain à « en­ga­ger » un Sud ré­ti­cent, caractérisé se­lon lui par un sou­ve­rai­nisme fort, une mé­fiance hé­ri­tée du dis­cours an­ti-im­pé­ria­liste et une prio­ri­té don­née aux en­jeux ré­gio­naux, qui em­pê­chaient une vé­ri­table adhé­sion à l’agen­da li­bé­ral glo­bal de Wa­shing­ton.

LE TEMPS DES SOUVERAINISMES AU­TO­RI­TAIRES

Bien­tôt, la Rus­sie de Pou­tine al­lait confir­mer sa tra­jec­toire dure et sa rup­ture avec l’an­cien « Ouest » au fil des dis­cours pré­si­den­tiels et de plu­sieurs ini­tia­tives in­ter­na­tio­nales, en Géor­gie, en Ukraine, en Sy­rie. La Chine, à par­tir de 2009, chan­gea de ton, n’hé­si­tant pas à im­po­ser sa pré­séance en Asie : « La Chine est un grand pays. Et les autres pays [de la ré­gion] sont des pe­tits pays. Voi­là les faits », com­men­tait sè­che­ment Pé­kin au len­de­main du som­met de l’ASEAN te­nu en 2010 à Ha­noï.

Le club des BRICS réunit des puis­sances cha­cune trop or­gueilleuse pour se ran­ger sous la ban­nière d’un seul, mais qui ont en com­mun le choix d’un mo­dèle na­tio­nal n’hé­si­tant plus à sor­tir du consen­sus in­ter­na­tio­nal

Au Bré­sil, c’est en­core le culte de l’homme fort, de l’iden­ti­ta­risme, de la sou­ve­rai­ne­té eth­no-na­tio­nale contre le sens de la res­pon­sa­bi­li­té glo­bale (no­tam­ment sur l’en­vi­ron­ne­ment), qui triomphe

Avec le re­tour au pou­voir en 2014 du Par­ti na­tio­na­liste hin­douiste (BJP) de Na­ren­dra Mo­di, l’Inde à son tour choi­sit le na­tio­na­lisme, même si elle reste dé­mo­cra­tique. l’Afrique du Sud s’en­fon­ça pro­gres­si­ve­ment dans les dif­fi­cul­tés, sur­tout sous le règne de Ja­cob Zu­ma (2009-2018) et la vio­lence pro­gres­sa à nou­veau dans sa so­cié­té. En­fin, après deux an­nées de crise de­puis la destitution de Dil­ma Rous­sef en 2016 et les scan­dales qui de­puis ont émaillé la pré­si­dence de Mi­chel Te­mer, le Bré­sil vient d’élire Jair Bol­so­na­ro, ou­ver­te­ment nos­tal­gique de la dic­ta­ture mi­li­taire.

Le club des BRICS (mais il fau­drait par­ler éga­le­ment de la Tur­quie, des Phi­lip­pines, de l’In­do­né­sie…) prend donc un nou­veau vi­sage. Choyé par la Rus­sie qui lui ac­corde beau­coup d’at­ten­tion, d’ini­tia­tives di­plo­ma­tiques ou de ren­contres de « track 2 » (contacts au ni­veau des think tanks ou ana­lystes uni­ver­si­taires), il réunit des puis­sances cha­cune trop or­gueilleuse pour se ran­ger sous la ban­nière d’un seul, mais qui de plus en plus ont en com­mun le choix d’un mo­dèle na­tio­nal n’hé­si­tant plus à sor­tir du consen­sus in­ter­na­tio­nal, voire à sou­hai­ter la ré­vi­sion de ses règles, ou la ré­écri­ture de l’his­toire.

UNE NOU­VELLE MO­DER­NI­TÉ NA­TIO­NA­LISTE ?

Ce phé­no­mène, Ber­trand Ba­die, dans son nou­vel ou­vrage (Quand le Sud ré­in­vente le monde, 2018), l’as­si­mile à un néo-sou­ve­rai­nisme com­pa­tible avec la mon­dia­li­sa­tion, et por­té par les émer­gents avec un goût de re­vanche sur les hu­mi­lia­tions pas­sées. S’agit-il d’un re­tour de ba­lan­cier au­to­ri­ta­riste com­pa­rable à ce­lui des an­nées 1930 ? D’un re­tour aux na­tio­na­lismes des an­nées 1950-1960, qui au sud se vou­laient ex­pé­di­tifs au nom d’une voie na­tio­nale que l’on vou­lait ef­fi­cace et mo­der­ni­sa­trice (l’époque du nas­se­risme, entre autres) ? On as­siste plu­tôt à quelque chose d’in­édit, certes nour­ri par des res­sen­ti­ments pas­sés mais ou­vrant la voie à un re­nou­vel­le­ment en pro­fon­deur du sys­tème in­ter­na­tio­nal.

Les dy­na­miques in­ternes, donc émi­nem­ment so­ciales et lo­cales, en sont com­plexes : Bol­so­na­ro, d’après les pre­mières en­quêtes, a été élu par le Bré­sil riche, comme Lu­la avait été élu par le Bré­sil pauvre. Les oxy­mores « Trump des Tro­piques » et « li­bé­ral d’ex­trême droite » disent bien la con­fu­sion de cette si­tua­tion. Mais du point de vue des re­la­tions in­ter­na­tio­nales, la sen­tence est sans ap­pel : c’est en­core le culte de l’homme fort, de l’iden­ti­ta­risme, de la sou­ve­rai­ne­té eth­no-na­tio­nale contre le sens de la res­pon­sa­bi­li­té glo­bale (no­tam­ment sur l’en­vi­ron­ne­ment), qui triomphe. Les BRICS, loin d’avoir été « en­ga­gés » dans un agen­da mul­ti­la­té­ral li­bé­ral pour une gou­ver­nance glo­bale, sont de­ve­nus un club des ré­ta­blis­seurs d’ordre. Avec certes des de­grés de sub­ti­li­té va­riables, le « net­toyeur » a le vent en poupe, et capte l’adhé­sion du vil­lage glo­bal en pour­fen­dant le « brave nou­veau monde » ven­du au dé­but des an­nées 1990. Une nou­velle par­tie com­mence.

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