La France dans le piège de « l’axe in­do­pa­ci­fique »

Pa­ris mise sur une al­liance stra­té­gique avec l’Inde, l’Aus­tra­lie et le Ja­pon. Au risque d’une confron­ta­tion avec la Chine

L'Opinion - - Opposition : La Grande Panne - Jean-Do­mi­nique Mer­chet @jdo­mer­chet

En Asie, la France en­gage à bas bruit sa po­li­tique ex­té­rieure dans un concept glo­bal dé­fen­du par le Pen­ta­gone, qui, si l’on y prête garde, conduit à une col­li­sion avec les vi­sions géo­po­li­tiques chi­noises. Une ré­ponse stra­té­gique aux nou­velles routes de la soie, le grand pro­jet de Pé­kin. CER­TAINS MOTS PEUVENT ÊTRE des pièges géo­po­li­tiques. Ain­si, ceux d’« axe in­do­pa­ci­fique », dé­sor­mais ré­gu­liè­re­ment em­ployés par la di­plo­ma­tie fran­çaise. Il sert à dé­si­gner un « par­te­na­riat stra­té­gique », une al­liance entre la France, l’Inde, l’Aus­tra­lie et le Ja­pon, par­fois éten­due jus­qu’aux Emi­rats arabes unis, comme l’in­di­quait ré­cem­ment un am­bas­sa­deur de pre­mier plan. Ce concept avait été ex­pli­ci­te­ment uti­li­sé par le pré­sident de la Ré­pu­blique lors de ses dé­pla­ce­ments en Inde et en Aus­tra­lie au prin­temps der­nier, puis lors de son dis­cours de­vant le corps di­plo­ma­tique, fin août.

Em­ma­nuel Ma­cron dé­cla­rait alors que la France, grâce no­tam­ment à son outre-mer, était « une puis­sance in­do­pa­ci­fique » qui de­vait « tra­vailler à ce nou­vel axe stra­té­gique [...] de ma­nière ré­so­lue, am­bi­tieuse et pré­cise ». Le chef de l’Etat pre­nait tou­te­fois soin de pré­ci­ser que cet axe « ne doit pas être di­ri­gé contre qui­conque ». C’est bien là que le bât blesse, car, vu de Pé­kin, il prend évi­dem­ment la forme d’un en­cer­cle­ment de la Chine, une ré­ponse au grand pro­jet géo­po­li­tique chi­nois des nou­velles routes ter­restres et ma­ri­times de la soie (« One belt, one road »). Evi­dem­ment, Pa­ris s’en dé­fend avec éner­gie : « Je ne pense pas du tout que ce soit dans une lo­gique de confron­ta­tion avec Pé­kin », ex­plique-t-on au Quai d’Or­say. Mais le même in­ter­lo­cu­teur en­chaîne aus­si­tôt sur la « pos­ture hé­gé­mo­nique » de la Chine et la né­ces­si­té de lui « don­ner des coups d’ar­rêt ». A cet égard, la vi­site à Pa­ris mioc­tobre du pré­sident sud-co­réen Moon Jae-in a lais­sé un goût amer à la di­plo­ma­tie fran­çaise, qui re­doute « une paix chi­noise » entre les deux Co­rées. « On a eu beau­coup mal » à faire va­loir notre point de vue, re­con­naît un proche du dos­sier, qui re­grette que « la déses­ca­lade ait été pré­fé­rée à la dé­nu­cléa­ri­sa­tion » de la Co­rée du Nord.

Concept glo­bal. A bas bruit, la France en­gage ain­si sa po­li­tique ex­té­rieure dans un concept glo­bal qui, si l’on y prête garde, conduit à une col­li­sion avec les vi­sions géo­po­li­tiques chi­noises. Dé­ve­lop­pé à l’ori­gine en 2007 par Gur­preet S. Khu­ra­na, un of­fi­cier de la ma­rine in­dienne, ce « concept in­do­pa­ci­fique » a ra­pi­de­ment été re­pris par le Ja­pon et l’Aus­tra­lie, avant d’in­té­grer la doc­trine of­fi­cielle du Pen­ta­gone. Si, comme le géo­graphe Yves La­coste l’as­sure, « la géo­po­li­tique est une ques­tion de re­pré­sen­ta­tions », en Asie, la France par­tage dé­sor­mais celles des EtatsU­nis. Ce n’est pas sans risques, car Wa­shing­ton est dé­sor­mais dans une lo­gique de confron­ta­tion avec la Chine, comme on le constate en ma­tière com­mer­ciale mais éga­le­ment mi­li­taire. Dans un do­cu­ment in­ti­tu­lé « Na­tio­nal De­fense Stra­te­gy 2018 » pu­blié en jan­vier, le Pen­ta­gone dé­si­gnait la Chine – avec la Rus­sie – comme prin­ci­pale me­nace, ren­voyant le ter­ro­risme au se­cond plan. Ce même do­cu­ment confir­mait que la « ré­gion in­do­pa­ci­fique » était celle de la confron­ta­tion avec le « com­pé­ti­teur stra­té­gique » – le mot po­li pour dire ad­ver­saire – qu’est la Chine.

Em­ma­nuel Ma­cron met ré­gu­liè­re­ment en garde contre la lo­gique des « som­nam­bules », comme il l’a en­core fait lors de son in­ter­ven­tion té­lé­vi­sée du 17 oc­tobre. Se ré­fé­rant au ro­man­cier Her­mann Broch et à l’his­to­rien Ch­ris­to­pher Clark, le chef de l’Etat dé­crit ain­si la mé­ca­nique aveugle qui a conduit les grandes puis­sances à en­trer en guerre en 1914. Mais en uti­li­sant, comme il le fait, les mots d’« axe in­do­pa­ci­fique », il s’ins­crit de fac­to dans une re­pré­sen­ta­tion géo­po­li­tique hos­tile à la Chine. Ce peut être un choix as­su­mé, mais il convient d’en me­su­rer toutes les consé­quences, sauf à ris­quer à son tour une crise de som­nam­bu­lisme… Certes, con­trai­re­ment au chef de l’Etat, les di­plo­mates fran­çais hé­sitent à par­ler d’« axe in­do­pa­ci­fique », mais c’est sur­tout pour ne pas frois­ser le Ja­pon où le mot « axe » ren­voie à de fâ­cheux sou­ve­nirs d’une al­liance avec Hit­ler et Mus­so­li­ni.

Des in­té­rêts com­mer­ciaux peuvent pous­ser la France à s’ins­crire dans cette lo­gique in­do­pa­ci­fique : l’Inde et l’Aus­tra­lie sont des clients stra­té­giques pour l’in­dus­trie d’ar­me­ment, avec d’im­por­tants contrats de Ra­fale et de sous-ma­rins. En re­vanche, le Ja­pon n’est pas un gros client mi­li­taire pour la France. Mais ces al­liances vont au-de­là du bu­si­ness. La France, membre per­ma­nent du Con­seil de sé­cu­ri­té, veut être une puis­sance mon­diale. Les mi­nistres fran­çais de la Dé­fense sont des ha­bi­tués des dia­logues stra­té­giques ré­gio­naux de Shan­gri-La qui se tiennent chaque an­née à Sin­ga­pour. Dans la zone contes­tée de la mer de Chine – que re­ven­dique Pé­kin – la France dé­pêche « deux ou trois fois par an » un bâ­ti­ment de la ma­rine na­tio­nale, pour faire res­pec­ter le droit ma­ri­time in­ter­na­tio­nal. Après deux ans de ré­no­va­tion, le porte-avions Charles de Gaulle par­ti­ra au prin­temps pour l’Océan in­dien. Pous­se­ra-t-il plus loin dans la « zone in­do­pa­ci­fique » jus­qu’aux portes de la Chine ? « Son pro­gramme n’est pas en­core ar­rê­té », in­dique-ton dans la Ma­rine.

SI­PA PRESS

Na­ren­dra Mo­di et Em­ma­nuel Ma­cron à Bé­na­rès, le 11 mars der­nier.

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