Mon aris­to chez les Bol­chos

L'Opinion - - La Fabrique De L'opinion - Ber­nard Qui­ri­ny

LE DEUXIÈME RO­MAN d’Amor Towles nous ar­rive pré­cé­dé d’une ru­meur flat­teuse : aux Etats-Unis, il a ca­ra­co­lé en tête de la liste des best-sel­lers jus­qu’à dé­pas­ser le mil­lion d’exem­plaires ven­dus. Ba­rack Oba­ma lui-même en a re­com­man­dé la lec­ture, comme il le fait de temps en temps en par­ta­geant ses coups de coeur ! A la li­mite, Amor Towles n’avait même pas be­soin de cette pu­bli­ci­té pré­si­den­tielle, vu le suc­cès qu’avait dé­jà connu son pre­mier ro­man, Les Règles du jeu, en 2011. Il ap­par­tient dé­sor­mais à la pe­tite guilde des écri­vains ban­kable, à qui s’in­té­ressent la té­lé­vi­sion et le ci­né­ma. Un gent­le­man à Mos­cou fe­ra d’ailleurs l’ob­jet d’une adap­ta­tion en sé­rie par Ken­neth Bran­nagh, qui joue­ra le rôle prin­ci­pal…

Tant de ta­page pour­rait ins­pi­rer la mé­fiance, et don­ner l’en­vie de fuir. On ra­te­rait ce­pen­dant quelque chose, car tout ce suc­cès est loin d’être im­mé­ri­té. Le gent­le­man du titre, Alexandre Ros­tov, est un aris­to­crate un peu dan­dy, pur pro­duit de la haute so­cié­té russe d’An­cien Ré­gime, d’une édu­ca­tion raf­fi­née et d’un goût très sûr. Quand éclate la Ré­vo­lu­tion de 1917, il de­vient évi­dem­ment un en­ne­mi du peuple, consi­dé­ré comme tel par les nou­veaux maîtres du pays. Mais vu qu’il a écrit ja­dis un poème ap­pré­cié par les ré­vo­lu­tion­naires de 1905, le re­dou­table pro­cu­reur Vi­chins­ky lui épargne la condam­na­tion à mort. A la place, le Comte écope d’une as­si­gna­tion à ré­si­dence : il ha­bi­te­ra le luxueux hô­tel Mé­tro­pol de Mos­cou, face au Bol­choï, avec la stricte in­ter­dic­tion d’en sor­tir…

Aven­tures mi­nia­tures. L’es­sen­tiel du ro­man se dé­roule au Mé­tro­pol, pri­son do­rée où le Comte Ros­tov se sent comme chez lui, fait des ren­contres et vit toutes sortes d’aven­tures mi­nia­tures, ce­pen­dant qu’au-de­hors les Bol­che­viques mettent la Rus­sie en coupe ré­glée. Cette nar­ra­tion en huis clos est l’atout du livre, qui fonc­tionne comme un feuilleton sous cloche, avec son uni­vers désuet et fa­mi­lier. C’est aus­si sa li­mite : Un gent­le­man à Mos­cou tient de l’em­pi­le­ment de say­nètes et de di­gres­sions, si bien qu’on se lasse au bout d’un mo­ment. L’en­semble reste sé­dui­sant mal­gré tout grâce à la per­son­na­li­té co­casse du Baron, au ton de co­mé­die et au pe­tit cô­té Grand Bu­da­pest Ho­tel qui flotte sur le texte.

La ru­meur du monde, elle, reste à la porte : il n’est qua­si­ment pas ques­tion de l’his­toire so­vié­tique ni des tra­gé­dies du ré­gime to­ta­li­taire, si­non à tra­vers quelques anec­dotes sar­cas­tiques sur la Tché­ka, les dé­lires bu­reau­cra­tiques et l’éga­li­ta­risme fu­rieux des Bol­che­viques, qui re­poussent les li­mites la bê­tise. Par exemple, ils font ar­ra­cher toutes les éti­quettes des fla­cons de la cave du Mé­tro­pol, au nom de la lutte contre les pri­vi­lèges : « Dé­sor­mais, le res­tau­rant ne pro­po­se­ra que du vin rouge ou blanc, à un prix unique » ! Avec son flegme im­per­tur­bable, son amour des tra­di­tions et son art de vivre ve­nu de l’an­cien monde, le Comte Ros­tov est à lui tout seul une pro­tes­ta­tion contre ces ma­nières de rustres. Quand les im­bé­ciles dé­truisent tout, le vrai ré­vo­lu­tion­naire est ce­lui qui reste old­school.

HERMANCE TRIAY

Un gent­le­man à Mos­cou, d’Amor Towles (tra­duit de l’an­glais par Na­tha­lie Cun­ning­ton, Fayard, 574 p., 24 €).

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