L’ar­ri­vée au pou­voir de Do­nald Trump n’est ni un ha­sard, ni un ac­ci­dent

« Pour les po­pu­la­tions blanches mo­destes et an­gois­sées, il est ap­pa­ru comme un sau­veur. Les lais­sés-pour-compte de la mon­dia­li­sa­tion ont donc eu le loi­sir d’élire Do­nald Trump »

L'Opinion - - La Fabrique De L'opinion - Lau­rence Nar­don: Lau­rence Nar­don

Do­nald Trump ap­pa­raît comme une per­son­na­li­té ab­so­lu­ment hors du com­mun, et les his­to­riens au­ront fort à faire dans le fu­tur pour dé­mê­ler la part qu’ont jouée son idéo­lo­gie et sa psy­cho­lo­gie dans le dé­rou­le­ment de sa pré­si­dence. Pour au­tant, son élec­tion n’est ni un ha­sard ni un ac­ci­dent. Elle a été pré­pa­rée par des évo­lu­tions qui se sont dé­rou­lées sur plu­sieurs dé­cen­nies dans tous les do­maines – po­li­tique, so­cial, cultu­rel, éco­no­mique – de la vie du pays.

L’AC­CROIS­SE­MENT DES IN­ÉGA­LI­TÉS

L’ar­ri­vée d’un po­pu­liste an­ti­sys­tème au pou­voir est liée au fait que les classes moyennes du pays se sont sen­ties tra­hies aus­si bien par le Par­ti ré­pu­bli­cain que par le Par­ti dé­mo­crate sur le plan de l’éga­li­té des chances. La pos­si­bi­li­té d’as­cen­sion so­ciale, qui est au coeur du contrat so­cial amé­ri­cain, exige un mi­ni­mum d’en­ca­dre­ment de la part de l’Etat. Or, la do­mi­na­tion des prin­cipes éco­no­miques li­bé­raux à par­tir des an­nées 1980 a sans doute été ex­ces­sive. Elle a dé­lé­gi­ti­mé le rôle re­dis­tri­bu­teur et ré­gu­la­teur de l’Etat et jus­ti­fié la dé­fense des in­té­rêts de l’in­di­vi­du au dé­tri­ment de l’es­prit ci­vique.

Les pre­mières grandes me­sures li­bé­rales, telles que les baisses d’im­pôt de 1981 et 1986, ont été adop­tées sous la pré­si­dence de Ro­nald Rea­gan, mais les pré­si­dents dé­mo­crates ont em­boî­té le pas. C’est Bill Clin­ton qui a dé­tri­co­té la loi Glass-Stea­gall qui, de­puis la crise de 1929, sé­pa­rait les banques d’in­ves­tis­se­ment des banques de dé­pôt. Cette me­sure est consi­dé­rée comme l’une des causes di­rectes de la crise de 2007-2008, dont les consé­quences ont été ter­ribles pour les classes moyennes. Le mode de fi­nan­ce­ment de la vie po­li­tique a éga­le­ment joué un rôle. Pour fi­nan­cer leurs cam­pagnes, les deux par­tis ont en ef­fet be­soin de grands do­na­teurs. Il leur est en­suite dif­fi­cile de ne pas ac­cé­der à leurs de­mandes d’al­lé­ge­ments fis­caux, qui creusent l’écart entre les 1 % les plus riches et le reste de la po­pu­la­tion.

En­fin, au­cune po­li­tique so­ciale n’a été mise en place pour ac­com­pa­gner les pertes d’em­plois ou­vriers consta­tées après la si­gna­ture de l’Ac­cord de libre-échange nord-amé­ri­cain (Alena) en 1994, puis l’en­trée de la Chine dans l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC) en 2001, et qu’a ag­gra­vées la ro­bo­ti­sa­tion des usines. Les éco­no­mistes ont long­temps as­su­ré qu’il s’agis­sait d’une « des­truc­tion créa­trice », et que les chô­meurs pour­raient […] de­ve­nir in­for­ma­ti­ciens au ser­vice de l’éco­no­mie de la connais­sance. Mais on es­time au­jourd’hui que 1 mil­lion d’em­plois di­rects et 2,4 mil­lions d’em­plois in­di­rects ont été dé­truits aux EtatsU­nis du fait des im­por­ta­tions de biens ma­nu­fac­tu­rés chi­nois entre 1999 et 2011.

L’AN­GOISSE DES CAUCASIENS

Un autre aban­don, d’ordre cultu­rel, est re­pro­ché plus par­ti­cu­liè­re­ment au Par­ti dé­mo­crate. De­puis les an­nées 1960, ce der­nier a pris la re­lève du mou­ve­ment des droits ci­viques et dé­ve­lop­pé un dis­cours et un pro­gramme fa­vo­rables aux mi­no­ri­tés, eth­niques, sexuelles, etc. Re­non­çant au prin­cipe d’uni­ver­sa­lisme, le par­ti pré­sente dé­sor­mais la so­cié­té amé­ri­caine comme une mo­saïque de groupes dif­fé­rents.

Ain­si, les Blancs ne sont plus les Amé­ri­cains « par dé­faut » qu’ils ont pen­sé être à une époque, mais un groupe par­mi d’autres, voire un groupe moins lé­gi­time que les autres du fait de sa do­mi­na­tion pas­sée. Pour les an­ciens ou­vriers des usines du Nord-Est, les pe­tits Blancs des Ap­pa­laches et les con­ser­va­teurs du Sud de condi­tion mo­deste, l’an­nonce par le bu­reau du recensement qu’ils vont de­ve­nir mi­no­ri­taires d’ici 2045 ren­force la crainte d’une stag­na­tion so­ciale pour leurs en­fants.

La ré­ponse des élites in­tel­lec­tuelles et pro­gres­sistes à l’ex­pres­sion de cette an­goisse iden­ti­taire a été la ré­pro­ba­tion mo­rale. Mais, au-de­là du fait que les ou­trances du dis­cours po­li­ti­que­ment cor­rect ont fait de cer­tains dé­mo­crates des cibles fa­ciles, le par­ti a ou­blié son élec­to­rat po­pu­laire tra­di­tion­nel. Ce choix po­li­tique semble d’au­tant plus vain que pen­dant ce temps-là le com­bat pour l’éga­li­té ra­ciale semble avoir re­cu­lé dans le pays. La sé­rie de dé­cès de per­sonnes is­sues de la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine dus à des vio­lences po­li­cières et l’ap­pa­rente im­pu­ni­té des cou­pables mal­gré la mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire au sein du mou­ve­ment Black Lives Mat­ter est un pro­blème de fond sans so­lu­tion ap­pa­rente.

LE CHAM­PION DE LA CLASSE MOYENNE

Do­nald Trump a su jouer de ces désar­rois. Pen­dant sa cam­pagne, l’homme d’af­faires a te­nu un dis­cours po­pu­liste de gauche – dres­sant le peuple contre les élites et le libre-échange – et de droite – dres­sant le peuple contre les étran­gers. Pour ces po­pu­la­tions blanches mo­destes et an­gois­sées par leur si­tua­tion, il est ap­pa­ru comme un sau­veur. […] Les lais­sés-pour­compte du li­bé­ra­lisme et de la mon­dia­li­sa­tion ont donc eu le loi­sir d’élire Do­nald Trump. […]

Pen­dant la pre­mière an­née de son man­dat, en 2017, ses conseillers les plus rai­son­nables, les membres de sa fa­mille, les contre-pou­voirs ins­ti­tu­tion­nels et is­sus de la so­cié­té ci­vile ont réus­si à en­ca­drer le pré­sident sur cer­tains points, no­tam­ment en po­li­tique étran­gère. Mais de­puis le dé­but de 2018, le pré­sident Trump re­vient à ses pro­po­si­tions de 2016 et en­gage des évo­lu­tions très pré­oc­cu­pantes.

LA DIS­PA­RI­TION DE L’UNI­VER­SA­LISME

D’autres dy­na­miques sont ce­pen­dant à l’oeuvre aux Etats-Unis. Fon­dées sur la vi­ta­li­té et la ré­si­lience de la so­cié­té ci­vile, elles prônent l’es­prit de pro­grès et d’ou­ver­ture. Les lignes de frac­ture entre ces va­leurs et celles du re­pli se ré­vèlent dans tous les do­maines cultu­rels, ain­si que dans la ré­sis­tance des Etats et des villes dé­mo­crates sur le ter­rain de l’im­mi­gra­tion et ce­lui de l’en­vi­ron­ne­ment.

Mais l’at­ti­tude des pro­gres­sistes re­grou­pés dans le mou­ve­ment de « Re­sis­tance » pose aus­si ques­tion. A la veille des élec­tions de 2018, le Par­ti dé­mo­crate ne semble pas avoir ré­for­mé son lo­gi­ciel mul­ti­cul­tu­ra­liste. Evi­tant de s’adres­ser à l’en­semble des Etats-Unis, il dé­roule ain­si une liste de pro­po­si­tions pour les droits des mi­no­ri­tés eth­niques et sexuelles du pays, aux­quelles ré­pond de son cô­té le pro­jet por­té par Do­nald Trump et ses idéo­logues d’une dé­fense de la po­pu­la­tion blanche. Le ré­sul­tat de no­vembre se joue­ra donc entre la mo­bi­li­sa­tion des femmes, des mi­no­ri­tés et des jeunes en fa­veur des dé­mo­crates et celle de la coa­li­tion des élec­teurs de Trump. En ce qui concerne la pré­si­den­tielle de 2020, l’ab­sence jus­qu’à ce jour d’un can­di­dat dé­mo­crate fé­dé­ra­teur rend en­vi­sa­geable la ré­élec­tion de Do­nald Trump.

Mais, à long terme, la ques­tion de sa­voir qui va por­ter dans le pays de Ben­ja­min Frank­lin un pro­jet uni­ver­sa­liste digne des Lu­mières reste en­tière. A la veille des élec­tions amé­ri­caines de mi-man­dat du 6 no­vembre, Lau­rence Nar­don, di­rec­trice du pro­gramme Amé­rique du Nord de l’Ins­ti­tut fran­çais des re­la­tions in­ter­na­tio­nales (Ifri) pu­blie

(Edi­tions Tal­lan­dier, 343 pages, 16,50 eu­ros) dans le­quel elle dé­crypte les évo­lu­tions po­li­tiques, so­ciales et cultu­relles ré­centes qui ont per­mis l’ar­ri­vée au pou­voir d’un po­pu­liste à la Mai­son Blanche.

LE SYS­TÈME IN­TER­NA­TIO­NAL DYNAMITÉ

Pour le reste du monde, les bou­le­ver­se­ments gé­né­rés par le pré­sident amé­ri­cain des­sinent des pers­pec­tives très sombres. Im­po­sant une vi­sion hob­be­sienne du tous contre tous dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales, le pré­sident oeuvre à la fin du mul­ti­la­té­ra­lisme et du li­breé­change. Il ne fonde plus l’al­liance trans­at­lan­tique sur les va­leurs is­sues des Lu­mières, mais sur une fra­ter­ni­té cultu­relle entre Amé­ri­cains et Eu­ro­péens blancs, comme l’a mon­tré son dis­cours de Var­so­vie de juillet 2017. Les consé­quences sont d’au­tant plus pré­oc­cu­pantes que beau­coup de pays sont au­jourd’hui en proie aux mêmes in­cer­ti­tudes so­ciales et po­li­tiques. Sa mé­thode de né­go­cia­tion fon­dée sur le rap­port de force prend la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale à re­brousse-poil. Il est ac­tuel­le­ment im­pos­sible de dé­ter­mi­ner quels en se­ront les ef­fets en termes de guerre com­mer­ciale, d’ag­gra­va­tion du chaos au Moyen-Orient ou de sta­bi­li­té dans la pé­nin­sule co­réenne. Il faut pour­tant lais­ser la porte ou­verte à l’op­ti­misme : les né­go­cia­tions bru­tales me­nées par Trump avec la Chine, le Mexique et les pays du G7 pour­raient faire émer­ger un libre-échange moins des­truc­teur pour les classes moyennes des pays dé­ve­lop­pés. Les Eu­ro­péens pour­raient de leur cô­té agir de fa­çon unie et ré­so­lue en réac­tion à l’agres­si­vi­té du pré­sident amé­ri­cain.

Si le pré­sident Trump a été élu, c’est qu’il pro­met­tait de s’at­ta­quer à de vrais pro­blèmes que ren­contre la po­pu­la­tion amé­ri­caine. Mais il est pos­sible que son ac­tion ne fasse qu’ag­gra­ver les in­éga­li­tés dont elle souffre, tout en ren­for­çant ses dé­rives iden­ti­taires et en dé­struc­tu­rant du­ra­ble­ment l’ordre in­ter­na­tio­nal hé­ri­té de 1945. Ce constat est d’au­tant plus alar­mant que la re­lève po­li­tique n’est pas clai­re­ment vi­sible au­jourd’hui et que le pré­sident compte se re­pré­sen­ter en 2020. La ca­pa­ci­té de ré­si­lience des Amé­ri­cains face aux épreuves reste l’une des rares et pré­cieuses lueurs d’es­poir.

« Evi­tant de s’adres­ser à l’en­semble des EtatsU­nis, le Par­ti dé­mo­crate dé­roule une liste de pro­po­si­tions pour les droits des mi­no­ri­tés eth­niques et sexuelles du pays, aux­quelles ré­pond de son cô­té le pro­jet por­té par Do­nald Trump et ses idéo­logues d’une dé­fense de la po­pu­la­tion blanche »

EMI­LIE MOYSSON

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