« De Gaulle est le der­nier grand ré­for­ma­teur de l’éco­no­mie fran­çaise »

« Si les le­çons de la ré­forme gaul­lienne res­tent vraies, Ma­cron doit dé­sor­mais al­ler très vite sur le bud­gé­taire. Car la baisse des dé­penses pu­bliques est la mère de toutes les ré­formes »

L'Opinion - - Fiscalité Verte : Le Jeu Des Sept Hypocrisies - Jean-Louis Thié­riot: Jean-Louis Thié­riot

Je crois que les gens pensent vrai­ment qu’on a be­soin de ré­forme, di­sait Em­ma­nuel Ma­cron, le 15 mars 2015. Nous vou­lons ré­for­mer donc nous ré­for­me­rons. Quand on com­pare avec le Royaume-Uni dans les an­nées 1980, la prin­ci­pale dif­fé­rence, c’est que nous n’avons pas fait les ré­formes à ce mo­ment-là. Donc les Fran­çais re­con­naissent au­jourd’hui que les autres ont alors dé­ci­dé de bou­ger et que nous sommes les seuls à ne pas avoir ré­for­mé notre propre sys­tème. » Force est de consta­ter qu’il avait rai­son. Alors que la Gran­deB­re­tagne avec Mar­ga­ret That­cher en 1979, les Etats-Unis avec Ro­nald Rea­gan en 1981, l’Al­le­magne avec Ge­rhard Schrö­der en 2003 ont ra­di­ca­le­ment re­mis en ordre leur éco­no­mie, c’est en vain qu’on cherche en France une ré­forme de fond.

De­puis les an­nées 1970, il n’y a eu que des ré­formes au fil de l’eau. Les an­nées Pom­pi­dou et Gis­card ont été mar­quées par la conti­nui­té, 1981 par le grand bond en ar­rière du re­tour à un key­né­sia­nisme mo­ri­bond. Le gou­ver­ne­ment Chi­rac de 1986-1988 avec la grande or­don­nance sur la li­ber­té des prix et les pri­va­ti­sa­tions a cer­tai­ne­ment été la ten­ta­tive la plus in­té­res­sante, hé­las trop tôt in­ter­rom­pue. En­suite, ce furent trois grandes oc­ca­sions per­dues, celle du gou­ver­ne­ment Jos­pin qui au­rait pu pro­fi­ter du re­gain de crois­sance pour ré­for­mer de ma­nière re­la­ti­ve­ment in­do­lore et qui pré­fé­ra « par­ta­ger les fruits de la crois­sance » avec les ca­la­mi­teuses 35 heures, celle de Jacques Chi­rac qui, après sa ré­élec­tion avec 80 % des voix en 2002, avait toutes les cartes en main, celle en­fin de Ni­co­las Sar­ko­zy qui, sous l’ef­fet de la crise de 2008, pour pré­ser­ver les Fran­çais qui d’ailleurs ne lui en tinrent au­cun gré, fut contraint de mettre un frein à ses in­con­tes­tables am­bi­tions ré­for­ma­trices. Quant à Fran­çois Hol­lande, pri­son­nier de son in­dé­ci­sion chro­nique et de ses pro­messes fu­meuses de « dé­cla­rer la guerre à la fi­nance », il ne fit pour ain­si dire rien.

Armes égales. La der­nière grande ré­forme fran­çaise fut celle du Gé­né­ral de Gaulle qui je­ta les bases des Trente Glo­rieuses. Mais quelle ré­forme ! Sa force fut d’être glo­bale, ra­pide, ani­mée d’une vi­sion, ap­puyée sur une seule idée : rendre à la France sa gran­deur et lui per­mettre de com­battre à armes égales sur le champ clos de la concur­rence éco­no­mique. En 1958, lorsque de Gaulle ar­rive aux af­faires, la si­tua­tion éco­no­mique est pré­oc­cu­pante : crois­sance in­fé­rieure à la moyenne eu­ro­péenne, ré­serves de change li­mi­tées à cinq se­maines, in­fla­tion ga­lo­pante, dé­va­lua­tion à ré­pé­ti­tion, éco­no­mie vieillis­sante pro­té­gée par ses fron­tières doua­nières, vo­lon­té des élites de ne pas res­pec­ter le trai­té de Rome si­gné en 1957 avec l’ar­rière-pen­sée de faire jouer toutes les clauses de sau­ve­garde.

En sep­tembre 1958, le Gé­né­ral confie à Jacques Rueff le soin de pro­po­ser une ré­forme de fond qui re­mette la France sur les rails. Pré­pa­ré dans le plus grand se­cret, il rend ses conclu­sions le 12 no­vembre. La ré­forme tient en trois points : nou­veau franc sta­bi­li­sé après une ul­time dé­va­lua­tion, ou­ver­ture to­tale au mar­ché com­mun eu­ro­péen pour contraindre les en­tre­prises à la mo­der­ni­sa­tion, ré­duc­tion de 50 % du dé­fi­cit bud­gé­taire. Bé­né­fi­ciant de la triple bé­né­dic­tion des urnes, celle de la chambre qui lui a confé­ré les pleins pou­voirs en juin, celle du ré­fé­ren­dum du 21 sep­tembre et celle des lé­gis­la­tives de no­vembre, Charles de Gaulle adopte le plan, sans de­mi-me­sure, sous formes de 31 or­don­nances pro­mul­guées dans les pre­miers jours de 1959. C’est une thé­ra­pie de choc, par­fai­te­ment ré­su­mé par Jacques Rueff : « Nous sa­vions le choix entre la ti­sane et la chi­rur­gie. Nous avons choi­si la chi­rur­gie. » Et les ré­sul­tats sont là : de 1959 à 1970, le taux de crois­sance an­nuel moyen est de 5,8 %, loin de­vant l’Al­le­magne à 4,9 %, les Etats-Unis à 3,9 % et le Royaume-Uni à 2,9 %

« Sa­cri­fices ». Dans ses Mé­moires d’Es­poir, le chef de l’Etat ré­sume par­fai­te­ment la phi­lo­so­phie qui l’ani­mait : « C’est ce que le pro­jet a de co­hé­rent et d’ar­dent, en même temps que d’au­da­cieux et d’am­bi­tieux qui em­porte mon ju­ge­ment […]. Il forme un tout, sui­vant le­quel, moyen­nant beau­coup de sa­cri­fices, maintes bar­rières se­ront abais­sées, de telle sorte qu’en re­je­tant les ar­ti­fices la France re­prenne l’équi­libre, que ce soit l’épargne et le cré­dit qui, dans les condi­tions nor­males, as­surent les in­ves­tis­se­ments in­dis­pen­sables à son pro­grès, qu’elle entre dé­li­bé­ré­ment en concur­rence avec les grands pays mo­dernes. »

La force de la ré­forme gaul­lienne de 19581959 vient de ce qu’elle était glo­bale, to­tale. Les ré­formes ul­té­rieures eurent moins de suc­cès : le rap­port Ar­mand-Rueff de 1961 vi­sant à le­ver les en­traves à la concur­rence fut lar­ge­ment en­ter­ré, la par­ti­ci­pa­tion ac­cou­cha d’une sou­ris en 1967, et la ré­gio­na­li­sa­tion tré­bu­cha sur la ré­forme du Sé­nat en 1969. Le dé­ve­lop­pe­ment des cham­pions na­tio­naux et la po­li­tique d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire échap­pèrent seuls à l’en­li­se­ment. Mais qu’im­porte : le cadre avait été po­sé, le cap fixé, le reste a sui­vi.

De ce mo­ment his­to­rique ca­pi­tal, on peut ti­rer, quelques maximes d’ac­tion qui ont condi­tion­né le suc­cès de la trans­for­ma­tion du pays, no­tam­ment : par­tir d’une si­tua­tion éco­no­mique ca­tas­tro­phique, dé­si­gner une émi­nence grise, stra­tège de la ré­forme, me­ner la ré­forme au nom de ce qui dé­passe l’éco­no­mie, la gran­deur de la France, user d’une mé­thode éner­gique qui rompe avec les ha­bi­tudes, dis­tin­guer ce qui re­lève du ser­vice ex­tra­or­di­naire (le choc de 1958) et ce qui re­lève du ser­vice or­di­naire sans force sym­bo­lique (amé­na­ge­ment du ter­ri­toire), te­nir compte du temps élec­to­ral.

Ce qui est frap­pant, c’est à quel point ces maximes s’ap­pliquent aux ré­formes me­nées par nos voi­sins, la ré­forme That­cher et la ré­forme Schrö­der. Ils par­taient d’une si­tua­tion dif­fi­cile, ils s’ap­puyaient sur un stra­tège d’en­semble (Keith Jo­seph ou Pe­ter Hartz) ; ils ont bous­cu­lé les ha­bi­tudes (re­fus du U-turn, fer­me­té face aux mi­neurs, choix de faire pas­ser l’agen­da 2010 de­vant le Bun­des­tag sans le faire pré­cé­der d’un round de né­go­cia­tion avec les syn­di­cats) ; ils ré­for­maient au nom de va­leurs su­pra-éco­no­miques (la li­ber­té face au com­mu­nisme chez Mar­ga­ret That­cher, la dé­fense de l’éco­no­mie so­ciale de mar­ché, pa­trio­tisme de sub­sti­tu­tion de l’Al­le­magne d’après-guerre).

En­fin quand ils ont dé­ro­gé à la stricte ob­ser­va­tion du temps élec­to­ral, ils ont tous deux perdu le pou­voir. Après avoir me­né toutes ses grandes ré­formes dans les six mois sui­vant ses deux pre­miers man­dats, Mar­ga­ret That­cher a été dé­trô­née par son propre par­ti pour avoir vou­lu lan­cer la ré­forme de la Poll Tax au mi­lieu du troi­sième. Ge­rhard Schrö­der a été dé­fait en 2005 après avoir lan­cé trop tard ses ré­formes en 2003, lais­sant à

An­ge­la Mer­kel le soin d’en­cais­ser les di­vi­dendes de son cou­rage et de ses suc­cès…

Culture ma­na­gé­riale. A cet égard, les dix-huit pre­miers mois d’Em­ma­nuel Ma­cron sont as­sez cruels. S’il a eu l’in­con­tes­table mé­rite de re­don­ner, un temps, à la France la croyance en son des­tin, le bi­lan est maigre. En de­hors d’une vague culture ma­na­gé­riale, on ne voit pas la vi­sion d’en­semble qui l’ani­me­rait ou l’éco­no­miste émi­nent qui lui mur­mu­re­rait à l’oreille. C’est un homme seul. Mal­gré le dy­na­misme de pos­ture, peu de choses ont chan­gé. Les or­don­nances tra­vail, la ré­forme de la SNCF, la loi Pacte sont une sé­rie de me­sures qui vont dans le bon sens mais qui sont loin de ré­soudre la seule ques­tion qui vaille : quel pé­ri­mètre pour l’Etat, quel pé­ri­mètre pour la po­li­tique so­ciale, quelles ré­formes de struc­ture pour ré­duire le dé­fi­cit bud­gé­taire dans un pays où les pré­lè­ve­ments pu­blics at­teignent 57 % contre 48 % en moyenne dans les pays de l’OCDE ? La baisse des dé­penses pu­bliques est pour­tant la mère de toutes les ré­formes, celle qui condi­tionne toutes les autres.

C’est par là que Charles de Gaulle avait com­men­cé en 1958 au point de ré­ta­blir l’équi­libre bud­gé­taire en 1964. Or le bud­get 2019 pré­voit 25 mil­liards de dé­penses sup­plé­men­taires. Rien ne se­ra donc fait avant le bud­get 2020, à deux ans de la pré­si­den­tielle, au­tant dire à un mo­ment où toute ré­forme cou­ra­geuse de­vien­dra presque im­pos­sible. Si de­meurent vraies les le­çons de la ré­forme gaul­lienne, il doit dé­sor­mais al­ler vite, très vite, sur l’es­sen­tiel, c’est-à-dire le bud­gé­taire. Si­non la ré­forme Ma­cron au­ra tout d’une ré­forme Ca­na­da Dry, elle res­sem­ble­ra à la ré­forme, elle en au­ra le goût, mais elle n’en se­ra pas une, lais­sant les Fran­çais désem­pa­rés, prêts à suc­com­ber aux po­pu­lismes de tous bords, puis­qu’on au­ra tout es­sayé, même la ré­forme. A ce jour, sauf chan­ge­ment de cap ra­pide, Charles de Gaulle de­meure vrai­ment le der­nier grand ré­for­ma­teur de notre éco­no­mie.

« 1959, c’est une thé­ra­pie de choc, par­fai­te­ment ré­su­mé par Jacques Rueff: “Nous sa­vions le choix entre la ti­sane et la chi­rur­gie. Nous avons choi­si la chi­rur­gie.”

Et les ré­sul­tats sont là: de 1959 à 1970, le taux de crois­sance an­nuel moyen est de 5,8 %, loin de­vant l’Al­le­magne, les Etats-Unis et le Royaume-Uni »

Dé­pu­té LR de Sei­neet-Marne, Jean-Louis Thié­riot est l’au­teur de nom­breux ar­ticles his­to­riques et de plu­sieurs es­sais. Avo­cat, spé­cia­liste de l’Al­le­magne, bio­graphe de Mar­ga­ret That­cher, il vient de pu­blier (Tal­lan­dier, 2018).

DR

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