Vio­lence à l’école La trop simple tac­tique du gen­darme

Trans­for­mer les po­li­ciers en gardes du corps des en­sei­gnants n’est pas la meilleure idée pour ré­ta­blir l’ordre à l’école. A chaque maillon du sys­tème éducatif de prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés

L'Opinion - - La Une - Irène In­chaus­pé

Em­ma­nuel Ma­cron a sou­hai­té mar­di sur Eu­rope 1 que la pos­si­bi­li­té de mettre des po­li­ciers à l’école « soit ou­verte », mais « que ce soit la com­mu­nau­té pé­da­go­gique qui en dé­cide ». Ni les en­sei­gnants, ni les po­li­ciers ne sont fa­vo­rables à cette idée. JA­MAIS DEUX SANS TROIS. Après Ch­ris­tophe Cas­ta­ner (mi­nistre de l’In­té­rieur) et Jean-Mi­chel Blan­quer (mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale), c’est Em­ma­nuel Ma­cron qui n’ex­clut pas la pré­sence de po­li­ciers dans les écoles. C’est la vague d’in­di­gna­tion qui avait sui­vi la dif­fu­sion d’une vi­déo mon­trant une en­sei­gnante bra­quée par un élève dans un ly­cée de Cré­teil qui ex­plique cette vo­lon­té de « ré­ins­tau­rer l’au­to­ri­té à l’école », se­lon les termes du pré­sident de la Ré­pu­blique.

L’idée n’est pas nou­velle. En 2004 dé­jà, Ni­co­las Sar­ko­zy, mi­nistre de l’In­té­rieur, le pro­po­sait. « La ques­tion de la vio­lence à l’école est pré­sente – et plus que ja­mais – du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2007, rap­pelle l’his­to­rien

Claude Le­lièvre. A l’époque, mi­nistre de l’In­té­rieur et mi­nistre de l’Edu­ca­tion ne sont pas d’ac­cord. Pour Fran­çois Bay­rou mettre des po­li­ciers à l’école, c’est mar­quer la dé­faite de l’édu­ca­tion. » S’il y a conver­gence po­li­tique au­jourd’hui, les po­si­tions des autres ac­teurs n’ont pas va­rié.

Les ré­ac­tions à la no­mi­na­tion d’un ex-cadre de la gen­dar­me­rie au poste de pro­vi­seur ad­joint en charge de la sé­cu­ri­té au ly­cée Mau­rice-Utrillo à Stains (Seine-Saint-De­nis) montrent que le corps en­sei­gnant est tou­jours al­ler­gique à l’idée de voir des po­li­ciers s’ins­tal­ler dans les éta­blis­se­ments. Dans une tri­bune au Bon­dy Blog, cer­tains pro­fes­seurs écrivent : « Nous ne re­con­nais­sons pas l’au­to­ri­té de ce nou­veau pro­vi­seur ad­joint comme nous ne re­con­naî­trons ja­mais, dans l’en­ceinte d’une école, l’au­to­ri­té d’un gen­darme sur un en­sei­gnant [...] ou sur un élève. » Une ré­ac­tion pour le moins dis­pro­por­tion­née. « L’an der­nier, deux fonc­tion­naires du mi­nis­tère de la Dé­fense ont été dé­ta­chés de leur ad­mi­nis­tra­tion pour in­té­grer la di­rec­tion d’éta­blis­se­ments sco­laires et ce­la n’a fait au­cun bruit », rap­pelle Phi­lippe Vincent, pro­vi­seur d’un ly­cée à Mar­seille et se­cré­taire gé­né­ral du Syn­di­cat na­tio­nal des per­son­nels de di­rec­tion de l’Edu­ca­tion na­tio­nale.

Pour au­tant, il n’est pas fa­vo­rable à l’ins­tal­la­tion de po­li­ciers en per­ma­nence dans l’éta­blis­se­ment. « Cha­cun son bou­lot. Si c’est un pro­blème de vie sco­laire, c’est à l’équipe de di­rec­tion de le ré­gler. Et s’il s’agit d’un fait grave, dans le ly­cée ou à ses abords, c’est au chef d’éta­blis­se­ment d’aler­ter les forces de l’ordre, qui in­ter­viennent alors à plu­sieurs. Je fais ap­pel à eux deux à trois fois par an dans mon éta­blis­se­ment », ex­plique Phi­lippe Vincent. Comme la plu­part de ses ho­mo­logues, il a un po­li­cier ré­fé­rent, dans un com­mis­sa­riat proche, qui ré­pond à ses ap­pels et ré­agit le plus vite pos­sible. « On doit ame­ner un jeune à prendre conscience de ce qu’il a fait et à ac­cep­ter la sanc­tion que son acte mé­rite, l’édu­quer dans la peur du gen­darme n’a au­cun sens », es­time le pro­vi­seur d’un ly­cée pro­fes­sion­nel pa­ri­sien. Il ne s’ima­gine pas voir un po­li­cier s’in­ter­po­ser entre un pro­fes­seur et un élève. Com­ment ce­lui­ci pour­rait-il res­pec­ter l’en­sei­gnant si ce­lui-ci a be­soin d’une tierce per­sonne pour… se faire res- pec­ter ? Et que se pas­se­ra-t-il le jour où le pro­fes­seur se re­trou­ve­ra seul, sans pro­tec­tion, face à un jeune agres­sif ?

Tour­ni­quets à pas­sage unique. Au Ly­cée Jo­seph Gal­lie­ni de Tou­louse, qui a dé­frayé la chro­nique en dé­but d’an­née, au­cun po­li­cier n’a été af­fec­té à de­meure. En jan­vier 2018, les en­sei­gnants avaient pour­tant lan­cé un ap­pel au se­cours ré­vé­lant une sé­rie de faits de vio­lence édi­fiants al­lant de l’in­tru­sion d’élèves ex­té­rieurs qui viennent se­mer le trouble et com­mettent des in­frac­tions, à la gé­né­ra­li­sa­tion de ba­garres vio­lentes dans l’en­ceinte de l’éta­blis­se­ment. Un nou­veau pro­vi­seur a été nom­mé, la ré­gion Oc­ci­ta­nie a fait ins­tal­ler 36 ca­mé­ras de sur­veillance, les conseils de dis­ci­pline se sont mul­ti­pliés – huit au mois d’oc­tobre –, un poste de conseiller sé­cu­ri­té a été créé (oc­cu­pé par une femme au­pa­ra­vant pro­vi­seur ad­joint de ly­cée) et un nou­veau « sur­veillant » a pris ses fonc­tions, les ac­cès à l’éta­blis­se­ment se font par des tour­ni­quets à pas­sage unique si­tués à l’en­trée du ly­cée. La si­tua­tion, même si elle reste fra­gile, s’est apai­sée.

Les en­sei­gnants ne sou­haitent pas voir s’ins­tal­ler les po­li­ciers dans leurs écoles ? Les po­li­ciers ne veulent pas y al­ler non plus. « Nous sommes dé­jà mo­bi­li­sés sur tous les fronts, ter­ro­risme, mi­gra­tions, ex­plo­sion des vio­lences au quo­ti­dien, ex­plique Pa­trice Ri­bei­ro, se­cré­taire gé­né­ral du syn­di­cat Sy­ner­gie-Of­fi­ciers. Nous ne sou­hai­tons pas jouer les vi­giles de su­per­mar­ché dans les éta­blis­se­ments sco­laires. » De fa­çon ponc­tuelle, à la ri­gueur ce­la pour­rait être en­vi­sa­geable. « Mais nous ne sommes pas là pour pal­lier les ca­rences du mode éducatif qui ré­colte en par­tie ce qu’il a se­mé avec la culture de l’ex­cuse » ajoute-t-il.

Les pro­fes­seurs qui ont pos­té leurs té­moi­gnages sous le la­bel #Pas­de­vague ne ré­cla­maient d’ailleurs pas l’aide des forces de l’ordre mais qu’on les écoute et que le chef d’éta­blis­se­ment les sou­tienne. « J’ai été pro­vi­seur d’un ly­cée pro­fes­sion­nel à Villiers-le-Bel à la fin des an­nées 1990 et je pou­vais avoir de quatre à dix-sept élèves sur 600 en pri­son se­lon les pé­riodes », ra­conte Jé­rôme Logre, au­teur de La vé­ri­té sur votre école, qui es­time que la pé­riode ac­tuelle n’est pas plus vio­lente qu’au­tre­fois. « Les pro­fes­seurs étaient so­li­daires entre eux, ils sa­vaient se dé­fendre, et moi je les sou­te­nais aus­si tout en en­tre­te­nant d’ex­cel­lents rap­ports avec les po­li­ciers. » Il ne faut pas ins­tal­ler ceux-ci dans l’école, es­time-t-il, mais les lais­ser en­trer et faire ap­pel à eux chaque fois que ce­la est né­ces­saire.

Plu­tôt que de faire des po­li­ciers des gardes du corps des en­sei­gnants, il vau­drait mieux que cha­cun, pa­rent, pro­fes­seur, di­rec­teur d’éta­blis­se­ment, as­sume ses res­pon­sa­bi­li­tés. Pour qu’elles puissent être vrai­ment exer­cées, « qu’on en vienne en­fin un jour à don­ner une vé­ri­table au­to­no­mie aux éta­blis­se­ments », es­time Jé­rôme Logre. En n’oubliant pas que l’école est le re­flet de la so­cié­té et ne peut fonc­tion­ner à re­bours de ce qui s’y passe.

« Nous sommes dé­jà mo­bi­li­sés sur tous les fronts, ter­ro­risme, mi­gra­tions, ex­plo­sion des vio­lences au quo­ti­dien... Nous ne sou­hai­tons pas jouer les vi­giles de su­per­mar­ché dans les éta­blis­se­ments sco­laires »

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