Les éclo­pés de 1917

L'Opinion - - La Fabrique De L'opinion - Ber­nard Qui­ri­ny

ONZE NO­VEMBRE 1918, 11 no­vembre 2018 : on cé­lé­bre­ra di­manche le cen­tième an­ni­ver­saire de l’ar­mis­tice, je ne pou­vais dès lors faire moins que consa­crer cette chro­nique à l’un des nom­breux livres sur la Grande guerre pu­bliés ces jours-ci, qui s’ajoutent à la longue liste des es­sais, ro­mans et ré­édi­tions pa­rus de­puis quatre ans, voire cinq ans si l’on compte Au re­voir là-haut, le prix Gon­court 2013. Par­mi les nom­breux titres qui s’étalent sur les tables des li­braires, pio­chons donc Der­rière l’abat­toir, ré­édi­tion d’un pe­tit ro­man pa­ru en 1923 et si­gné Al­bertJean.

Ce nom – pseu­do­nyme de Ma­rieJo­seph-Al­bert-Fran­çois Jean – est tout à fait ou­blié de nos jours, sauf peu­têtre par les ama­teurs des pion­niers de la science-fic­tion fran­çaise qui connaissent son Singe, un ro­man co­écrit en 1925 avec Mau­rice Re­nard, l’un des pre­miers à s’em­pa­rer d’un thème pro­mis à un grand ave­nir, le clo­nage. Pour le reste, Al­bert-Jean som­meille dans le vaste dor­toir des écri­vains ou­bliés, mal­gré ses suc­cès au théâtre dans les an­nées 1920, ses di­zaines de ro­mans et nou­velles, ses nom­breuses chro­niques dans la presse, ses pièces de ra­dio et sa qua­li­té de membre émi­nent de la So­cié­té des gens de lettres et du Syn­di­cat des ro­man­ciers fran­çais. Né en 1892, il est mort en sep­tembre 1975 ; il n’avait ap­pa­rem­ment ja­mais eu de­puis les hon­neurs d’une ré­édi­tion, du moins si l’on en croit la bi­blio­gra­phie four­nie par Eric Dus­sert à la fin de ce pe­tit vo­lume au titre bru­tal, livre de co­lère, de souf­france et de té­moi­gnage.

Pauvres hères. Der­rière l’abat­toir ne ra­conte pas le front – l’abat­toir, donc –, mais l’ar­rière, les cou­lisses de la ma­chine mi­li­taire. En 1917, pour sa­tis­faire l’opi­nion pu­blique échau­dée par les ru­meurs sur les plan­qués, l’ar­mée « ré­cu­père » (c’est le terme) des sol­dats ini­tia­le­ment ju­gés in­aptes : ma­lades, éclo­pés, tu­ber­cu­leux, am­pu­tés, her­nieux, va­ri­queux, « ceux qui toussent, ceux qui ont des poi­trines larges comme mes deux mains, et les bras en flûtes et les jambes en cla­ri­nettes », au­tant de pauvres hères in­fi­chus de se battre et qui fe­ront plus de mal que de bien au front, s’ils y par­viennent.

Ecoeu­ré par le sort ab­surde de ces mal­heu­reux, ré­vol­té par l’état-ma­jor qui n’a pas vou­lu re­con­naître qu’ils n’étaient bons à rien, Al­bert-Jean ex­prime son in­di­gna­tion froide en ra­con­tant les dé­boires d’un cer­tain Meillan, gé­rant d’im­meubles à Pas­sy, homme « ner­veux et dé­bi­li­té » que l’ar­mée « ré­cu­père » et en­voie à Ville­franche-sur-Yonne pour l’y for­mer, avec d’autres re­crues dont la place se­rait plu­tôt à l’hô­pi­tal, ou dans leur lit, à at­tendre la mort. La plu­part, bien sûr, n’at­tein­dront pas les tran­chées ; des mil­lions de morts qu’a faits la guerre, ils furent les plus vains – des « morts in­utiles », di­ra Ra­childe dans son ar­ticle sur le ro­man. Cent ans plus tard, il faut re­dé­cou­vrir ce ré­cit sai­sis­sant, rem­pli d’amer­tume, de rage désa­bu­sée et de com­pas­sion pour ses per­son­nages pa­thé­tiques, écrit dans un style élé­gant où l’ar­got des sol­dats se mé­lange à de belles for­mules poé­tiques.

HERMANCE TRIAY

Der­rière l’abat­toir, d’Al­bert-Jean (L’Arbre Ven­geur, 170 p., 13 €).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.