Etats-Unis: la cam­pagne pré­si­den­tielle dé­jà lan­cée

Ni le Pré­sident amé­ri­cain ni le Par­ti dé­mo­crate n’ont in­té­rêt à se mé­na­ger alors qu’ils vont s’af­fron­ter en 2020

L'Opinion - - La Une - Gilles Sen­gès

Au len­de­main des élec­tions de mi-man­dat, qui ont vu le Par­ti dé­mo­crate s’em­pa­rer de la Chambre amé­ri­caine des re­pré­sen­tants mais les ré­pu­bli­cains ac­croître leur ma­jo­ri­té au Sé­nat, Do­nald Trump a an­non­cé qu’il pré­sen­te­rait un nou­veau ti­cket avec Mike Pence pour la Mai­son Blanche, en 2020. Le pré­sident des Etats-Unis s’est dit prêt à tra­vailler avec les dé­mo­crates sur le commerce, les in­fra­struc­tures et la san­té, ap­pe­lant de ses voeux la nais­sance d’une « belle si­tua­tion bi­par­ti­sane ».

L’OMNIPRÉSENCE de Do­nald Trump dans la cam­pagne élec­to­rale de mi­man­dat n’a trom­pé per­sonne. S’il s’est ac­ti­vé, toutes ces der­nières se­maines, au­près des can­di­dats ré­pu­bli­cains au Sé­nat pour en gar­der au moins le contrôle, l’hôte de la Mai­son Blanche est sur­tout en­tré de plain-pied dans la course pré­si­den­tielle de 2020. Alors que ses op­po­sants dé­mo­crates se sont sur­tout at­ta­chés à poin­ter les failles de son gou­ver­ne­ment en ma­tière de lutte contre les in­éga­li­tés ou de cou­ver­ture san­té, soit des su­jets de la vie quo­ti­dienne des Amé­ri­cains, Do­nald Trump a tout fait pour trans­for­mer le scru­tin en un ré­fé­ren­dum sur sa per­sonne. « Al­lez vo­ter en masse parce que c’est pour moi que vous vo­te­rez », a-t-il ain­si lan­cé, en sep­tembre, lors d’un mee­ting dans le Mis­sou­ri.

Pas de vague bleue. « De ce point de vue, on ne peut pas dire que ce ré­fé­ren­dum se soit re­tour­né contre lui. Il n’y a pas eu de vague bleue. Les ré­pu- bli­cains sortent ren­for­cés du scru­tin au Sé­nat et sa dé­faite à la Chambre des re­pré­sen­tants n’est pas si grave sa­chant que les élec­tions de mi-man­dat ne sont gé­né­ra­le­ment pas fa­vo­rables aux pré­si­dents en place et que la perte des sièges en­re­gis­trée par les siens à la Chambre des re­pré­sen­tants est sans com­mune me­sure avec la dé­route en­re­gis­trée par les dé­mo­crates et Ba­rack Oba­ma qui avaient lais­sé 63 sièges dans la ba­taille », es­time Gre­go­ri Vo­lo­khine, pré­sident de Mees­chaert Fi­nan­cial Ser­vices à New York.

Certes, le Pré­sident ne pour­ra plus comp­ter, en jan­vier 2019, à l’ou­ver­ture de la pro­chaine lé­gis­la­ture, sur une ma­jo­ri­té ré­pu­bli­caine à la Chambre des re­pré­sen­tants. Toutes les en­quêtes semblent mon­trer que, so­lide dans les zones ru­rales, le Grand Old Par­ty (GOP) a per­du du ter­rain dans les ban­lieues des grandes villes. Mais Do­nald Trump, qui a vu dans le scru­tin de mi-man­dat un « énorme suc­cès », a dû sur­tout no­ter les vic­toires en­re­gis­trées par les siens, face à des sor­tants dé­mo­crates en Flo­ride (pour le poste de sé­na­teur et de gou­ver­neur), dans l’Ohio (gou­ver­neur) ou le Mis­sou­ri (sé­na­teur), tra­di­tion­nel­le­ment des Etats clés (« swing states ») lors des élec­tions pré­si­den­tielles.

Les Etats-Unis se trouvent dé­sor­mais dans une si­tua­tion proche de celle dans la­quelle ils étaient avant la vic­toire sur­prise de Do­nald Trump en 2016 : pro­fon­dé­ment di­vi­sés sur le plan po­li­tique et sur l’at­ti­tude à te­nir à l’égard du 45e pré­sident. La dif­fé­rence, c’est qu’au­jourd’hui le pays semble en­core plus frac­tu­ré, le camp dé­mo­crate s’éloi­gnant tou­jours plus du Pré­sident, et les par­ti­sans ré­pu­bli­cains de­ve­nant en­core plus loyaux en­vers lui.

Voi­ci le ta­bleau bros­sé mar­di soir à l’is­sue d’une sé­quence de cam­pagne agi­tée et du ver­dict des urnes, qui a cou­pé en deux le contrôle du Congrès. Les dé­mo­crates étaient des­ti­nés à prendre la di­rec­tion de la Chambre des re­pré­sen­tants : ce ré­sul­tat fait pla­ner un doute sur les deux pro­chaines an­nées de la pré­si­dence Trump, étant don­né l’ap­ti­tude de la Chambre à lan­cer des en­quêtes sur l’ad­mi­nis­tra­tion et à blo­quer ses ini­tia­tives po­li­tiques.

De plus, le pou­voir des élec­teurs dans les ban­lieues hos­tiles à Do­nald Trump, sur­tout ce­lui des femmes, a pe­sé non seule­ment dans la ba­taille pour la Chambre, mais aus­si dans plu­sieurs élec­tions de gou­ver­neurs dans le Mid­west. L’une des sen­sa­tions, c’est la dé­faite du ré­pu­bli­cain Kris Ko­bach, dans le Kan­sas, qui était sou­te­nu par le Pré­sident et a per­du les élec­tions de gou­ver­neur face à la dé­mo­crate Lau­ra Kel­ly, dans un Etat que Do­nald Trump avait rem­por­té avec 21 points d’avance.

Ce­pen­dant, il y a aus­si eu des éclair­cies pour Do­nald Trump cette nuit, au mi­lieu de l’orage que consti­tue la re­prise de la Chambre par les dé­mo­crates. Les dé­mo­crates à la Chambre vont dé­sor­mais contre­car­rer le pré­sident, lui of­frant par là même un en­ne­mi sur le­quel re­je­ter la faute de ses fu­turs échecs po­li­tiques. En par­ti­cu­lier n’im­porte quel mau­vais ré­sul­tat éco­no­mique qui pour­rait ad­ve­nir après plu­sieurs an­nées de crois­sance sou­te­nue.

Do­nald Trump aime à se qua­li­fier lui-même de roi de la ri­poste, et les dé­mo­crates de la Chambre sont en train d’as­seoir leur sta­tut de spar­ring-part­ner pri­vi­lé­gié, ain­si que ce­lui de frein po­ten­tiel à ses ten­dances les plus contro­ver­sées. Il est éga­le­ment pos­sible que Do­nald Trump se sente dé­sor­mais obli­gé de trou­ver en lui, au moins pour un temps, un cô­té bi­par­ti­san qui lui a lar­ge­ment fait dé­faut pen­dant ses deux pre­mières an­nées. En par­ti­cu­lier, il pour­rait y avoir de la place pour des pro­grès en ma­tière de dé­penses d’in­fra­struc­tures avant que la pa­ra­ly­sie po­li­tique ne s’ins­talle.

En at­ten­dant, Do­nald Trump et ses col­lègues ré­pu­bli­cains conservent le contrôle du Sé­nat, ce qui était leur prio­ri­té tout du long. Bien que la géo­gra­phie du Sé­nat soit de toute ma­nière fa­vo­rable aux ré­pu­bli­cains, Do­nald Trump peut se fé­li­ci­ter, et il le fe­ra, d’avoir pe­sé dans ce ré­sul­tat.

En sti­mu­lant la mo­bi­li­sa­tion et la par­ti­ci­pa­tion de son coeur de cible, il a sans doute ai­dé le Par­ti ré­pu­bli­cain à s’em­pa­rer d’un siège au Sé­nat dans l’In­dia­na, par exemple, et à conser­ver fa­ci­le­ment ce­lui du Ten­nes­see qui à un mo­ment pa­rais­sait en pé­ril.

Pour Do­nald Trump et les hommes d’af­faires qui le sou­tiennent, gar­der le contrôle du Sé­nat si­gni­fie qu’il n’y a pas de dan­ger de voir les baisses d’im­pôts et les me­sures de dé­ré­gu­la­tion mises en place du­rant ses deux pre­mières an­nées de man­dat remises en ques­tion. Chose cru­ciale, la cam­pagne ré­pu­bli­caine pour re­des­si­ner le pro­fil des cours fé­dé­rales en y pla­çant sys­té­ma­ti­que­ment des juges con­ser­va­teurs peut et va se pour­suivre.

En outre, le Sé­nat qui émerge des élec­tions de mar­di se­ra plus fa­vo­rable au pré­sident que sa ver­sion des deux der­nières an­nées. Les sé­na­teurs du par­ti ré­pu­bli­cain qui étaient les plus aga­çants pour le pré­sident - Jeff Flake de l’Ari­zo­na et Bob Cor­ker du Ten­nes­see, qui ne se sont re­pré­sen­tés ni l’un ni l’autre – sont par­tis, et ceux qui res­tent doivent une fière chan­delle à Do­nald Trump.

Le ver­dict des urnes, pour faire court, est mi­ti­gé, avec des pertes pas très dif­fé­rentes de celles qu’un pré­sident su­bit ha­bi­tuel­le­ment pour ses pre­mières mid­terms après son élection.

Do­nald Trump a ren­con­tré un ad­ver­saire puis­sant, les élec­trices, qui ont re­pré­sen­té 52 % des vo­tants et ont vo­té ma­jo­ri­tai­re­ment dé­mo­crate, par un écart de 18 points en tout, se­lon AP Vo­teCast, un son­dage réa­li­sé au­près de 90 000 élec­teurs avant et pen­dant le scru­tin. Cette force, de même que la meilleure performance des dé­mo­crates dans les Etats in­dus­triels clés du Mid­west, contri­bue­ra à re­des­si­ner le pay­sage po­li­tique alors que les deux par­tis se tournent vers l’élection pré­si­den­tielle de 2020.

Les contours de cette élection vont com­men­cer à se des­si­ner presque im­mé­dia­te­ment, no­tam­ment grâce au nou­veau pou­voir des dé­mo­crates. Ils vont uti­li­ser leur per­choir à la Chambre pour lan­cer des en­quêtes sur l’ad­mi­nis­tra­tion Trump ; une de­mande ra­pide de pu­bli­ca­tion de la dé­cla­ra­tion de re­ve­nus du pré­sident semble par­ti­cu­liè­re­ment pro­bable. La pro­messe faite par Do­nald Trump de nou­velles baisses de la fis­ca­li­té des par­ti­cu­liers va pas­ser à la trappe, et le pu­gi­lat na­tio­nal sur l’im­mi­gra­tion va en­core prendre de la vi­gueur.

Mais dans le même temps, Do­nald Trump a pro­fi­té de la cam­pagne 2018 pour ren­for­cer sa main­mise sur le par­ti ré­pu­bli­cain. Cer­taines de ses ac­tions me­nées au nom des can­di­dats ré­pu­bli­cains ont été contro­ver­sées, sur­tout la dia­bo­li­sa­tion des im­mi­grés qui a mar­qué les deux der­nières se­maines.

Ce­pen­dant, Do­nald Trump a in­ves­ti beau­coup plus de temps et d’éner­gie pour les can­di­dats de son par­ti que la plu­part des autres pré­si­dents avant lui, et ils ne l’ou­blie­ront pas de si­tôt. Il fut un temps où Do­nald Trump sem­blait étran­ger à son propre par­ti. Après la cam­pagne 2018, ce temps est ré­vo­lu.

KAK

SIPA PRESS

Do­nald Trump et les ré­pu­bli­cains gardent le contrôle du Sé­nat, leur prio­ri­té pour les mid­terms. Bien que la géo­gra­phie du Sé­nat soit fa­vo­rable à son par­ti, le pré­sident amé­ri­cain s’est fé­li­ci­té d’avoir pe­sé dans ce ré­sul­tat.

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